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Frédéric Sojcher, réalisateur belge, professeur de cinéma à La Sorbonne : «Le viol que j’ai subi enfant a motivé tout mon parcours»

Frédéric Sojcher et son père Jacques, philosophe et écrivain. DR

Société

Dans une nouvelle édition de son livre « Main basse sur le film » (parution le 9 avril), le fils du philosophe Jacques Sojcher évoque pour la première fois le viol dont il a été l’objet à l’âge de 11 ans. Un épisode « fondateur » qu’il occultera des années durant, jusqu’à la mort de son agresseur, un écrivain parisien. Cette séquence teintera son parcours d’homme et d’artiste. Frédéric Sojcher (*) souligne que la parole est cruciale et qu’elle peut survenir après des décennies.

Il publie aujourd’hui Je veux faire du cinéma, un manuel de survie en terrain hostile, destiné au cinéaste en herbe, dans lequel il évoque le « délitement » du métier, décortique « sans langue de bois » les dessous d’un système fait de « petits arrangements » et de « jugements péremptoires ». Dans un name dropping sans filtre, l’auteur raconte son parcours du combattant dans les coulisses du cinéma belge. Écoles, production, diffusion, critique, commission cinématographique, Fédération Wallonie-Bruxelles, comédiens en devenir ou installés. Il n’y ménage rien ni personne. Les institutions sont, en première ligne, frappées dans cet opus dans lequel il souligne l’étroitesse d’un milieu, un serpent qui se mord la queue.
Il sort dans cette foulée salvatrice une réédition de son récit-essai Main basse sur le film, agrémenté d’un chapitre sulfureux. Ce passage traite d’un viol que Frédéric Sojcher a subi alors qu’il était enfant. Cet ajout, nous explique-t-il d’emblée, n’a pas été dicté par la tendance contemporaine mais est seulement lié à la prise de conscience tardive d’un événement qui a marqué sa vie. Cette séquence, le professeur-réalisateur n’a pu y faire face que récemment, certes, mais, insiste-t-il, « avant cette mode des dénonciations publiques ».
D’ailleurs il ne donnera aucun nom. Tout au plus nous dit-il qu’il s’agit d’un écrivain parisien, reconnu dans le monde de la littérature. C’est en apprenant la mort de cet homme qu’il se libérera de cette pensée refoulée des décennies durant.

« C’était le jour de la mort de Claude François »

Ce nouveau chapitre de Main basse sur le film » s’intitule « Troisième partie. Résilience » – un terme souvent galvaudé mais qui prend ici tout son sens.
«Un jour, mon père m’a dit qu’il allait aux funérailles de l’homme qui m’a violé. J’ai répondu : Pourquoi vas-tu à l’enterrement de cette crapule ? » Jacques Sojcher, autorité intellectuelle, professeur émérite de philosophie à l’Université libre de Bruxelles et écrivain, tombe des nues. Son fils lui raconte alors cette après-midi visqueuse du 11 mars 1978, dans la maison familiale, au son d’une pop gaillarde. « J’avais 11 ans. Je le sais, parce que c’est arrivé le jour de la mort de Claude François.» L’enfant qu’il est ne pourra échapper à cette « figure transgénérationnelle » : le profil hyper populaire du chanteur est connu des gamins en culotte courte aussi. Et puis l’homme qui l’a abusé, cet écrivain parisien reconnu pour sa poésie, faisait une fixette sur la star des midinettes. Frédéric Sojcher s’en souvient maintenant avec la précision d’un portraitiste hyperréaliste.

