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Pensionnés au boulot : Vers une société du « travail à perpétuité » ?

Francine, 66 ans : « Je n’ai pas le choix : je crois que je travaillerai jusqu’à ma mort » | © Ronald Dersin

Société

Par choix ou par nécessité, de plus en plus de pensionnés prolongent leur vie professionnelle. Selon les statistiques du SPF Finances, ils sont d’ores et déjà près de 100 000 à travailler au-delà de l’âge légal de la retraite en Belgique. Si nous vivons de plus en plus longtemps, est-ce pour travailler toujours plus longtemps ? Ces retraités actifs préfigurent-ils le monde de demain ?

 

« Je n’ai pas le choix : je crois que je travaillerai jusqu’à ma mort. » Agée de 66 ans, Francine Pirlot tient un commerce de confection de tissus et de décoration à Lillois. Autrefois, pendant de nombreuses années, elle fut épouse-aidante dans l’horeca. « A cette époque, je n’ai pas cotisé. Ayant divorcé, mon mari dispose d’une pension complète mais, pour ma part, je me retrouve avec une aumône de 525 euros brut par mois », raconte-t-elle. Théoriquement, Francine a le droit de bénéficier de la Grapa (Garantie de revenus aux personnes âgées), mais si elle acceptait cette aide sociale, elle devrait arrêter son activité et se contenter d’environ 1 000 euros par mois. « A ce compte-là, je préfère garder ma petite pension et y additionner les revenus d’un boulot. Tant que je tiendrai debout, je continuerai », dit-elle. Francine a conscience qu’elle a posé un choix qui « équivaut à une condamnation au travail à perpétuité », mais elle préfère ne pas trop penser à l’après, à ce moment où elle n’aura plus la force d’ouvrir le volet de son commerce. « Qui vivra verra ! » s’exclame-t-elle. « Finirai-je au CPAS ou à la rue après avoir travaillé pendant toute une vie ? Je ne le sais pas. Le présent est déjà assez compliqué comme cela. Ce qui me tourmente le plus, c’est de passer à côté d’une troisième partie de vie que j’aurais imaginée autre. Si j’avais eu le choix, je ne me serais peut-être pas totalement mise à l’arrêt, mais j’aurais organisé mon temps autrement. J’en aurais consacré une partie à mes petits-enfants. J’aurais quitté ce mode de vie conditionné par le travail. »

Francine : « Ce qui me tourmente le plus, c’est de passer à côté d’une troisième partie de vie que j’aurais imaginée autre » © Ronald Dersin

Francine fait partie d’une catégorie grandissante de la population : ces pensionnés qui jouent les prolongations sur le marché du travail. Selon le SPF Finances, 99 933 pensionnés ont déclaré des revenus professionnels dans le cadre de l’exercice d’imposition 2019. En 2020, on peut estimer qu’ils étaient plus de 100 000. En effet, au cours de la dernière décennie, le contingent de ces retraités actifs s’est accru chaque année de plus ou moins 5 000 individus. Cette inflation doit être appréciée en regard de la population totale des pensionnés en Belgique, qui augmente elle aussi constamment : il y avait 4 % de « persistants » en 2011 (soit 67 192 personnes), 5 % en 2019 (derniers chiffres disponibles). A tendance égale, le nombre des retraités au boulot devrait plus que tripler dans les cinquante années à venir. On notera cependant qu’en fonction des sources consultées (Statbel, pensionstat.be, Eurostat, Bureau du plan, SPF Finances), les données statistiques relatives à ces pensionnés qui travaillent encore varient. Il y a parfois de quoi s’arracher les cheveux, mais tous les chiffres convergent vers ce que le Bureau du plan qualifie de « légère augmentation de l’emploi et du taux d’emploi des personnes de 65 ans et plus » au fil des ans.

