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Terrorisme et ballon rond : Quand la mise au ban du Qatar menace la coupe du monde de football

Le Khalifa International Stadium de Doha, rénové en prévision de la coupe du monde de la FIFA, qui se déroulera en 2022. | © AFP PHOTO / KARIM JAAFAR

Société

La plus grave crise diplomatique du Moyen-Orient depuis des années pourrait bien faire tomber le Mondial qatari. L’émirat, désormais complètement isolé, est menacé de voir s’envoler la coupe aux États-Unis.

 

La route du Qatar vers la coupe dorée était déjà cahoteuse, mal pavée et jonchée de débris en tous genres : des accusations de corruption à l’heure de choisir le pays organisateur du Mondial de football, des conditions de travail sur les chantiers liés vivement critiquées, une indignation généralisée quant aux lois anti-homosexuels du pays, des coupes de plus de 40% dans le budget initial pour cause de « mauvaise saison pétrolière » et un tournoi déplacé en novembre et décembre pour cause de trop grosses chaleurs durant l’été. Mais tout ceci tenait du nid de poule wallon, à côté de la crise que subit désormais le Qatar. Aujourd’hui, c’est un véritable gouffre qui entoure l’émirat, qui se retrouve isolé de ses voisins.

C’est que depuis dimanche 4 juin, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn, l’Égypte et le Yémen ont coupé les ponts avec Doha. Ces derniers accusent désormais ouvertement le Qatar de soutenir les groupes terroristes islamistes qui déstabilisent la région. En réaction, le petit émirat s’est indigné lundi, clamant qu’il s’agissait d’une tentative de mise sous tutelle par ses voisins du Golfe. Il a dénoncé comme « injustifiée » la rupture des relations diplomatiques.

« Pour le Qatar, c’est un coup d’état, pour l’Arabie Saoudite, c’est en quelque sorte une revanche sur les Frères musulmans, d’où le rapprochement d’ailleurs entre Le Caire et l’Arabie Saoudite. Ce n’est pas par hasard que l’Égypte, l’Arabie Saoudite, les Émirats et le Bahreïn, ainsi que la Libye ont coupé leurs relations diplomatiques avec le Qatar », expliquait ce matin Bichara Khader, spécialiste du monde arabe contemporain et professeur à l’UCL, au micro de La Première.

« Vol annulé », indéfiniment

Les premières conséquences n’ont pas tardé à se faire ressentir : la compagnie aérienne Etihad, basée aux Émirats arabes unis, a annoncé la suspension de tous ses vols vers et en provenance du Qatar. La décision est entrée en vigueur ce mardin et ce « jusqu’à nouvel ordre », fait savoir Etihad dans un communiqué. De leur côté, l’Arabie saoudite et Bahreïn ont décidé de fermer « dans 24 heures » leur espace aérien et leurs frontières terrestres et maritimes avec le Qatar.

 ©AFP PHOTO / FAYEZ NURELDINE – Un homme devant la branche de Qatar Airways à Riyadh. 

Riposte. Qatar Airways n’a pas tardé à suspendre, à son tour, tous ses vols vers ses voisins, isolant totalement le pays de ceux limitrophes.

Alors bien sûr, la panique agite déjà le Qatar, créant des files interminables aux caisses des supermarchés. Coupé de ses importations, le petit, mais riche émirat devra s’approvisionner en Iran, avec comme conséquence de faire grimper le prix des vivres. Voilà pour l’immédiat. Mais si la situation persiste, qu’en sera-t-il dans un an, dans deux ans – et ensuite ?

Des stades vides

L’année qui fait remuer bien des lèvres, depuis l’annonce de la mise au ban de Doha, c’est 2022. L’hiver 2022 plus précisément, période durant laquelle se tiendra la coupe du monde de Football, dont le Qatar est le pays organisateur. La crainte, pour beaucoup, c’est que si la crise perdure, le Mondial n’ait pas lieu – du moins pas dans la région. L’isolement total du Qatar troublerait bien évidemment l’organisation de l’évènement. Mais au-delà des problèmes d’approvisionnement des ressources nécessaires, comment faire venir et repartir les supporters ?

©AFP PHOTO / KARIM JAAFAR – Le Khalifa International Stadium de Doha, en mai 2017. Selon les organisateurs, on estime à 1,3 million le nombre de supporters qui devraient, normalement, assister à la coupe du monde au Qatar en 2022.

Mais nul besoin de se projeter dans de lugubres stades déserts : le pays se verrait retirer l’organisation de la coupe bien avant novembre 2022. Rien que le non-respect du délai de livraison des enceintes sportives le disqualifierait, à l’instar de la Colombie en 1983, rappelle Capital. Le Mondial migrerait alors aux États-Unis, qui avaient été en lice pour accueillir la coupe du monde en 2010.

Côté organisation justement, on se la joue langue de bois : le comité qatari s’est refusé à tout commentaire. La FIFA s’est dite quant à elle « en contact régulier » avec ce dernier, sans pour autant vouloir répondre aux questions liées au tremblement de terre diplomatique et à ses conséquences sur le tournoi.

©AFP PHOTO / KARIM JAAFAR – Tamim Louftit Elabed, le gestionnaire du projet du stade Lusail, devant le chantier. Ce dernier devrait pouvoir accueillir 80 000 supporters d’ici 2020.

Qatar, l’éternel candidat

En attendant, dans le monde du football, on tremble. La première défaite a déjà eu lieu : le club saoudien Al-Ahli a annoncé « la fin du contrat de parrainage entre l‘équipe et Qatar Airways ». À des milliers de kilomètres de là, au PSG, on serre son maillot comme si on allait se le faire enlever à tout moment : ceux du club de footbal parisien, dont le Qatar est propriétaire, sont sponsorisés à hauteur de 25 millions d’euros par saison par Emirates, la compagnie aérienne nationale des Émirats arabes unis. Et si la crise perdure, nul doute que le Qatar pourrait vouloir faire des économies en investissant moins massivement dans le club.

Mais en dehors des terrains verts, c’est tout le domaine des sports qui pourrait être impacté par le séisme diplomatique, et ce bien avant 2022 ou la fin du contrat avec Emirates en 2019. Car depuis quelques années, le Qatar s’est érigé en éternelle nation candidate, accueillant bien d’autres compétitions et devenant ainsi un acteur incontournable du sport-business. À court terme, ce sont 39 évènements sportifs internationaux qui se dérouleront sur le sol, mais aussi dans les eaux qataries.

©BELGA PHOTO YORICK JANSENS – Le UCI Road World Championship, une course cycliste maculine « d’élite », s’est tenue à Doha en octobre 2016.

« Je suis persuadé que cette situation est intenable pour tous les pays du Golfe, pour tous les petits émirats du Golfe », rassure cependant Bichara Khader, toujours pour La Première. « Donc, immédiatement, je crois que dans les quelques heures, dans les jours à venir, une médiation va se mettre en place, probablement avec la contribution du Sultanat d’Oman et avec le Koweït ». De quoi continuer à faire espérer les supporters amateurs de tournois au soleil et les gros investisseurs de la coupe du monde, qui perdraient quelques degrés et beaucoup de deniers dans la (mauvaise) affaire.

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