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Philippe, le roi qui a « bluffé » la Flandre

Le 16 décembre dernier, le roi Philippe à la sortie du Palais royal de Bruxelles avant la remise du Prix Francqui-Collen 2020 en science biologiques et médicales aux professeurs Cédric Blanpain de l'ULB et Bart Loeys de l'Université d'Anvers. ©Christophe Licoppe / Photonews

Société

Le roi Philippe s’est distingué à plusieurs reprises par ses positions humanistes, voire progressistes. Le nord du pays notamment salue depuis quelque temps sa « modernité ». Regard sur la colonisation, résolution de l’affaire Boël, formation du gouvernement, abdication d’Albert II, rôles des membres de la famille royale… En ce début d’année 2021, Vincent Dujardin, professeur d’histoire contemporaine à l’Université catholique de Louvain, revient sur quelques moments clés liés de l’histoire récente du Palais et dresse pour Paris Match une forme d’état des lieux de la monarchie belge.

Le roi s’est illustré ces derniers temps par des prises de position ouvertes, assez contemporaines. On songe notamment bien sûr à ce courrier qu’il a envoyé au président congolais, Félix Tshisekedi, dans le cadre des 60 ans de l’indépendance de la République démocratique du Congo. Le souverain y exprime de « profonds regrets ». (« À l’époque de l’État indépendant du Congo des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective. La période coloniale qui a suivi a également causé des souffrances et des humiliations. Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés. Je continuerai à combattre toutes les formes de racisme. J’encourage la réflexion qui est entamée par notre parlement afin que notre mémoire soit définitivement pacifiée.”) Comment analysez-vous ses paroles ?

Vincent Dujardin. C’est d’abord la première fois qu’un chef de l’État belge reconnaît ainsi publiquement les exactions et les abus durant le passé colonial, que ce soit sous l’EIC ou sous le Congo belge. Il s’agit donc d’une expression royale forte, se montrant à l’écoute des blessures qui avaient été exprimées à travers le monde mais aussi dans notre pays depuis l’assassinant de Georges Floyd. Il s’adressait certes aux Congolais en écrivant à leur président. Mais au fond aussi aux Belges en disant que ces blessures du passé sont ravivées par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés. Il est évident que la reconnaissance du volet sombre du passé colonial facilite le cheminement vers une mémoire apaisée, qui libère et facilite le dialogue. Je suis convaincu que cela restera un texte marquant de son règne.

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Dans quels autres domaines Philippe s’est-il selon vous distingué ?

Durant l’année 2020, il y a eu plusieurs dossiers importants sur les plans politique, sanitaire ou familial, et l’on peut dire que le roi a accru son autorité morale. La clé réside à mon avis sans doute d’abord dans ses qualités personnelles et humaines qui ont été particulièrement visibles lors de la crise sanitaire, en venant en soutien, avec toute sa famille d’ailleurs, à ceux qui souffraient le plus, ou en recevant Delphine très vite après le verdict de la cour d’appel, ce qui a assurément encouragé son père à faire de même. Et puis il y a évidemment aussi eu la crise politique. Du reste, c’est un roi à temps plein, engagé dans deux cents activités par an et environ cent soixante audiences notifiées par an. Avec aussi une modernisation de la communication du palais. C’est certes l’ouverture aux réseaux sociaux. Mais le voir aussi au festival Tomorrowland ou entendre le DJ belge Lost Frequencies sur le toit du palais de Bruxelles à l’occasion de la Fête nationale, ce n’était pas si attendu…

La presse flamande semble sous le charme de Philippe, un roi qui les a bluffés au regard de ce que cette même presse écrivait au sujet du même homme lorsqu’il était prince. – Vincent Dujardin, professeur d’histoire contemporaine à l’UCL.