Serge Gainsbourg, Frédéric Sojcher et le producteur Jean-Luc Van Damme sur le tournage de « Fumeurs de charme » (1985). © Olivier Hennebert
Il se remémore l’affaire avec des mots directs, des phrases simples comme un constat. « Il logeait à la maison lors d’un séjour à Bruxelles. Mes parents m’avaient laissé seul avec lui, une après-midi. » L’écrivain l’appelle dans la chambre des parents. « Il était torse nu, couché sur le lit. Il avait mis sur le pick-up le dernier 33 tours de Claude François, « Alexandrie-Alexandra ».
Il passera la galette en boucle, comme une obsession sonore enrobant l’acte que Frédéric Sojcher décrit dans son livre sans ambages. «Au son de la musique, il s’est mis à se déhancher et il s’est rapproché de moi. Il a commencé à caresser mon sexe avec sa main, à travers mon pantalon, en prétextant les mouvements liés à la chorégraphie de la danse, pour commettre ses attouchements. J’ai senti mon sexe se dresser et j’avais honte qu’il se dresse, j’avais honte de ne pas bouger, de rester debout, sur place, sans dire un mot, sans tenter de m’enfuir. Le disque s’est arrêté de tourner. Il a soulevé l’aiguille du pick-up pour relancer le 33 tours. Puis, il a déboutonné mon pantalon. (…) Il m’a fait une fellation, j’ignorais ce que pouvait être une fellation.»

« C’était un proche de mon père, un homme de lettres réputé. Mais je ne veux rien savoir de lui. »

Le professeur de la Sorbonne poursuit sa description. Crue. Cruelle. Elle aurait pu être fatale à l’image de celui qui a emporté le sale secret dans sa tombe. Mais il aurait fallu pour cela le citer, l’appeler, le pointer du doigt. Et Frédéric Sojcher, sur ce point, restera muet. « Je le connaissais avant mais ce n’était pas un intime de la famille. C’était un ami écrivain qui descendait chez nous quand il venait à Bruxelles. Il était proche du milieu culturel de mon père. J’ai dû le voir deux ou trois fois avant cet après-midi là. Sinon, je ne veux rien savoir de cet homme. » La vengeance, même posthume, ne l’intéresse pas. Et la rancœur, l’aigreur « sont à fuir », assène-t-il.

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Dans son livre, il replonge donc le doigt sans la plaie. Une séquence qui fut, à sa manière, fondatrice à l’envers puisqu’elle a déterminé, obligatoirement l’homme et le créateur qu’il est devenu. “Il s’est déshabillé totalement. Il m’a entraîné avec lui sur le lit, m’a fait signe de m’étendre. Il m’a sodomisé. Je me suis laissé faire. J’ai eu très mal. Il suait. Il riait. Il était saoul. Après (…), il a éteint le pick-up et allumé une cigarette. Il m’a fait promettre de ne rien dire. Je n’ai pas eu de mal à tenir parole.” Cet engagement, le gamin le respectera. Il enterrera l’incompréhension, la douleur, la honte et surtout “la culpabilité terrible de m’être laissé faire.”
Il évoque cette « libération de la parole », qui n’a pu advenir qu’avec la mort de son abuseur. « C’était il y a cinq ou six ans seulement, trente-cinq ans ou presque après les faits. » Frédéric fait alors son « coming-out » en famille. Il explique cet après-midi aux contours infernaux, un peu irréels à la fois, longtemps refoulés. « Durant toute ma vie, j’ai été constamment angoissé. L’origine de mon stress venait de ce trauma, j’en ai aujourd’hui la certitude. »

Main basse sur le film : « Un autre viol, métaphorique »

L’ajout à son livre n’est pas gratuit. Il revient sur la genèse de cet aveu sous forme littéraire, sur l’évocation clinique de ce viol, à l’image de l’acte brutal, et de l’adulte cultivé qui a esquinté sa chair d’enfant.
Frédéric Socjcher y voit aujourd’hui, nous dit-il, un parallèle avec ce qui lui est arrivé dans la fabrication de son premier long-métrage en 1999. Le tournage a lieu en Grèce, à l’heure des drachmes et des francs. A l’heure de l’argentique.