Jacqueline, 74 ans : « A vrai dire, je n’ai jamais cessé de travailler »

Ces données officielles ne disent pas tout : les pensionnés qui travaillent au noir échappent aux radars de l’Etat. Combien sont-ils ? On l’ignore, mais le phénomène existe bel et bien. C’est le cas, par exemple, pour Jacqueline, qui va bientôt fêter son 75e printemps. « Ma vie n’a pas été un long fleuve tranquille », raconte-t-elle. « J’ai commencé à travailler à 16 ans dans une petite entreprise familiale. Lorsque je me suis mariée, j’ai interrompu ma carrière pendant quelques années avant de connaître un divorce difficile. A 30 ans, avec mes deux enfants, j’ai débarqué à Bruxelles et j’ai repris le boulot. J’ai été aide-soignante dans un hôpital, assistante dans une maison d’édition, veilleuse de nuit dans une maison de repos. A vrai dire, je n’ai jamais cessé de travailler, mais j’ai dû toujours faire attention pour arriver à la fin du mois. »

Au bout de cette vie de labeur, Jacqueline bénéficie d’une pension d’un peu moins de 1 400 euros, mais un gros handicap la pénalise : le fait d’être locataire plutôt que propriétaire du petit appartement qu’elle habite à Bruxelles. Elle fait ses comptes : « Je paie 780 euros de loyer. Avec les charges, je ne suis pas très loin de 1 000 euros. Après cela, je dois encore manger et me soigner. Il s’agit donc de mettre du beurre dans les épinards pour me permettre quelques petits bonheurs. Pas grand-chose, offrir un cadeau à mes petits-enfants pour leur anniversaire, acheter un bouquin. » En conséquence, depuis près de dix ans, Jacqueline prend le tram plusieurs fois par semaine pour se rendre chez un vieux couple. « Pour eux, je suis à la fois une aide familiale et une dame de compagnie. Ils sont très âgés, la dame est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Je ne sais pas combien de temps cela durera encore. Je ne préfère plus trop penser à l’avenir. Je vis au jour le jour. »

Angèle, 71 ans : « Il faut que je bouge, que je voie des gens »

Bien sûr, tous les pensionnés qui jouent les prolongations sur le marché du travail ne sont pas dans des situations délicates qui les y forcent. Certains continuent par choix, y voyant une opportunité de développer autrement leur activité professionnelle, une possibilité de revenu complémentaire qui, dans ce cas, n’est pas indispensable. Il en va ainsi d’Angèle et Georges Istase, 71 ans tous les deux, cinquante ans de vie commune et, si on additionne leurs deux carrières entamées à l’âge de 16 ans, cent dix ans de travail ! Ouvert au milieu de années 70 à Liège, sur le boulevard d’Avroy, leur salon de coiffure est toujours une affaire qui roule. Georges gère l’infrastructure, les prises de rendez-vous, la comptabilité. « On continue à recevoir des clients cinq jours par semaine de 8 à 18 heures », explique-t-il tout en concédant qu’il se verrait bien raccrocher. Mais son épouse a plus de mal à imaginer une vie sans travail : « Pour moi, ce boulot est essentiel pour ma santé physique et mentale. Il faut que je bouge, que je voie des gens. Pendant l’arrêt imposé par l’épidémie, je me suis mise à déprimer. Être assise dans un fauteuil à faire des mots croisés m’horripile. Par contre, le contact avec mes fidèles clientes nourrit mon optimisme. J’ai coiffé des familles entières : la maman, les enfants, les petits-enfants et, aujourd’hui, j’ai parfois les arrière-petits-enfants. L’une de mes clientes est centenaire ! » Pour Angèle et Georges, la motivation financière est bien présente, mais elle n’est pas prioritaire. Leurs deux pensions cumulées suffiraient à subvenir à leurs besoins. « Je pratique ce métier à la fois comme un art et une philosophie. Quand je m’occupe de mes clientes, je ressens leur plaisir. C’est un échange qui n’a pas de prix », explique Angèle. Lorsqu’on lui demande jusqu’à quel âge elle continuera, cette indépendante répond tout de go : « Vous savez dire jusqu’à quel âge vous allez vivre ? » Fin de la discussion.