Le nord du pays a tendance aujourd’hui, dans un curieux contraste, à vanter les mérites de l’actuel souverain. C’est particulièrement piquant évidemment, quand on songe aux maux et autres tares dont la Flandre a pu l’accuser dans le passé…

Au moment de dresser le bilan de l’année 2020, de nombreux médias ont été très « soutenants » à l’égard de l’action du roi. Le Vif , lançant par exemple un « Le roi nous a bluffés ». A la RTBF, on évoquait « la meilleure année du règne du roi ». Et il est vrai que depuis juin dernier, la presse flamande a pu se montrer parfois assez dithyrambique, le Morgen le qualifiant même de « roi modèle », alors que le Standaard argumentait pour expliquer pourquoi le roi inscrit la monarchie belge dans la modernité. Bref, la presse flamande semble sous le charme d’un roi qui les a en effet bluffés au regard de ce que cette même presse écrivait au sujet du même homme lorsqu’il était prince. Comme il ne peut avoir connu une métamorphose complète par le simple fait qu’il soit devenu roi, cela suggère que l’image qu’on en avait parfois s’éloignait de la vérité des faits. Mais on sait que pour les personnages publics tout cela est bien fragile.

Il y a aussi ce point non négligeable : la formation du gouvernement durant laquelle Philippe a fait preuve de patience et d’écoute. Des qualités essentielles bien sûr pour la fonction royale. Il a fait preuve aussi d’audace à ses heures.

Sur le plan de la formation du palais, on a vu que le Roi a agi entre prudence et audace et un souci de maintenir sa neutralité. Prudence lorsque le gouvernement Wilmès était en place et qu’il lui était difficile de prendre une initiative. Lancer Paul Magnette seul en novembre 2019 déjà était un geste déjà plus marqué, qui visait à donner une chance dans la direction du résultat final mais qui s’est avéré encore impossible à l’époque. En reformalisant une initiative durant l’été, il a donné une chance à Paul Magnette et Bart De Wever lorsque le président du MR a commis un excès de zèle. Et tout à la fin de la crise, la nomination de Magnette et De Croo comme formateurs, malgré l’absence de consensus, a été le bienvenu et a constitué le petit coup de pouce nécessaire au succès, au terme d’une crise longue et difficile.

Alexander De Croo (VLD), Paul Magnette (PS) et le roi Philippe au Palais royal de Bruxelles le 30 septembre 2020. Les premiers sont appelés à oeuvrer à la formation d’un nouveau gouvernement belge après les élections fédérales du 26 mai 2019. ©Dirk Waem / Belga

Le souverain en Belgique n’a en principe presque aucun pouvoir politique. Ses discours sont contre-signés par un ministre, et il ne peut intervenir, du moins directement, dans les choix gouvernementaux. Pour la formation du gouvernement fédéral néanmoins, le roi jouit d’une certaine latitude. Il a un poids, une influence plus ou moins indirecte. Philippe a pu surprendre notamment en décembre 2019 en désignant comme informateurs Georges-Louis Bouchez (MR-) et Joachim Coens (CD&V), fraîchement nommés à la présidence de leurs partis respectifs et qui n’avaient jamais travaillé ensemble.

Ils étaient en effet fraîchement élus, mais il était opportun de leur donner un rôle. Il était temps à ce moment de donner la main à de vrais décideurs comme le sont les présidents de parti. Et il était clair que ces partis étaient bien positionnés pour faire partie d’une solution, en ce qu’ils pouvaient regarder tant à droite qu’à gauche sur l’échiquier politique.

En janvier dernier enfin, le roi confiait une nouvelle mission à Koen Geens, le ministre CD&V de la Justice. Cela a surpris, jusqu’au sein-même du parti. Était-ce un simple pied de nez à Bart De Wever qui se disait prêt à relever le défi ?

