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Marc Dausimont, une belle rencontre derrière l’ouvrage de Karen Northshield : « Un épisode extraordinaire dans une vie à priori ordinaire »

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Marc Dausimont, artiste de talent, est l'auteur et le concepteur d'une série d'ouvrages de qualité. | © Yves Dethier / DYOD.

Société

« Dans le souffle de la bombe » est un abécédaire. Le parcours à la fois monolithique et sinueux de Karen Northshield après les attentats y est narré avec délicatesse, en évitant la lourdeur d’un témoignage chronologique. La maquette est élégante et moderne, rythmée par des photos en noir et blanc finement sélectionnées. Zoom sur Marc Dausimont, graphiste belge, qui en est le concepteur.

 

Au-delà du classement alphabétique des chapitres, loin de toute scolarité, il y a es exergues peu attendues. « Et alors Karen, pas encore debout ? », ou encore « Je nage dans la joie » pour le chapitre sur la mer et l’élément aquatique qui la comble. Des exemples parmi tant d’autres de ces phrases épinglées dont un homme a le secret.

L’homme derrière ce concept, derrière la mise en pages, le graphisme, le choix des photos, la maquette, celui qui a imaginé l’ensemble, l’a remis en forme, a recueilli les propos de Karen durant de longues heures, les a réécrits, c’est Marc Dausimont, metteur en page, dont la modestie est au moins égale au talent. Il travaillera dans l’ombre trois ans durant, de façon totalement bénévole. «Je serai rejoint dans cette aventure», nous dit-il, « par Valérie Caprasse qui va s’atteler avec talent à réécrire le texte et Géraldine Henry des éditions Kennes que je n’ai pas eu de mal à convaincre de le nécessité de publier ce livre. »

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Il fonctionne au coup de cœur. Il est l’auteur de maquettes et concepts de nombreux beaux livres, dont ceux de Kroll (le dernier, aux éditions Les Arènes, est sorti récemment). Il a également assuré la « mise en musique » d’autres ouvrages largement salués dont Chrétiens d’Orient, mon amour. Dictionnaire de la Chrétienté orientale, un ouvrage collectif vendu aux profits du Comité de Soutien des Chrétiens d’Orient (CSCO), avec la participation rédactionnelle, entre autres, de Marie Thibaut de Maisières, Jean-Pierre Martin, Christophe Lamfalussy, et les photos de Johanna de Tessières et Olivier Papegnies. Il a mis en pages aussi Soleil noir, somptueux ouvrage en hommage à la Camargue et aux gardians réalisé par les photo-reporters Roger Job et Gaëlle Henskens. Autre fierté dans le parcours de Marc, la conception du formidable Marque ou crève (éditions Avant-Propos). Rédigé par notre confrère Frédéric Loore et richement illustré par Roger Job, le livre démonte le piège inhumain de l’exploitation des jeunes footballeurs africains.

Marc Dausimont suit, on l’a compris, les règles de la sensibilité et de l’instinct. Ses réalisations sont largement saluées. Il revient sur son coup de foudre pour le récit de Karen Northshield. « En 2018, je vois un reportage sur Karen à la télé, son regard me transperce, me bouleverse. Je sens qu’il y a un besoin d’aide. Je pressens qu’elle pourrait écrire un livre mais qu’il faut un appui, un stimulant, un détonateur », dit-il. « J’ai senti dans ses yeux qu’en ne faisant rien, il y avait non-assistance à personne en danger. J’ai rarement été autant ému par un témoignage ». Il perçoit chez Karen une contradiction : « ce côté battante et en même temps un désespoir qui l’habite ».

« J’ai l’ai rencontrée ensuite pendant des mois, semaine après semaine, notamment au centre de revalidation. » Il a aimé, dit-il, sa sincérité, une forme de premier degré qu’elle pratique et applique au quotidien, un « format » à l’américaine par ailleurs. « Ce qui me touche c’est qu’il s’agit d’une jeune femme au parcours somme toute relativement ordinaire – elle n’a que 30 ans lorsqu’elle est touchée par cette attaque. Ce vécu, ce qu’elle raconte, est forcément extraordinaire même si elle n’est évidemment ni la première ni hélas la dernière victime de ce type d’attentat. C’est un épisode extraordinaire dans une vie ordinaire. »

Marc n’a aucune intention de revendiquer une quelconque paternité à cet ouvrage qu’il a façonné avec ses tripes. « Ce qui m’intéresse en évoquant ce livre, c’est de souligner que c’est un quidam comme moi – ni écrivain, ni biographe à a base, mais simple graphiste- qui peut se mettre au service d’une cause. En ayant simplement un coup de foudre, une émotion pour une personne qui raconte son parcours du combattant à la télévision. Parfois un plombier qui répare un joint peut influer davantage pour la planète qu’un scientifique ou un grand aventurier médiatique. »

« Ce livre, je l’ai voulu joli mais pas esthétisant »

Il a travaillé la forme et le fond, sélectionnant soigneusement les citations dans les divers chapitres, ces exergues en rouge qui peuvent, signale-t-il, être lues seules, en enchaînement. Cela constitue, explique-t-il, un premier niveau de lecture, un récit en soi.