« Je pratique ce métier à la fois comme un art et une philosophie. Quand je m’occupe de mes clientes, je ressens leur plaisir. C’est un échange qui n’a pas de prix », explique Angèle. © Ronald Dersin

La vie, la mort, Jean Kaczmareck y pense souvent. Forcément. C’est dans une entreprise de pompes funèbres tournaisienne que cet homme âgé de 74 ans, quatre fois grand-père, est toujours au turbin. Son témoignage dévoile une autre motivation souvent évoquée par ces travailleurs « persistants » : le besoin de contacts sociaux. « Je suis encore au boulot pour minimum trois ans », anticipe cet ex-placeur d’alarmes. « Comme récompense de mes quarante-huit ans de travail, j’ai une pension de 1 300 euros par mois. Ce n’est pas le Pérou mais, étant propriétaire de ma maison, je ne me plains pas. Il n’en reste pas moins que ces quelques heures de boulot par semaine sont devenues essentielles, et pas seulement parce qu’elles me permettent d’aller chercher quelques centaines d’euros par mois. Le plus important, c’est que ce travail me donne le sentiment de faire encore partie de la société. Ça fait dix que je joue les prolongations. Très honnêtement, j’appréhende le moment où je devrai arrêter. »

Philippe, 71 ans : « J’ai l’impression de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête »

Outre Jean, trois autres pensionnés travaillent dans cette même entreprise de pompes funèbres. A l’unisson, ils le clament : l’aspect social de leur job est capital. « Je pourrais me passer du petit revenu fort taxé que cela me rapporte mais si j’arrêtais, je me sentirais retiré du monde », témoigne Guy Wibaut, 66 ans, un ex-maçon qui a commencé sa vie active à 14 ans. Son collègue Jean-Pierre Delonville, 65 ans, pensionné d’Infrabel, confirme : « Ma priorité dans cette activité, c’est de voir du monde. » Quand il devenu maître de cérémonie, peu après sa mise à la retraite, Philippe Wiseur, un ex-enseignant de 71 ans, était aussi principalement animé par son instinct grégaire. Cependant, à la suite d’un divorce et de quelques accidents de vie, l’opportunité de travailler pour compléter sa pension est devenue une obligation : « Si je n’avais pas ce boulot, je ne m’en sortirais pas. J’ai encore un enfant à charge qui fait des études universitaires et un prêt hypothécaire à rembourser seul jusqu’à 75 ans. J’ai l’impression de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête : il ne faut surtout pas que je rencontre de pépin de santé, au moins le temps que mon fils prenne son envol et que je finisse de payer ce petit appartement où nous vivons. »

Quatre pensionnés travaillent pour les pompes funèbres Delval à Tournai. De gauche à droite, Jean-Pierre (65 ans), Guy 66 ans, Jean (74 ans) et Philippe (71 ans). © Ronald Dersin

Ces témoignages montrent bien que certains pensionnés « choisissent » de travailler et que d’autres sont « obligés » de prolonger leur vie active par nécessité. Quel est le groupe le plus nombreux ? A cet égard, les statistiques officielles sont muettes. Un manque d’objectivation qui n’est pas sans conséquence : d’une part, il invisibilise une question de société, la faisant échapper à tout débat politique. D’autre part, ce brouillard statistique favorise un discours dominant qui met bien plus en valeur le groupe de ceux qui posent le choix de continuer ; une représentation selon laquelle de plus en plus de seniors, sourire Pepsodent et pétant la forme, se plaisent énormément à rester actifs. Quelque peu idyllique, faisant fi des inégalités de carrières en termes de pénibilité, des inégalités en termes de santé et de parcours de vie des individus, cette vision prolonge celle des décideurs politiques qui, depuis quelques années, incitent les retraités à travailler. Ainsi, en 2015, le plafond de revenus professionnels complémentaires à la pension a été supprimé pour les personnes qui ont atteint l’âge de 65 ans ou qui comptabilisent quarante-cinq années d’activité professionnelle. L’année suivante, a été créé un statut « flexi-job » pour les pensionnés voulant travailler quelques heures dans l’horeca, statut qui été ensuite étendu à d’autres secteurs d’activité. Avantageux fiscalement pour les pensionnés mais aussi pour les employeurs pouvant ainsi disposer d’une main d’œuvre de « renfort » très flexible et très bon marché.

