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La désillusion du photojournalisme : « Une mauvaise photo gratuite est mieux qu’une bonne payante »

Roger Job

Roger Job a beaucoup d'expériences dans le métier, pas toujours facile, du photojournalisme. | © Yves Dethier © DYOD

Société

Depuis quelques annés, le photojournalisme a tendance à s’effacer du coeur des rédactions. Principalement pour des questions budgétaires. Mais sa force journalistique reste intacte. Rencontre entre une jeune student passionnée et un photographe de presse chevronné.

 

Par Charlotte Ries

Actuellement stagiaire chez Parismatch.be, j’espère un jour pouvoir vivre de ce que je veux faire : du photojournalisme. Mais les perspectives ne sont pas toujours réjouissantes. Dans quelques mois, je serai diplômée d’une école de journalisme à Bruxelles. Il m’aura fallu cinq années d’études, deux stages et deux mémoires pour y arriver. Mon rêve, c’est de photographier « le terrain ». De découvrir ce qu’on ne voit pas. De partager ce qui existe, loin de ce que l’on croit savoir.

Je suis donc allée à la rencontre du professeur d’école de journalisme et photographe belge, Roger Job. Il m’a dressé le tableau de l’évolution du métier en Belgique francophone. Et des difficultés à financer cette activité journalistique pourtant cruciale. Discussion à bâtons rompus.

Parismatch.be. Qu’est-ce qui vous pousse à me remettre les pieds sur terre quant à la perspective d’en faire mon métier ?

Roger Job. « Aujourd’hui, il faut trouver du financement alternatif. Je ne trouve pas normal d’être obligé d’aller mendier de l’argent pour faire mon boulot… Normalement quand tu fais un travail, la rémunération de ce travail te permet de vivre. Cet argent, ce n’est pas pour partir en Espagne à l’hôtel. C’est juste des sous pour avoir la possibilité de faire son métier. »

Comment en est-on arrivé à cette situation selon vous ?
« Je pense que la presse est en crise et que la publicité qui nourrissait la presse est aussi en crise. En plus, il y a ce « salopard » de coronavirus qui perturbe encore plus les choses. Il y aussi l’arrivée des réseaux sociaux et du tout gratuit. J’ai entendu un patron de presse dire à un journaliste « qu’il préférait une mauvaise photo gratuite qu’une bonne payante ». C’est un discours qui a été tenu… »

Comment faites-vous pour continuer ?
« Dans l’âme, je suis toujours photojournaliste. Mais je suis obligé de travailler pour des asbl, des universités ou des magazines et newsletters d’entreprises. Chaque reportage est entamé avec cette philosophie : personne ne me dit quoi photographier. Dans ma façon de faire, je ne fais aucune concession. Si tu veux, aujourd’hui, je suis  obligé de faire des images qui ne seront pas utilisées pour la presse mais que j’arrive après à ramener dans le giron de la presse.  Il existe aussi les systèmes de bourse ou de financement participatif. J’en ai besoin pour continuer à faire mon métier. Quand je calcule le ratio recherche d’argent et travail effectif sur le terrain, j’ai passé plus de temps à écrire et réécrire des dossiers de demande de bourse que de faire des photos sur le terrain. Même les photojournalistes du National Géographic ont parfois des bourses… »

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En produisant des images pour obtenir des fonds, où se situe la limite entre la publicité et le journalisme ?
« La limite avec la publicité est dans ta façon de faire. Tous les journalistes ont une éthique. Je n’ai jamais fait une seule photo pour la pub. Il faut aussi savoir avec qui tu collabores. Avec une douzaine d’autres photojournalistes, nous voulions faire un travail sur les handicapés mentaux qui font du sport et qui participent aux Special Olympics. Il a fallu suivre une douzaine d’athlètes dans leur famille, aux entraînements, faire le voyage avec eux, etc. Personne ne voulait financer ce reportage. Alors l’association qui finance les Special Olympics nous a aidé à monter ce projet avec des sponsors. Mais 95% de l’argent qui a été généré pour parvenir à faire ce projet-là provient de cette asbl. »

Aujourd’hui il ne faut même plus avoir une carte de presse pour ‘être du métier’ ?

« Bien sûr que non. Regarde un peu, n’importe où, qui sont vraiment les photographes sur le terrain ? Il y en a pleins qui n’ont rien à faire là. Personne ne va te demander ta carte de presse pour publier une photo. Si elles ne sont pas trop mauvaise et qu’il les a pour pas grand-chose, un rédacteur chef va les publier. »

 

 

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Pourquoi les rédactions sont-elles de moins en moins composées de photojournaliste ?
« Je ne vois pas pourquoi, excepté pour réduire les coûts. C’est quand même plus confortable pour un rédacteur en chef d’avoir quelques photographes sur lesquels il sait qu’il peut compter et qui ont une façon de faire qui va homogénéiser le regard présent dans le journal. Mais j’imagine que c’est parce que cela coûte moins cher. »

L’image est pourtant omniprésente. Comment expliquer la difficulté d’en faire son métier ?
« Toujours la même histoire : le bon reportage coûte cher, son impression aussi. Il existe aussi des visions différentes de l’image. Il y a des pays où il y a une plus grande culture de l’image. Déjà en Belgique, il y a une différence entre la Flandre et la Wallonie. La presse flamande utilise plus l’image. Dans les gazettes du nord du pays, tu peux trouver un article de 20 lignes avec une image en double page. Il  a des pays où on utilise plus l’image que d’autres mais en francophonie la vision n’est pas du tout la même. »

Alors pourquoi continuer ?

« Parce qu’il Il y a des gens qui ont envie que ces choses existent. La difficulté est immense, surtout au départ, je le dis à mes étudiants de l’IHECS dont tu fais partie. Mais il faut le faire car c’est un métier où on devient vieux beaucoup plus tard que dans d’autres. C’est un métier extraordinaire avec cet exercice de conversion permanente à l’autre. Tu t’engages dans une histoire qui va te prendre du temps, c’est fantastique ! Tous les univers que tu ne connais pas dans lesquels tu arrives à t’intégrer et devenir un élément du décor invisible. Que ce soit plus ton absence qui est remarquée plutôt que ta présence, c’est jouissif. C’est vraiment un métier fabuleux qui ne te permet pas toujours de vivre, mais de tellement respirer. Et après tu sais un peu de quoi tu parles et tu peux contredire les pensées simplistes et tous les « il n’y a qu’à »… »

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