Non, je crois que par certaines déclarations, De Wever ne pouvait pas être l’homme de la situation à ce moment, surtout dans la perspective de retenter quelque chose avec le PS. Pour pouvoir se tourner vers les francophones, il fallait quelqu’un qui jouissait de leur confiance. Geens pouvait dialoguer à la fois avec la NV-A et le PS. Ce qui n’était sans doute pas prévu au programme c’est que très vite, le CD&V a lui-même cadré Geens en lui donnant l’injonction publique d’éviter la coalition Vivaldi. (Scénario apparu lors de la crise politique de 2019-2020, après un an sans gouvernement de plein exercice à la tête de la Belgique. Le nom fait référence aux Quatre Saisons du compositeur classique, reprenant les quatre couleurs des formations politiques en question (le vert pour Ecolo-Groen, le rouge pour la faille socialiste, l’orange pour le CD&V et le bleu pour les libéraux. NDLR).

Le CD&V est un des moteurs des différentes réformes de l’État de ces quarante dernières années et est sans doute le parti de la majorité qui plaide le plus ouvertement pour davantage de décentralisation. Il a peut-être même causé au Palais plus de soucis que d’autres partis…

Percevez-vous parfois au Palais une tendance à flatter le nord du pays, et les partis centristes/ de tradition chrétienne plus particulièrement ? C’est un point qui ressort occasionnellement aussi selon certains commentateurs dans la communication du Palais. Est-ce lié à une forme d’obligation, en tant qu’issu d’une famille royale plutôt francophone, de se montrer à la hauteur, est-ce lié à la majorité que représente la Flandre en termes de population, d’économie etc ? Est-ce juste ? Et si oui, est-ce encore un tabou d’avancer cette idée?

Non, je crois justement que le récent processus de formation gouvernementale a montré qu’il est devenu totalement inexact de dire que le CD&V reste le meilleur pilier du Palais, depuis un moment déjà d’ailleurs. Par ailleurs, le CD&V est un des moteurs des différentes réformes de l’État de ces quarante dernières années et est sans doute le parti de la majorité qui plaide le plus ouvertement pour davantage de décentralisation. Il a peut-être même causé au Palais plus de soucis que d’autres partis…

Sinon, en quoi les choix de Philippe sont-ils, à terme, obligatoirement fédérateurs ?

Le Palais a montré sa valeur ajoutée dans ce moment très précis de la formation d’un gouvernement. Cela ne nourrit en tous les cas pas de débat sur le rôle de la monarchie, sans doute même l’inverse, d’autant que du côté de la relève, on peut dire aussi que la princesse Élisabeth jouit, pour le moment, également d’une image positive.

Même si tout a été entrepris légalement, l’agrandissement de la propriété du roi sur l’île d’Yeu laisse entendre que la personne royale aurait bénéficié d’un vent favorable (pour rappel : Les habitants de l’île d’Yeu n’auraient pas apprécié que le roi Philippe obtienne le droit d’ajouter une extension de 40m2 à sa résidence vendéenne). Ce genre de détail n’est-il pas à même de changer la perception qu’on pourrait avoir du souverain, comme l’a été jadis « l’affaire » de la thalasso (Le roi Philippe était en thalasso en Bretagne au plus fort de l’alerte terroriste sur Bruxelles.) ? Le souverain ne devrait-il être mieux conseillé ?

Non, je ne pense pas du tout que cet incident influence la perception que l’on peut avoir du roi, pour autant que les faits soient correctement relatés. Le permis a été obtenu sur la base du régime d’exception prévu dans le plan local d’urbanisme pour motif de sécurité. En entendant le chef de l’opposition du conseil municipal, on pouvait certes se demander s’il n’y avait pas eu une sorte de « passe-droit ». Mais dans les interviews que j’ai entendues de lui, il ne mentionnait jamais un élément évidemment très important et que des journalistes qui ont investigué ont rapporté, à savoir que durant deux mois, la demande d’agrandissement pour assurer la sécurité du roi avait été affichée devant la villa et qu’aucune opposition n’avait été émise, ni par un voisin, ni par une autorité. C’est donc aussi sur la base de ce constat que le permis a été accordé. Cela explique sans doute que l’incident soit resté mineur et que l’on a plutôt la désagréable impression d’être en présence d’une manœuvre politique sur le dos du roi, mais qui relève du jeu majorité-opposition au sein du conseil municipal de l’île. Et même si le chef de l’opposition précisait dans tous les médias que la famille royale belge était très sympathique, que ses enfants avaient participé à des activités avec les siens et que la famille royale était dès lors la très bienvenue sur l’île, c’est le genre de manœuvre dont tout personnage public se passerait volontiers, car cela peut facilement tourner à la polémique.