L’âge idéal pour arrêter ? 60 ans pour la majorité des travailleurs. Mais…

Si la question des retraités qui travaillent par nécessité ne fait pas l’objet d’études précises en Belgique, on peut tout de même l’appréhender en se référant à quelques données statistiques périphériques. Depuis 2013, la société de gestion des ressources humaines Securex sonde régulièrement les travailleurs belges sur leurs perceptions relatives à leur employabilité. « On leur demande jusqu’à quel âge ils pensent “devoir” travailler, jusqu’à quel âge ils pensent “pouvoir” travailler et jusqu’à quel âge ils “veulent” travailler. Les résultats sont constants d’enquête en enquête : les trois quarts d’entre eux estiment que 60 ans serait l’âge idéal pour raccrocher », explique Frank Vander Sijpe, directeur HR Trends & Insights à Securex.

 Une opposition tragique entre l’actuelle réalité du marché du travail (augmentation de l’âge légal de la retraite décidée par les politiques, augmentation du nombre de pensionnés au boulot) et les aspirations profondes des travailleurs © Securex

Ainsi, la dernière enquête Securex révèle une opposition tragique entre l’actuelle réalité du marché du travail (augmentation de l’âge légal de la retraite décidée par les politiques, augmentation du nombre de pensionnés au boulot) et les aspirations profondes des travailleurs. 72 % d’entre eux se disent conscients qu’ils vont « devoir » travailler jusqu’à l’âge de 65 ans (ou un peu plus, selon leur âge), mais ils ne sont plus que 20 % à estimer qu’ils « pourront » y arriver. Et ils sont encore moins nombreux, soit 16 %, à « vouloir » travailler jusqu’à l’âge légal de la retraite. Trop de pression, trop de stress, trop de fatigue. A la lumière de ces chiffres, il n’est donc pas interdit de se demander si, parmi les pensionnés qui travaillent, beaucoup ne sont pas des « obligés », des personnes en état de nécessité. Et sans doute doit-on relier cette hypothèse au montant relativement bas des retraites en Belgique. Selon le Service fédéral des pensions, environ un retraité sur deux reçoit moins de 1 500 euros nets par mois en Belgique. Un récent rapport du Conseil des finances précise que 14,1 % des pensionnés, soit 350 000 individus, sont exposés à un risque de pauvreté, c’est-à-dire qu’ils disposent de revenus égaux ou inférieurs au seuil de pauvreté, établi actuellement à 1085 euros nets par mois pour un isolé.

Toutefois, ces indicateurs doivent être interprétés avec prudence, car ils ne prennent en compte que les revenus, sans tenir compte du patrimoine financier et immobilier : à revenu égal, la situation est très différente selon qu’on dispose ou pas d’une pension complémentaire. Or, actuellement, il n’y a que 72 % des travailleurs qui se construisent ce second pilier, avec des disparités de montants très importantes. L’autre facteur important pour espérer un bon niveau de vie quand on est pensionné est, on l’a vu dans certains témoignages, le fait de ne plus avoir de charges locatives. Le service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale renseigne à cet égard que « le risque de pauvreté des locataires (36,2 %) est environ cinq fois supérieur à celui des propriétaires (7,6 %) ». Un constat qui vaut pour l’ensemble de la population, pensionnés y compris, étant entendu que les seniors, au bout d’une vie professionnelle, sont plus souvent propriétaires que les jeunes.