« Main basse sur le film », Frédéric Sojcher, préface de Bertrand Tavernier. Photo de l’excellent ©Frédéric Remouchamps. Genèse éditions, Les Poches. ­‑14€ – Disponible dès le 9 avril en librairies.
C’est cette aventure aux allures d’abord radieuses qu’il raconte dans Main basse sur le film. Ce livre est l’histoire d’un double, voire triple viol. Si l’on pousse les choses plus loin encore, on dénombre quatre pans « chronologiques » à ce viol, vertige nauséeux de la mise en abîme : le viol de son corps d’homme d’une part, le viol de son « statut » d’enfant qui a lieu simultanément. Le viol ensuite qu’il évoque dans l’œuvre, ce premier long métrage, et enfin la violation de la propriété intellectuelle et morale de son film.
Ce souvenir refoulé qui a refait surface brutalement lui permet désormais de mieux appréhender son propre parcours et ce « dépouillement » en cascade dont il fut l’objet. « Même lors du tournage de ce premier film, qui évoque un viol, et que j’ai subi ensuite comme un viol métaphorique, je n’ai pas fait le rapport entre le sujet de mon film et cette agression que j’ai endurée enfant.»

« Mon abuseur à moi ne pleurait pas »

Main basse sur le film évoque par le menu ce premier long métrage qu’il s’entêtera à tourner sous le ciel grec alors même que les obstacles se multiplient. « Ce film, « Regarde-moi », raconte l’histoire d’une femme qui s’est fait violer et va vouloir se venger de ce viol, comme si j’avais raconté ma propre histoire. On y voit le personnage principal assister au viol de sa propre fille. Dans la mise en scène je ne montre pas l’agression mais je reste sur le visage de l’acteur. Tout à coup celui-ci s’est mis à pleurer et à dire :  « pourquoi je fais ça ? » Or ce n’était nullement dans le scénario. Je lui ai donc demandé de refaire la scène sans pleurer. Mais il ne supportait pas d’endosser ce rôle. Il tentera ensuite de démolir mon film et de se l’approprier. Mon abuseur à moi, dans la vraie vie, n’avait pas versé une larme. Mais ce parallèle, je le ferai des années plus tard. »

Frédéric Sojcher se verra donc victime d’un complot qui prendra des proportions dantesques sous le soleil de Satan.  « Ce film, c’était, je m’en suis rendu compte avec ce recul, un nouveau viol en effet. Pas physique cette fois mais mental. C’était mon histoire que je voulais raconter et on m’en a empêché. Le tournage de ce premier long métrage sera un combat. J’ai dû lutter pour garder la main à la réalisation car l’acteur principal a tout fait pour prendre ma place. » Y compris mener quelques insurrections qui rendent l’ambiance presque irréelle. « Dans l’équipe, certains l’ont suivi, dont un assistant caméra.  On a essayé de me voler mon film. J’ai dû me battre pour rester réalisateur. »

C’est l’histoire d’un hold-up (…) Il ne s’agit pas de l’attaque d’une banque, mais de la mainmise, du rapt sur un long-métrage – Bertrand Tavernier

Une vocation plus forte que tout le poussera au combat lors du tournage en Grèce. Les années passeront. « Plus qu’un film, c’était ici une nécessité. Il y avait cette espèce de résilience, raison pour laquelle je l’ai terminé.  Le cinéaste François Truffaut affirme qu’il y a souvent des vases communicants entre le sujet d’un film et l’ambiance qui règne sur un plateau de cinéma. Il a fallu qu’il meure, mon abuseur, pour que je fasse le rapport entre le viol et le sujet de mon film. Aujourd’hui, je vois le lien entre l’anéantissement de mon enfance et ma sidération pendant le tournage. Je voulais par le « mentir-vrai » de la fiction affronter mes démons. Je voulais de mon premier long métrage faire une forme de résilience. » Il finira par racheter ce premier long-métrage, alors dépourvu de valeur commerciale, à la curatrice.