Albert II avait, avant Philippe, joué aussi un rôle non négligeable lors de l’interminable crise gouvernementale de 2011. Le 6 décembre 2011, le gouvernement Di Rupo était enfin formé. 541 jours après la démission du gouvernement Leterme en avril 2010. La mission qu’Albert avait assurée haut la main l’avait par ailleurs épuisé. Son abdication en 2013 n’était pas étrangère à cet épisode.

Il est clair que l’épisode avait été source de fatigue pour le roi Albert. C’est au fond là qu’il a joué le rôle le plus important de son règne. En choisissant Verhofstadt comme premier ministre à la fin 2008, en refusant la démission de Di Rupo à la fin de la crise des 541 jours sur des questions de budget, lui demandant un ultime effort qui a été payant. Mais en 2013, il entrait aussi dans sa 80e année et l’âge était là…

Peut-on interpréter l’abdication différemment avec le recul ?

Non, je crois tout simplement que l’âge a beaucoup joué. Et puis il savait à ce moment que son fils était bien préparé et disposé à assurer la relève.

Albert et Paola durant la célébration de la Fête du Roi au parlement fédéral à Bruxelles le 15 novembre 2019. ©Eric Lalmand / Belga

L’image d’Albert II, en fin de règne, a été entachée comme cela a été beaucoup dit par l’affaire Delphine Boël et par la fameuse demande de rallonge de dotation.

On peut dire en effet que la sortie a été moins heureuse que le règne et donc davantage discutée, en tous les cas jusqu’à présent. Après la rencontre avec Delphine, peut-être qu’une nouvelle séquence s’ouvrira pour lui… Je dirais aussi que le retrait de la vie publique après son abdication y compris au concert de Noël ou le 21 juillet par exemple était assez notoire. Quand on connaît le poids de la symbolique dans une famille royale et le rôle important de l’image, au regard des tâches de représentation du Roi, voir la famille au complet quelques fois par an peut constituer un élément positif.

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Que dire du montant de la dotation qui lui a donné, au début de sa “retraite” tant de déception ? Cette question est-elle encore dans les esprits ?

Il était moins élevé que celui qui avait été octroyé à la reine Élisabeth après la mort du roi Albert Ier, mais il était dans la logique de la réforme de loi sur les dotations et me semblait très respectable pour un roi sortant, d’autant qu’il bénéficiait aussi encore de personnel rémunéré par l’État. Cela étant, il me semble que le sujet est en effet un peu sorti des radars et ne constitue plus un objet de discussion.

Que dire de la résolution tardive de l’affaire Boël ? Albert a-t-il pu selon vous déjà redorer un peu son blason en recevant Delphine au Belvédère ?

C’était sans doute une bonne chose pour les principaux intéressés, même si cela appartient au secret des cœurs et relève de leur vie privée. Mais il est vrai aussi que les Belges ne comprenaient pas bien cette situation et que dès lors cette rencontre a permis de tourner une page. Je soulignerais aussi le fait que Delphine a elle aussi accepté de saisir tout de suite la perche qui lui était tendue après des années d’un combat certainement difficile pour elle.

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Le fait d’avoir attendu l’ouverture officielle de cette voie par le roi Philippe était-il une obligation diplomatique ou simplement stratégique ?

