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Marc Van Ranst, le virologue « exfiltré » : « Je crains que la haine monte en moi contre les supporters de Jürgen Conings. C’est une lutte »

marc van ranst jurgen conings

Marc Van Ranst toujours sous la menace. Le virologue « exfiltré » se raconte à Paris Match depuis sa résidence surveillée. Ici une photo d'archive le montrant durant une conférence de presse sur la pandémie de Covid-19, le 9 septembre 2020 à Bruxelles. | © Nicolas Maeterlinck / Belga.

Société

Menacé de mort par Jürgen Conings, le militaire d’extrême droite en cavale, le virologue et épidémiologiste de la KULeuven, qui faisait déjà l’objet d’une protection policière depuis neuf mois, est aujourd’hui retranché dans un lieu secret avec sa famille. Il s’est exprimé par téléphone depuis cette base où il est cloîtré jusqu’à nouvel ordre.

Réputé pour ses coups de gueule contre l’extrême droite et pour le rôle clé qu’il joue aujourd’hui dans le combat contre la pandémie, Marc Van Ranst peut comprendre, dit-il, le phénomène d’un soldat qui souffre de syndrome post-traumatique en revanche, il ne peut admettre la position de ses sympathisants et lutte contre cette haine qui « monte en lui ». Le scientifique « exfiltré » se raconte depuis sa résidence surveillée. Il parle du bruit des bottes, pointe un dualisme des tendances politiques qui s’accroît et déplore la normalisation de l’extrême droite, accentuée par l’impunité de l’anonymat sur les réseaux sociaux. « Aujourd’hui ces extrémistes crient très fort et ça a l’air de marcher pour eux. Ceux qui sont contre l’extrême droite ne le clament pas suffisamment. Il faut éviter le silence à tout prix.»

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Comment allez-vous ?

Marc Van Ranst. Ça va. Je résiste.

Psychologiquement, comment affrontez-vous quotidiennement ce confinement hors normes?

Nous venons de passer douze ou treize jours quasiment identiques.

Comment protégez-vous proches du trauma que ce repli imposé va inévitablement provoquer ?

Mon fils Milo est vraiment courageux. Il n’a pas peur. Il suit ses cours en ligne. Et bien sûr il joue sur son Ipad et son mobile. Je pense que ça ressemble un peu à des vacances où le temps serait très moche et où on doit rester dans sa chambre.

Peut-il sortir à l’occasion, aller s’oxygéner  ?

Je ne peux vous répondre sur ce point.

Le choc psychologique néanmoins doit être là.

Pour le moment, il n’y a pas de problème. Il ne faut pas oublier que notre maison est sous protection policière depuis juillet 2020. Nous nous sommes habitués à cela et sa vie est relativement normale malgré tout.

Parlez-vous à un psychologue ?

Non.

Vos ressources intellectuelles et votre travail rendent-ils cet isolement moins pesant ?

J’ai pour ma part les réunions on line habituelles. Cette situation n’a pas pour moi de grandes implications professionnelles.

Imaginez-vous que la cavale du Limbourgeois Jürgen Conings sera longue ?

Je n’y pense pas trop. Nous avons tous nos propres problèmes, lui a certainement les siens.

Le fugitif a été aperçu près de votre domicile. Un juge d’instruction a été désigné pour tentative d’assassinat « dans un contexte terroriste »

Je ne suis pas versé dans le domaine juridique. Mais il est venu en effet dans ma ville et a passé quelques heures près de ma maison. Les caméras et réseaux de téléphonie portable l’ont confirmé. Il était probablement armé, avec les armes dans son véhicule.

Plusieurs recteurs m’ont manifesté leur appui par écrit. Bon, on a bien sûr un ancien recteur de la KULeuven, Rik Torfs (membre du CD&V), qui continue à clamer que je suis communiste. Je pense qu’il m’utilise parce qu’il sait que si je lui réponds, il aura droit à des interviews. Je suis donc un peu instrumentalisé. Idem avec Siegfried Bracke (N-VA). C’est pour lui aussi une occasion d’être dans la lumière.

Les entretiens avec vous sont prohibés en mode audio. Le moindre bruitage de fond peut être un indice quant à votre lieu de séjour actuel?