60 % des non-retraités se demandent s’ils auront assez d’argent pour vivre quand ils seront pensionnés

Une étude réalisée par la banque ING en février 2019 démontre en tous les cas une grande inquiétude des Belges par rapport à l’éventualité de devoir travailler au-delà de l’âge de la retraite ; 60 % des non-retraités se demandent s’ils auront assez d’argent pour vivre quand ils seront pensionnés. Parmi ces trois belges sur cinq qui estiment que les pensions accordées par l’Etat sont trop basses, 32 % pensent qu’ils seront obligés de poursuivre une activité dans le secteur qui les employait et 25 % envisagent de se réinventer une autre vie active.

Est-ce à dire que les quelques dizaines de milliers de seniors actuellement actifs préfigurent un avenir où les travailleurs très âgés seront beaucoup plus nombreux à devoir chercher des revenus complémentaires pour joindre les deux bouts ? Certaines déclarations d’économistes à cet égard ne sont guère rassurantes. « Je pense qu’on a un très bel Etat-providence en Belgique mais malheureusement, alors qu’on le savait depuis près de trente ans, on n’a pas intégré la réalité démographique. » disait récemment le professeur Bruno Colmant à nos confrères de La Dernière Heure. « On n’a pas voulu tenir compte du fait que les gens allaient vivre plus vieux (…) Alors, est-ce qu’on doit avoir peur ? Non. Je pense qu’il y aura toujours une pension minimale qui va être donnée mais (…) plus on est jeune maintenant, plus on doit être conscient du fait que l’Etat ne sera pas là pour assurer un niveau de vie décent pendant vingt ans après qu’on a fini de travailler. C’est quasiment impossible. (…) Sous l’angle financier, il y aura, à un horizon de dix ou vingt ans, progressivement, une convergence vers une pension minimale plus ou moins uniforme, s’apparentant à une sorte d’allocation universelle. »

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Au regard des montants des allocations universelles proposées par ceux qui défendent un tel système – entre 650 et 1 500 euros –, on comprend qu’un tel revenu garanti ne résoudrait pas les difficultés des pensionnés ne disposant d’aucun patrimoine immobilier ou financier (27 % des non-retraités belges déclarent ne pas avoir d’économies, selon l’enquête ING de février 2019). A cet égard, l’économiste Philippe Defeyt nous parle d’un monde futur où des pensionnés vivant de plus en plus vieux seront obligés de réaliser leur patrimoine – vendre leur maison – pour financer leurs vieux jours. Mais quel choix s’offrira aux autres ? Ceux qui sont locataires dans le privé n’auront-ils d’autre option que le travail ad vitam, tels ces vieux qu’on voit au boulot dans les fast-foods et les supermarchés aux Etats-Unis ?

 

Andrew J. Scott : « Il est certain que de plus en plus de gens vont travailler après la pension. Il ne va plus y avoir d’âge limite où les gens vont s’arrêter » © Laura Walker – créative commons.wikimedia.org

D’ores et déjà, certains économistes banalisent cette option sur le marché des idées. On peut par exemple se référer aux sorties médiatiques récurrentes du professeur de la London Business School Andrew J. Scott. Ce spécialiste de la longévité et du vieillissement est un homme influent. Il conseille notamment le gouvernement britannique, la Banque d’Angleterre et le secrétaire général de l’ONU. « Il est certain que de plus en plus de gens vont travailler après la pension. Il ne va plus y avoir d’âge limite où les gens vont s’arrêter », déclarait-il récemment au magazine économique Trends. « Puisqu’en termes d’espérance de vie les années gagnées se situent désormais après 65 ans, les gens vont se trouver face à un choix brutal : travailler plus tard ou avoir un niveau de vie dégradé.  (…) Il va falloir investir différemment dans ses relations, dans sa santé, dans sa formation, dans son employabilité. Dans une carrière de 50 ans, voire davantage, plus rien ne sera linéaire (…) L’individu va devoir se prendre en main (…) Avant on travaillait jusqu’à la mort. Le progrès (…), la prospérité ont permis de créer la pension. Nous sommes dans la tendance inverse. (…) Le concept même de retraite va disparaître »

Mateo Alaluf : « Ce modèle nous renvoie plus d’un siècle en arrière »