« Une tragédie moderne sous un ciel grec »

Les « turpitudes humaines ». Le vol d’une œuvre, ce viol psychologique, moral. La dépossession, la souillure intérieure qui en résulte. La culpabilité, encore, de n’avoir pu convaincre et gagner. Le sentiment d’avoir été impuissant, de n’avoir pu aller au bout de sa propre vérité… Le cinéaste Bertrand Tavernier commente les faits dans la préface du livre. Il qualifie l’affaire de « cas d’école pour les apprentis cinéastes » et de « véritable thriller psychologique pour les autres ». «Ce que vous allez lire », dit encore Tavernier, « n’est pas le récit d’un tournage, c’est l’histoire d’un hold-up, d’un casse. Il ne s’agit pas de l’attaque d’une banque, du vol de diamant ou d’un raid contre les convoyeurs de fonds mais de la mainmise, du rapt sur un long métrage, sur son sujet et sa mise en scène (…) »

Sans Bertrand Tavernier, je ne serais peut-être plus cinéaste aujourd’hui. – Frédéric Sojcher

« Sans Bertrand, je ne serais peut-être plus cinéaste aujourd’hui », nous confie Frédéric Sojcher alors que nous apprenons la mort du réalisateur français le 25 mars dernier, à l’âge de 79 ans. « Son soutien en écrivant la préface de « Main basse sur le film » a été si important pour moi. J’avais un cinéaste que j’admirais et qui avait fait ses preuves qui me soutenait dans mon combat pour mon premier long métrage. Nous sommes toujours restés en contact depuis. Dans notre dernier échange par mail il y a deux mois, il me disait de continuer à me battre pour continuer à réaliser d’autres films et qu’il croyait en moi comme cinéaste.»

Serge Gainsbourg, Frédéric Sojcher et Sophie Carle sur le tournage de « Fumeurs de charme », le film que Frédéric Sojcher a réalisé en 1985, à l’âge de 18 ans. ©Olivier Hennebert
Cette expérience est fondatrice. C’est un échantillon de ce qui peut survenir sur certaines productions – on songe à Apocalypse Now de Coppola ou, dans une tout autre mesure, au Don Quichotte de Terry Gilliam, pour n’en citer que deux exemples de notoriété publique. « Les acteurs, le réalisateur, la production ont tendance à masquer les luttes de pouvoir qui se sont emparées d’eux, à ne parler que de ‘la grande famille du septième art », dit encore Sojcher. « C’est pour combattre ce poncif que j’ai conçu ce livre, dans la tradition du récit d’apprentissage. Je ne prétends pas détenir toute la vérité bien sûr. Il y a eu sur le tournage des incidents que j’ignore, des conversations auxquelles je n’ai pas assistés, des ressentis qui m’échappent. Il ne s’agit pas d’un règlement de comptes ou d’une charge en règle, mais d’une tentative de comprendre comment et pourquoi surgit un drame collectif. Je pense que le livre dit quelque chose sur la dynamique de groupe, à travers mais aussi au-delà du cinéma. »
S’il a accepté d’enrichir son livre d’un volet intime, c’est, dit-il, « parce que la vérité ne peut être cachée ». Même – et surtout – aux apprentis cinéastes qui boivent ses paroles à La Sorbonne.
« Grâce au livre, grâce à ce chapitre que j’ai pu y ajouter, je n’ai plus peur. J’avais cette angoisse en moi, et cette culpabilité. J’avais 11 ans seulement lors des faits. Quand j’entends parler de consentement des mineurs, ça me met hors de moi. C’est une vaste plaisanterie, évidemment. Par ailleurs, si ce premier long métrage s’était mieux passé, j’aurais pu tourner la page du viol dans l’enfance beaucoup plus tôt. »

Le psychodrame filmé en argentique bientôt sur les planches

On pourrait voir dans l’espèce de coming-out de Frédéric Sojcher lorsqu’il parle des violences sexuelles subies dans l’enfance et du viol virtuel subi lors du tournage de son film en Grèce, un chemin auto-destructeur et un brin iconoclaste. Une démarche briseuse de cultes : le fantasme absolu du 7e art en première ligne, et ses petits travers sordides, l’enfance sacro-sainte aussi, à travers ce récit du viol du gamin sur fond de Claude François. Bref, le sacrilège, les pieds dans le plat, le déploiement un peu foutraque, Frédéric Sojcher aime. Il aime la spontanéité du vrai créateur.
On songe à Cinéastes à tout prix, présenté à Cannes, dans lequel il livrait en long métrage son admiration pour un Jean-Jacques Rousseau notamment, le réalisateur carolo allumé, et d’autres figures passionnées.