Je crois que pour le roi Philippe, c’était tout simplement un souhait qui se situait sur le plan humain, loin de toute autre considération. Il semble d’ailleurs acquis que c’est son geste qui a déclenché quelque chose chez son père, ce qui fut visiblement heureux pour tout le monde, comme le laissaient percevoir les communiqués signés en commun. Le roi Philippe n’a d’ailleurs pas tardé dès que la procédure judiciaire était achevée. Il a tout de suite pris contact avec elle. On sait bien qu’avant cela, en tant que chef de l’Etat, il était coincé par cette même procédure, de peur de donner l’impression de vouloir faire pression sur le pouvoir judiciaire, ce qui aurait pu lui être reproché.

Le roi Albert reste le père de l’actuel souverain et un membre de la famille royale. Ses gestes resteront donc toujours observés, et donc oui, une prudence et une réserve continueront à l’habiter sans doute.

Avec le recul, à quel moment selon vous le roi Albert aurait-il pu ou dû se mobiliser pour oser parler de cette affaire aux Belges de façon claire ? Crever cet abcès d’un autre siècle ?

Le plus tôt possible sans doute. Mais lui seul connaît les circonstances exactes qui ont présidé à son positionnement.

Comment décririez-vous le profil du roi Albert tel que vous le percevez quelques années après son abdication ?

Un roi qui a choisi d’être très en retrait.

Un souverain qui a abdiqué doit-il encore se protéger, jusqu’à quel point ?

Il reste le père du roi actuel et un membre de la famille royale. Ses gestes resteront donc toujours observés, et donc oui, une prudence et une réserve continueront à l’habiter sans doute.

On assiste à un recentrage logique des activités autour de la famille nucléaire du roi Philippe avec une légère montée en puissance de la présence de ses quatre enfants, et pas seulement d’Élisabeth, ce qui est au fond heureux. Quand Albert et Élisabeth ont trop privilégié le futur Léopold III, cela a créé des catastrophes avec le prince Charles.

On a parfois l’impression que, à l’exception de la princesse Élisabeth bien sûr, dont l’avenir est très balisé et dont la formation est extrêmement cadrée, les autres membres de la famille royale jouissent d’une forme de latitude. Celle-ci peut-elle être nocive ou les piéger parfois ?

Il faut voir ce que l’on entend par « membre de la famille royale ». Il y a clairement une vision sur ce plan-là dans le chef du roi Philippe en veillant par exemple à limiter la prolifération du titre de prince de Belgique, y compris pour sa descendance, à partir de la quatrième génération. En clair, il y a un recentrage assez logique autour de la famille nucléaire, comme on le voit aux Pays-Bas par exemple, où c’est très formalisé. Donc oui, on regarde d’un peu plus loin l’action des autres membres de la famille royale, mais il reste que même dans leurs cas, leurs faits et gestes seront toujours observés et qu’une prudence et une réserve sera toujours la bienvenue, même s’ils ne bénéficient pas d’une dotation.

Quels sont les rôles respectifs des membres de la famille royale aujourd’hui ?

Le politique et l’institutionnel, c’est clairement uniquement pour le roi. Et cela doit rester ainsi. La reine Mathilde, avec laquelle il forme comme il le dit lui-même « une équipe », complète ses tâches de représentation dans les domaines essentiellement culturels et sociaux, mais l’accompagne quand même aussi dans les visites d’État et c’est important. On assiste aussi à un logique recentrage des activités autour de la famille nucléaire du roi Philippe avec une légère mais réelle montée en puissance de la présence de ses quatre enfants, et pas seulement d’Élisabeth, ce qui est au fond heureux. Et cela devrait continuer en ce sens. Quand Albert et Élisabeth ont trop privilégié le futur Léopold III, cela a créé des catastrophes avec le prince Charles.

Mathilde et Philippe rencontrent le personnel médical lors d’une visite à l’hôpital civil Marie Curie à Lodelinsart, le 25 février 2021. ©Alain Rolland/Belga – pool

Astrid va-t-elle poursuivre les missions économiques au même rythme lorsque la crise sanitaire sera dépassée ?