Ce discours fait bondir le sociologue du travail Mateo Alaluf (ULB). « A mon sens, », dit-il, « l’allongement obligatoire des carrières décidé en 2016 était déjà un hold-up sur les pensions. Mais cette idée défendue par d’aucuns d’aller plus loin encore dans les années à venir, de pousser les gens à travailler au-delà des limites légales actuelles, est carrément réactionnaire. Le sens même de la pension, c’est de pouvoir faire le choix, quand la vie se prolonge, d’être en dehors des contraintes du travail. C’est d’offrir l’opportunité aux travailleurs de jouir d’un nouveau temps de vie qu’ils peuvent mettre à profit pour eux-mêmes et pour leurs proches. Bien sûr, certains retraités ont le souhait légitime de poursuivre une activité sociale ou professionnelle. Moi-même je suis pensionné, je travaille encore beaucoup et je me dis parfois que je suis plus performant qu’autrefois, étant dégagé des diverses contraintes que m’imposait mon boulot d’enseignant à temps plein. Mais ce qui ne va pas dans le raisonnement du professeur Scott et d’autres idéologues, c’est qu’ils évacuent la possibilité du choix, tout en banalisant l’obligation de travailler au-delà de la pension pour toute une partie de la population. Etant entendu que les plus fortunés auront quant à eux toujours ce choix de raccrocher ou pas. Ce modèle nous renvoie plus d’un siècle en arrière, quand, comme il souligne lui-même, on devait travailler jusqu’à la mort. Je ne crois pas qu’on pourra l’imposer aux gens. Cela déboucherait sur une levée de boucliers. »

Matéo Alaluf : « Le sens même de la pension, c’est de pouvoir faire le choix, quand la vie se prolonge, d’être en dehors des contraintes du travail. »  © Ronald Dersin

Vers où ira-t-on en Belgique ? Certaines projections du Bureau du plan tendent à rassurer. Dans les décennies à venir, par l’application du pacte de solidarité entre les générations, les pensionsminimum et la Grapa devraient augmenter plus vite que le seuil de pauvreté. En conséquence, le risque de pauvreté des pensionnés devrait régulièrement baisser (8,2 % en 2030, 7,1 % en 2040, étant entendu que le Bureau du plan ne calcule pas cet indicateur de la même manière que le Conseil supérieur des finances cité plus haut). En même temps, le nombre total de pensionnés ne cessera d’augmenter lui aussi, ce qui revient à dire que beaucoup d’entre eux, peut-être 200 000, seront dans cette situation de « risque de pauvreté » en 2040.

La question du logement est cruciale, les perspectives sont peu enthousiasmantes

De plus, rappelons que la question du logement est cruciale. A cet égard, les tendances actuelles ne sont pas enthousiasmantes : sur le marché privé, les loyers sont toujours plus élevés, les constructions de logements sociaux toujours insuffisantes et l’accès à la propriété de plus en plus difficile. Selon une récente enquête réalisée par ING Belgique, les professionnels de l’immobilier estiment que la proportion de familles belges propriétaires de leur logement passera de 72 % à 65 % dans les années à venir : en cause, l’augmentation constante du prix des terrains, qui se raréfient, et des constructions.

En parallèle, une étude d’Immotheker démontre que les banques demandent des apports personnels plus importants qu’autrefois aux candidats au prêt hypothécaire (en moyenne 20 % du prix d’achat, frais compris). Dès lors, l’accès à la propriété devient plus compliqué pour les jeunes ménages – les retraités de demain – qui, en l’absence d’héritage ou d’aide financière de leurs parents, n’ont d’autres ressources que le revenu du travail. Ceux-là auront alors intérêt à avoir développé une solide pension complémentaire pour leurs vieux jours, s’ils ne veulent pas devenir à leur tour des pensionnés actifs par nécessité. Mais c’est une fiction de croire que pour tous – et principalement pour les travailleurs pauvres et intermittents, précaires ou à temps partiel –, il suffirait de le vouloir pour y arriver.

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