Oui. On me permet surtout de donner des entretiens sur les aspects virologiques de l’épidémie. Mais je dois rester prudent quant à l’image, c’est évident, et au son. Le régime est strict et c’est normal. La protection est aussi énorme. Je tiens à les en remercier. Moi, je suis virologue donc quand on me donne des consignes, le les respecte car elles viennent de spécialistes de la sécurité.

Quels appuis académiques avez-vous reçus, outre bien sûr votre recteur et vos collègues de la KULeuven ?

Plusieurs recteurs se sont manifestés par écrit.

Vous sentez-vous largement épaulé sur ce front ?

Oui, l’université est aussi, vraiment, une oasis de calme. Bon, on a bien sûr un ancien recteur de la KULeuven, Rik Torfs (membre du CD&V), qui continue à clamer que je suis communiste. Je pense qu’il m’utilise parce qu’il sait que si je lui réponds, il aura droit à des interviews. Je suis donc un peu instrumentalisé. Idem avec Siegfried Bracke (N-VA). C’est pour lui aussi une occasion d’être dans la lumière.

Que dire des manifestations de sympathie du monde politique ?

Le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke s’est manifesté. Et bien sûr d’autres politiciens.

Un soutien que vous jugez large ?

Oui, vraiment.

Parmi ces appuis politiques, avez-vous eu des surprises, bonnes ou mauvaises ?

D’abord je n’avais pas d’attentes particulières. Mais je peux citer par exemple Bart De Wever et Theo Francken (N-VA) qui m’ont envoyé des messages vraiment sympas. C’était honnête, sincère. Zuhal Demir (N-VA) aussi. Cela dit, ce n’était pas une surprise. J’ai travaillé un an et demi avec eux et ça a toujours été très cordial. La plupart des partis se sont exprimés. Si vous me demandez qui je n’ai pas entendu, je dirais le MR.

Quid du Vlaams Belang ? N’avaient-ils pas là pourtant une occasion rêvée de se donner bonne figure à moindre frais en réprouvant publiquement les menaces de Conings, qui aurait appartenu à leurs rangs en 2020 ?

C’était une belle occasion en effet de se racheter une conduite mais ils se sont contentés de condamner toute forme de violence.

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Certains ont eu tendance à associer les extrêmes, à placer extrême gauche et extrême droite dans le même sac. C’est évidemment réducteur.

Je ne connais pas de partis de gauche qui aient la même attitude que le Vlaams Belang. On ne peut pas comparer le PTB avec le Vlaams Belang. J’en profite pour souligner que je ne suis évidemment membre ni du Belang, ni du PTB.

Une marche de soutien en faveur du soldat fugitif Jürgen Conings, à Maasmechelen, le 22 mai 2021. La police recherche toujours ce militaire limbourgeois, armé, qui a menacé de mort le virologue belge Marc Van Ranst, entre autres. ©Nicolas Maeterlinck/Belga
Beaucoup, parmi les « supporters » de Conings notamment vous ont reproché d’être lié à ce dernier parti. Comment expliquez-vous ces raccourcis, outre bien sûr le positionnement contre l’extrême droite que vous exprimez de longue date ?
Ils savent que ça marche, c’est malhonnête.

Le Palais vous a-t-il contacté ?

Oui. Je ne peux pas donner de détails mais le roi m’a appelé en effet. Je remercie tous ceux qui me soutiennent.

Jürgen Conings rappelle certains « disciples » de mouvances conspirationnistes et d’extrême droite du type QAnon aux États-Unis. Est-on sous influence américaine avec, à terme, une bipolarisation de la sphère politique qui se dessine ?

On est, c’est vrai, en train de développer deux partis principaux, comme au Royaume-Uni, et aux États-Unis, je ne pense pas que ce soit une solution. Les différences entre les partis comme le CDH, le MR, l’Open VLD, le PS ou les Verts ne sont pas énormes. Ils ne seront pas d’accord là-dessus mais si vous comparez les différences entre ces partis et le Vlaams Belang qui a 25 % de soutien en Flandre, vous constaterez que les différences sont conséquentes. Mais espérons qu’on peut éviter ou du moins retarder cette tendance à la bipolarisation. Ça m’inquiète beaucoup.