Oui, au rythme de deux visites par an.

Philippe va-t-il selon vous maintenir et développer le volet économique des visites d’État. N’aurait-il intérêt à y inclure davantage de culture pour soutenir ces secteurs malmenés par la crise sanitaire ?

Évidemment, il le fait déjà mais vous avez raison, un point important qui caractérise ses visites d’État résident dans la place importante laissée à l’économique. Mais à l’occasion des visites d’État, la présence du roi symbolise aussi l’unité du pays tout en laissant évidemment les différents ministres-Présidents jouer pleinement leur rôle. C’est aussi l’occasion pour le souverain de faire jouer ou d’entretenir le réseau international qu’il a tissé. Avec un Jack Ma par exemple. On se souvient qu’au début de la crise sanitaire, un coup de fil du roi Philippe à Jack Ma, le patron d’Alibaba, avait permis de faire venir 500.000 masques dans une Belgique qui en manquait cruellement y compris dans nos hôpitaux.

Laurent semble s’être quelque peu apaisé, avoir gagné en maturité. Il s’est montré plutôt discret ces derniers temps, du moins en termes de représentations publiques. Est-il crucial qu’il apparaisse en famille de temps à autre ?

Les mesures imposées par la crise sanitaire, qui limitent les contacts et découragent les déplacements, y sont sans doute pour quelque chose. Sinon le prince reste actif dans ses domaines de prédilection, comme la reforestation, la défense des animaux et son soutien au cinéma par exemple. Il doit d’ailleurs chaque année justifier sa dotation. Il est présent la plupart du temps à la cérémonie des Vœux pour les autorités du pays et lors du défilé du 21 juillet, je pense que, en tant que membre de la famille royale avec un rôle de représentation et bénéficiant d’une dotation, il est important qu’il soit là à ces occasions. Il en va de même pour Astrid d’ailleurs. Lorsqu’elle avait « brossé » un défilé du 21 juillet, la réaction avait été très vigoureuse dans la presse flamande, sachant qu’elle bénéficie quand même toujours d’une dotation. Mais depuis, elle a assisté à chaque défilé.

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Delphine s’est déjà attelée à quelques causes, notamment médicales. Son aisance est le résultat d’une expérience de la vraie vie, d’une forme de liberté aussi. Des atouts à cultiver. Pourrait-on lui imaginer d’autres rôles ?

Elle a dit elle-même qu’elle ne souhaitait pas exercer de fonctions officielles. Mais cela ne l’empêche pas de pouvoir, à titre
personnel, assurer une visite. (Delphine nous a souvent précisé qu’elle choisissait en effet de poursuivre son travail en tant qu’artiste. En revanche elle a toujours souhaité gardé les portes ouvertes pour la défense de causes auxquelles elle serait particulièrement sensible. NDLR).
Elle n’intervient pas dans l’ordre de succession et ne bénéficie pas de dotation. Delphine n’a donc pas non plus les devoirs et obligations qui vont de pair avec l’octroi d’une dotation. Elle peut, par exemple, voyager à l’étranger sans devoir en informer la ministre des Affaires étrangères. (NDLR. Quant à la vocation au trône, la filiation doit être « naturelle », condition remplie chez Delphine, et « légitime », soit « né dans les liens du mariage » reconnu par le gouvernement. Cette notion a disparu du code civil, et n’existe plus que dans la Constitution, nous indiquait en octobre Marc Uyttendaele. Delphine n’a par ailleurs jamais placé le débat sur ce terrain.)

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Que dire encore du rôle potentiel que pourrait avoir le compagnon de la princesse Delphine, Jim O’Hare ?

Il sera visiblement invité lors des activités publiques à caractère familial des membres de la famille royale, comme il l’a par exemple été, avec la princesse Delphine, à l’église de Laeken, le 17 février dernier, lors de la commémoration annuelle des défunts de la famille royale.