« Il y a bien sûr dans le vécu de Karen un soupçon d’universalité. Je sais que tout témoignage, aussi fort soit-il, ne sera pas pour autant lisible. J’ai voulu faire de son récit un livre un peu radical, sans concession. Joli dans sa forme, dans la mesure du possible, mais pas esthétisant. Graphiquement, je l’ai voulu expressionniste. J’y ai engagé ma responsabilité, y ai mis du cœur, j’ai été ici plus concepteur que fournisseur de services. Je ne suis pas un éminent spécialiste mais j’ai voulu servir une cause. C’est la deuxième fois de ma vie, après le livre que j’ai réalisé pour ma mère, qui raconte la maladie de Charcot qui l’a tuée, que mon métier me semble utile, voire indispensable. Ce livre (‘Dans les yeux de ma mère’, rédigé par Marcel Leroy, avec des photos de Roger Job), lui a donné six mois d’espérance de vie en plus. Elle ne pouvait plus parler mais donnait l’ouvrage au personnel infirmier qui le partageait ensuite. Cela faisait sa fierté, ça l’a tenue en haleine, lui a permis de continuer à communiquer. Notre bouquin l’a accompagnée dans sa tombe. Quant à Karen, j’ai la conviction que ‘Dans le souffle de la bombe’ pourra l’aider à se reconstruire, à se propulser plus loin encore. »

Un background militaire en commun

Marc Dausimont a quelques points communs avec Karen Northshield. « Mon père était militaire et nous aussi avions une famille nombreuse. Mon père était colonel. Quand il partait en manœuvre, en treillis, c’était un choc à chaque fois. Il partait vraiment à la guerre. »

Karen Northshield évoque une éducation aux contours assez rigides aussi, parfois teintée de religion, d’austérité et d’esprit de compétition. Auxquels s’ajoute cette inévitable concurrence que se livrent parfois les enfants d’une fratrie ample. Elle rechigne à être qualifiée de «victime» voire de «rescapée» de l’attentat, même si, elle le reconnaît, c’est un fait. Elle préfère se présenter comme une battante, à souligner le positivisme de sa démarche, comme une formule, un leitmotiv, avec des accents de coaching nouvelle vague. Le côté combatif que la jeune femme mentionne régulièrement est, selon Marc, une réponse à l’éducation paternelle. «En se soustrayant à son statut de victime, elle veut faire passer le message à son père qu’elle est restée une battante. Tout ce qu’elle a fait, elle l’a fait selon moi pour exister aux yeux de son père. Lui qui travaillait au Shape et incarne l’armée, lui qui incarne la sécurité. Elle allait atteindre ses objectifs et puis a dû faire face à cette dégringolade. Elle est repartie de zéro pour tenter de reconquérir ce qui la définissait avant. Avec une soif de retrouver cette vie d’avant.»

Marc était surpris, dit-il, par la constance des intérêts de Karen. Son obsession pour la culture physique, pour le retour à la vie d’avant, quoi qu’il en coûte et même en mesurant le poids des entraves. « Le premier sujet qu’elle a évoqué avec moi, à l’hôpital, c’était le fitness. Son corps était cassé, et elle parlait de gymnastique… Ça m’a fasciné. » Dans une veine similaire, directe, carrée, Karen cite devant Marc une séquence du film Gladiator avec Maximus, le personnage incarné par Russel Crowe, la mime à la perfection. Ce personnage fait partie de ses inspirations, lui dit-elle. Elle fait aussi largement référence à Freddie Mercury dans le morceau massue de Queen « We are the Champions ».

Ce qui a interpellé le graphiste, l’a touché, c’est le naturel avec lequel Karen évoque son corps alors même que celui-ci était présenté comme un maître atout du passé, cette éminente sportivité dans laquelle elle avait tant investi. Cette façon d’en parler sans ambages alors même qu’il était pour Karen, souligne-t-il, un « temple », une forme de « chasse gardée ».

« Les récits de témoignages pullulent aujourd’hui. Avant d’en publier un, on peut se demander si ça a du sens, si ça peut avoir de l’impact. Grâce à ce récit et à l’authenticité du propos sans fioriture, j’ai plus de respect encore pour l’être humain. Mon histoire est simplement celle de milliers de gens qui veulent faire un petit quelque chose pour leur prochain. »

« Dans le souffle de la bombe », de Karen Northshield. Ed. Kennes société. Un livre sous forme d’abécédaire conçu et rédigé par Marc Dausimont, qui en signe également la très belle maquette. Préface de Justine Katz. 160p.,18,90 euros. Le récit est dédié aux victimes du 22 mars. « C’est important », nous dit Karen Northshield, «parce qu’il y a à travers l’association des victimes un soutien moral, émotionnel et administratif. »
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