Frédéric Sojcher a 18 ans quand il tourne « Fumeurs de charme », avec Serge Gainsbourg, Bernard Lavilliers et Michael Lonsdale. © Olivier Hennebert
Cette envie de brosser le tableau honnête de l’envers du décor, Frédéric Sojcher l’applique pour permettre aux étudiants « d’avoir conscience des désastres possibles sur un tournage, pour les éviter. » Son ami, le journaliste Frédéric Taddeï, qui sévit notamment sur Europe 1, considère Main basse sur le film comme « le meilleur livre qui ait jamais été écrit sur un tournage de ­long métrage qui se passe mal. » L’histoire est rocambolesque, digne d’un film justement, ou d’une mise en images, quelle que soit sa forme. Elle est d’ailleurs en projet d’adaptation pour les planches, confie Sojcher. « Actuellement, Eduardo Manet, écrivain et cinéaste français d’origine cubaine, un grand auteur, est en train d’adapter mon texte pour le théâtre. C’est un happy end… »

« MeToo ? Ces prises de parole peuvent prendre des décennies, c’est une évidence »

Il y eut donc cette suggestion donc, de se livrer par la plume. Et un détonateur intérieur qui se déclencha lors de la mort de l’écrivain parisien. Mais tout cela, insiste encore Frédéric Sojcher, était à mille lieues du mouvement plus récent, la tendance lourde de MeToo et consorts. « J’ai écrit ce passage bien avant l’actualité qui a fait état récemment d’abus, notamment d’inceste dans le milieu du cinéma. » Que lui inspire globalement MeToo ? « Le fait que le mouvement s’est déployé sur les réseaux sociaux où l’on relaie des infos parfois sans preuves ou fondement, a pu parfois faire douter de certains témoignages. Mais je suis convaincu que 99 % de ces femmes disent vrai. Bien sûr, il est possible que sur 100 personnes qui se plaignent, une le fasse à mauvais escient, pour se venger de quelqu’un. Et les réseaux sociaux ne peuvent se substituer à la justice… Mais il fallait que ces personnes, sincères pour une très large majorité d’entre elles et qui se sont trop longtemps tues puissent enfin s’exprimer. »

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La vague #MeToo aura eu ce mérite, dit-il encore, de faire ressurgir en lui certaines images. « Il y a plus de femmes que d’hommes qui se sont présentées en tant que victimes et ont dénoncé leur abuseur. Ces événements, quels qu’ils soient, m’ont replongé dans certaines séquences. Une fois encore, mon intention n’était nullement de me greffer sur ce mouvement. Simplement, à un moment donné, la prise de parole s’impose. On ne peut plus vivre comme avant et garder le silence vis-à-vis des viols et abus sexuels. Cette notion de prise de parole m’intéresse parce qu’il y a, je la connais, la nécessité de sortir de cette chape de plomb. C’est crucial. C’est pour ça que je respecte et admire les personnes abusées et violées qui osent prendre la parole. Je comprends aussi que ces prises de parole peuvent prendre des décennies. En cas d’inceste mais aussi dans le harcèlement au travail ou d’abus qui peuvent exister dans le domaine professionnel, la prise de parole est fondamentale. Il faut aussi écouter les victimes. C’est un enjeu de démocratie. »

C’est l’homme en position de domination intellectuelle et professionnelle qui commet ces abus. Cela existe dans le cinéma peut-être plus qu’ailleurs car c’est un lieu de pouvoir. – Frédéric Sojcher

Le réalisateur a-t-il été le témoin d’abus sexuels dans le milieu du cinéma ? « Non. Peut-être parce que j’ai été aveugle ou suivant le hasard de circonstances. En revanche j’y ai assisté à des abus de pouvoir. L’abus sexuel se produit très souvent dans ce contexte, c’est pourquoi on parle de patriarcat. En général, c’est l’homme en position de domination intellectuelle et professionnelle qui commet ces abus. L’histoire le démontre. Et cela existe dans le cinéma peut-être plus encore qu’ailleurs car c’est un lieu de pouvoir. »