Delphine de Saxe-Cobourg lors de l’inauguration de son oeuvre « The Red Cross Radiates Love » pour la Croix Rouge au bureau de l’ONG à Mechelen, le 4 septembre 2020. ©Jasper Jacobs/Belga

Dans « l’affaire Laurent », le Palais aurait fait une démarche auprès du gouvernement pour que l’argent libyen gelé par l’ONU soit libéré au profit du prince, celui-ci bénéficiant de décisions judiciaires pour logiquement toucher son dû. Que penser de cette pression ?

On ne connaît pas la teneur exacte des contacts entre le chef de cabinet du roi et la ministre des Affaires étrangères sur ce point, mais le palais a visiblement voulu s’assurer que, dans ce dossier, si le prince ne doit pas être traité mieux parce que prince, il ne le soit pas moins bien non plus. Par le passé, le prince Laurent s’est parfois plaint de ne pas avoir assez de soutien du côté du palais. Dans le cas présent, ce ne sera apparemment pas le cas. Il fallait sans doute éviter une tension entre le gouvernement et un membre de la famille royale qui bénéficiait de décisions judiciaires. Or, la balle était donc dans le camp du gouvernement qui aurait pu se voir reprocher son inaction et n’était apparemment pas non plus à l’abri de se faire condamner à payer 50 millions d’euros à l’ASBL du prince Laurent.

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Au-delà des problèmes de santé qu’elle a connus, son épouse, Claire, ne pourrait-elle bénéficier d’une présence plus affirmée au sein de la famille royale, du moins dans ses représentations ? Quant à un rôle officiel, il n’est pas prévu, rappelez-vous, que les conjoints bénéficient d’un statut particulier.

Il y a quelques années, sa présence était plus régulière. Elle n’a en effet pas de statut particulier. Mais la voir aux côté du prince dans les grandes circonstances comme le 21 juillet par exemple, cela reste très opportun à mon avis.

Le prince Laurent lors d’une visite à l’agencee de presse Belga à Bruxelles, le 28 mai 2019. ©Hans Vandendriessche / Belga

La dotation de Laurent serait-elle davantage justifiée si son épouse était plus présente? S’ajoute aussi au débat cette déclaration du prince : (« Comme le prévoit la loi sur la dotation, nous n’avons pas droit à la sécurité sociale, parce que nous ne travaillons pas. Si je me bats pour reprendre ce travail, c’est en partie parce qu’alors, je pourrai bénéficier à nouveau d’une couverture sociale. C’est pour ma femme et pour mes enfants que je me bats »). Son épouse ne travaillant pas, ne devrait-elle pas être investie de certaines missions ?

En ce qui concerne la dotation du prince Laurent et de la princesse Astrid, on se trouve, comme on l’a dit, dans un système transitoire. Cela fait partie des droits acquis. L’usage de leur dotation est toutefois contrôlée par la Cour des comptes chaque année et le parlement reste libre d’adapter la loi. Je pense que c’est surtout du côté des tâches de représentation du prince que l’on regarde. La princesse Claire pourrait aussi se voir confier certaines missions, mais j’ignore quelle est la disponibilité de son côté pour le moment.

Que dire du rôle de l’archiduc Lorenz, époux de la princesse Astrid ?

Il a ses propres activités professionnelles dans le domaine de la finance. Il est aussi moins présent ces dernières années, mais ce n’est pas illogique au regard de la montée en puissance que l’on peut attendre de la part des tâches de représentation des enfants du roi. Il est là aux grandes occasions, mais pas davantage.

Le débat sur les dotations a duré les dix dernières années du règne d’Albert II et je crois qu’Elio Di Rupo, alors Premier ministre, a rendu un grand service à la monarchie en faisant voter la réforme de la loi sur les dotations en 2013. Depuis, l’incident est clos. A l’étranger vous avez encore des débats sur les questions financières. Ainsi, la dotation annuelle de 1,6 million d’euros, octroyée à la Princesse Amalia des Pays-Bas, a fait l’objet de nombreux commentaires.