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Faut-il par ailleurs distinguer l’homme de sa production ? On songe par exemple à Polanski ou Woody Allen, dont les films ont été malmenés après les « affaires ». « Polanski, Allen, je les admire en tant que cinéastes. Je peux avoir un dégoût par rapport à un homme, ce n’est pas pour autant que je ne le respecterai pas dans son œuvre s’il m’apparaît comme un grand cinéaste. Une fois qu’un film existe, il faut le reconnaître. Et s’opposer à toute censure sauf bien sûr si l’œuvre compte des propos incitant à haine raciale par exemple, punissables par la loi. Sinon on ne voit plus Shakespeare ni Pasolini. Et puis il est intéressant de questionner le monstre pour comprendre le mécanisme. Je suis contre toute forme de censure mais je suis pour une contextualisation de l’œuvre. Si on juge des actes qui ont été commis au XVIIIe siècle avec le regard du XXIe siècle, j’ai le sentiment d’une perte de temps. La pensée politiquement correcte, ou incorrecte, quelle horreur… Il ne faut pas à mon sens revisiter l’histoire, ni censurer le travail d’un créateur. Céline était une abomination sur le plan humain, un antisémite notoire. Mais « Voyage au bout de la nuit » est une œuvre littéraire majeure. »

Margaux Hemingway et Frédéric Sojcher sur le tournage de « A comme Acteur » (1991). Frédéric Sojcher a alors 23 ans. Ce devait être son premier long métrage mais comme il le raconte dans son livre “Je veux faire du cinéma”, les producteurs sont « partis avec la caisse »… ©Olivier Henneber

« La domination a perdu de sa nécessité. On doit apprendre à établir d’autres rapports »

Que pense-t-il de la vague MeTooInceste, de ces révélations qui ont agité le monde du cinéma, entre autres, ces dernières années – accusations d’inceste portées contre Woody Allen, ou encore, plus récemment, le comédien français Richard Berry ? Dans les deux cas, les viols présumés ont eu pour victimes des enfants. Selon l’OMS, 96% des agressions incestueuses sont perpétrées par des hommes. La question reste hautement patriarcale. D’autres hashtags sont arrivés après MeToo. Dont #MetooGay ou #MeToo inceste. Certains ont choisi de laisser du temps aux femmes de s’exprimer. Le contraire aurait pu heurter.

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Du « simple » viol sur adulte au viol sur mineur en passant par l’inceste notamment, Frédéric Sojcher voit-il un crescendo dans la gravité des faits ? « L’inceste marque un degré supérieur dans l’ignominie. C’est l’adulte, la personne qui est censée protéger l’enfant dans la famille, qui en est l’auteur. C’est le tabou majeur. Il y a cette frontière qui doit exister évidemment entre parents et enfants.  Pour Woody Allen, il s’agirait notamment d’un inceste de deuxième degré, en tout cas dans le cas de son union avec la fille adoptive de sa compagne, Mia Farrow. Quant au reproche d’agression sur sa propre fille, il semble que la vérité judiciaire, comme on dit, reste à établir. Quoi qu’il en soit, il est évident qu’il faut des structures au sein d’une famille, dans une éducation. Comme le dit notamment Boris Cyrulnik, il faut que ce soit « circuité », sinon on tombe dans la violence renforcée par la position dominante de l’agresseur. L’enfant qu’on n’entend pas, dit Cyrulnik, développe un clivage et souffre en secret. L’interdit de l’inceste a une fonction de socialisation. »

En parlant de domination, Frédéric Sojcher se dit convaincu que l’humain va devoir se pencher sérieusement sur d’autres types de mécanismes. « On peut et on doit établir d’autres rapports. La domination a perdu de sa nécessité. Elle était utile quand les animaux nous dévoraient. Aujourd’hui, la domination n’est que destruction. La crise sanitaire que nous vivons aura peut-être cet avantage de nous rendre plus humbles notamment dans le respect de la nature. »

Parole et famille

On sent dans ce livre de Frédéric Sojcher, comme dans tout son travail, cette volonté de confirmer à des parents brillants, un père philosophe donc, une mère magistrate, que sa formation sur les bancs de l’Insas et les cours qu’il donne à la Sorbonne sont plus qu’un dérivatif. Que le cinéma nourrit sa vie et vice-versa. Plus personne n’en doute aujourd’hui.