Laurent aurait-il pu ou dû refuser sa dotation et s’atteler à un métier, même tardivement?

Dans la mesure où la princesse Astrid a bénéficié à un moment donné d’une dotation, il était logique que le prince Laurent en bénéficie d’une aussi. La question était plutôt de savoir s’il était opportun d’octroyer des dotations à tous les enfants du roi Albert, plutôt qu’au seul prince Philippe. Je continue à croire que ce n’était pas une bonne idée, surtout que lorsque cette décision a été prise, le prince Philippe s’était récemment marié ce qui laissait espérer qu’une descendance et donc une future succession au trône allait être assurée. Mais le parlement a de toute façon tranché la question en 2013. En clair, à l’avenir, seul le premier ou la première dans l’ordre de succession recevra une dotation et je crois que c’est très bien ainsi. Mais il est très sage à cet égard que pour le moment Élisabeth n’ait pas demandé de se voir octroyer une dotation alors que depuis ses 18 ans elle pourrait formellement en faire la demande. Mais tant qu’elle est aux études et qu’elle a un agenda public très limité, cela me semble inopportun.

Des questions de ce type sont-elles régulièrement soulevées dans d’autres monarchies ?

En Belgique, le débat sur les dotations a duré les dix dernières années du règne du roi Albert et je crois qu’Elio Di Rupo, alors Premier ministre, a rendu un grand service à la monarchie en faisant voter la réforme de la loi sur les dotations en 2013. Depuis, ce n’est plus du tout un sujet, l’incident est clos. A l’étranger vous avez encore des débats sur les questions financières. Ainsi, la dotation annuelle de 1,6 million d’euros, octroyée à la Princesse Amalia des Pays-Bas, a fait l’objet de nombreux commentaires. Et passons sur la terrible affaire qui secoue Juan Carlos et la monarchie espagnole, mais même au Royaume-Uni vous avez encore en ce moment des discussions et des polémiques autour de revenus fonciers dont bénéficie la famille royale au regard de privilèges très anciens. Et les sommes en jeu ne relèvent pas de « cacahuètes ».

Esmeralda de Belgique et son fils Leopoldo lors d’une messe en hommage aux défunts de la famille royale belge, à l’église Notre-Dame de Laeken, Bruxelles, le 19 février 2019. ©Benoît Doppagne / Belga

Quel regard porte selon vous le Palais sur l’engagement, notamment environnemental, de la princesse Esmeralda ? Elle a pris certaines missions à bras-le-corps. On sait bien sûr que ce sont des matières assez fédératrices, universelles, et auxquelles adhère dans leur globalité le roi Philippe.

Le roi rejoint certainement ses préoccupations dans le domaine environnemental. Dans son dernier discours devant les autorités du pays, il a encore appelé à « libéré des fonds en faveur du climat ». De là à dire qu’ils sont toujours d’accord sur la méthode, ce serait téméraire. Il est permis de penser que le Palais ne l’a pas encouragée à s’engager aux côté d’Extinction Rebellion par exemple…

Par ailleurs, les positions d’Esmeralda par rapport à Léopold II, nettement plus tranchées que celles du Palais dans leur liberté de ton, ont-elles selon vous eu des échos particuliers en haut lieu ?

Aucune idée. Il est exact, qu’elle a l’habitude de s’exprimer régulièrement. Certes à titre personnel, puisqu’elle n’a pas de rôle officiel, et vit d’ailleurs en dehors de la Belgique. Il est aussi vrai qu’Esmeralda est membre de la famille royale au sens large, arrière petite-nièce de Léopold II, et que de ce seul fait, ses prises de position sur ce sujet comme sur d’autres sujets sensibles, auront un certain écho public.

Le sujet est à lire dans l’édition du 4 mars 2021 de Paris Match Belgique.

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