Frédéric et son père, le philosophe et écrivain Jacques Sojcher en 1984. Ce dernier apparaîtra notamment dans “Je veux être actrice”, un film de son fils. ©Olivier Hennebert
Ses parents ont-ils jamais soupçonné le viol que Frédéric Sojcher a vécu, se sont-ils doutés qu’une expérience sordide avait pu conditionner le développement de l’enfant, de l’ado, de l’homme qu’il serait ? « Non. C’était impossible. J’avais tellement honte que je n’en ai jamais touché un mot, même de façon indirecte. C’était impossible à deviner. »  Aucune réminiscence, aucune image récurrente ? « J’ai eu, des années plus tard seulement, des flashes des attouchements et de ce que cet homme m’a fait. Mais je n’ai jamais pu en parler à personne. »

Ce viol a-t-il pollué sa relation avec son père notamment, et indirectement empoisonné son rapport à l’homme, ou à la femme d’ailleurs ? «Le lien que nous avons est excellent. Mon père a toujours été mon soutien principal. Il m’a laissé vivre ma passion sans jamais intervenir dans mes choix professionnels. Il m’a donné confiance en moi. J’ai souffert par contre, quand j’avais 18 ans, au sein du milieu culturel belge. Beaucoup me qualifiaient de « fils de ». C’est la raison pour laquelle je suis parti à Paris et j’ai eu besoin d’exister indépendamment. Quant à ma mère, elle est toujours présente dans les moments les plus difficiles, par exemple quand on a essayé de me voler mon film en Grèce. Il était important de savoir qu’elle pouvait être là. Je ne peux pas leur reprocher quoi que ce soit par rapport à ce qui m’est arrivé. Personne n’est responsable de ce viol en dehors de mon agresseur. »

A-t-il pu aborder la question avec sa fille, héroïne de son film Je veux être actrice, où apparaît aussi, entre autres, Jacques Sojcher ? « Non, je n’ai pas pu le faire. Elle a 16 ans aujourd’hui, il faut qu’elle sache. Je ne pourrais pas lui en parler si le livre n’existait pas. Grâce à mon éditrice qui m’a poussé à écrire ce dernier chapitre, je pourrai sans doute le faire bientôt. J’ai besoin de cet objet transactionnel qu’est le livre pour pouvoir aborder des volets si douloureux qu’ils ne peuvent être dits dans une discussion normale. Ce livre est en tout cas déjà une manière de l’alerter. »

« Je veux faire du cinéma, petit manuel de survie dans le 7e Art », Frédéric Sojcher, préface d’Antoine de Baecque, Genèse éditions, Les Poches, 14€ – Disponible dès le 9 avril en librairies.
(*) Frédéric Sojcher dirige le master en scénario à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne. Il a réalisé une dizaine de courts métrages et quatre longs métrages (dont Cinéastes à tout prix, sélection officielle au Festival de Cannes, en 2004, Hitler à Hollywood en 2011 et Je veux être actrice en 2016). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La kermesse héroïque du cinéma belge (1999), Le Manifeste du cinéaste (2006), Pratiques du cinéma (2011), Le Fantôme de Truffaut (2013) et Scénario et réalisation : modes d’emploi ? (2016).

– Main basse sur le film, Frédéric Sojcher, préface de Bertrand Tavernier. Genèse éditions, Les Poches. ­‑14€ – Disponible dès le 9 avril en librairies.
– Je veux faire du cinéma, petit manuel de survie dans le 7e Art, préface d’Antoine de Baecque, Genèse éditions,. Les Poches, 14€ – Disponible dès le 9 avril en librairies.

  • La ligne de chat violencessexuelles.be, permet aux victimes d’entrer anonymement en contact avec des psychologues spécialisés.

Un sujet à lire aussi dans Paris Match Belgique, édition du 1er avril 2021.

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