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Peut-on parler aussi d’une droitisation de la société belge comme on le constate ailleurs ?

Sans doute.

Jürgen Conings était fiché à l’Ocam (l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace) mais il a eu accès à l’arsenal militaire. « On n’a rien appris des attentats de 2016 ! « , s’est indigné Georges Dallemagne (CDH) en commission de la Défense. Pensez-vous par ailleurs qu’on s’est trop focalisé ces dernières années sur l’islamisme radical, moins sur l’extrémisme de droite ?

Oui. J’en suis convaincu.

« Nous sommes Jürgen » ont carrément annoncé ses sympathisants les plus fervents. Vous avez naturellement fustigé ceux qui appuient la démarche du soldat en fuite…

Je ne peux pas comprendre qu’on soutienne cette violence. 50 000 personnes au moins qui pensent que c’est un héros et qu’il a raison de vouloir me tuer, c’est hallucinant et dangereux.

Il y a, parmi ses soutiens, certains « antivax », et des représentants de l’extrême droite, encore et toujours.

Oui. Et ce mélange est explosif. Pour certains c’est une religion.

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On songe encore à cette tendance conspirationniste à l’américaine, modèle QAnon notamment.

Oui, cette combinaison antivax et extrême droite fait en effet penser à QAnon, et à une frange du parti républicain. Globalement cette mouvance est de tendance républicaine. Cela ne veut pas dire que tous les républicains américains sont des complotistes mais les antivax sont nombreux parmi leurs rangs.

Le logo de l’association Viruswaanzin – Folie Virus asbl lors d’une manifestation, le 16 août 2020, pour dénoncer les mesures sanitaires prises en Belgique durant la pandémie et pour demander la démission du virologue Marc Van Ranst. ©Nicolas Maeterlinck/Belga

Conings, le Limbourgeois, faisait partie d’une mouvance néo-nazie. Cette tendance extrémiste de droite a été sous-estimé à l’armée. Comme elle est sous-estimée dans la société, soulignait entre autres la ministre de la Défense belge, Ludivine Dedonder. Par ailleurs, l’armée attire aussi des extrémistes, notamment pour la manipulation des armes.

La plupart des militaires sont des gens vraiment solides, normaux, courageux. Il est évident qu’ils n’aiment pas ce que Jürgen Conings a fait, cela nuit grandement à leur réputation. Conings fait partie des exceptions mais la responsabilité de l’armée est de se prémunir contre ces exceptions.

Après les réponses de la ministre de la Défense, Ludivine Dedonder en commission plusieurs questions se posent sur l’exploitation des infos sur Jürgen Conings par les services de renseignement. La ministre invoque un désinvestissement dans l’armée qui ne date pas d’hier. La considérez-vous comme responsable ?

Le ministre est responsable politiquement. Mais elle occupe ce poste depuis quelques mois seulement. On ne peut pas lui reprocher, ni à elle ni aux autres de ne pas connaître Conings. Mais la responsabilité politique, c’est important.

Je peux comprendre un soldat comme Conings qui souffre de traumatisme après action en terrain de guerre. Mais je ne peux pas comprendre ses soutiens en Belgique qui veulent ma mort.

On retrouve par ailleurs dans les forces armées, des soldats qui ont officié sur le terrain des combats et en sont revenus, parfois décorés, investis de responsabilités mais aussi pétris de traumas…

En effet, le Post Traumatic Stress Disorder existe et ces gens de retour de zones où ils ont vu le combat ou y ont participé demandent un suivi très important. Si on n’assure pas ce suivi, on va avoir affaire à des individus qui sont vraiment blessés et ont perdu l’équilibre.

Cela évoque quelques films américains post-Vietnam avec des têtes brûlées en souffrance qui veulent tout bousiller dans la douleur… Votre récit ressemble à une fiction. Ce serait d’un goût douteux dans votre situation actuelle, mais auriez-vous reçu déjà des propositions de scénarios ?

Pas encore, mais s’il était question d’un film, j’accepterais seulement avec Brad Pitt dans le rôle principal ! Plus sérieusement, je peux comprendre Jürgen Conings mieux que ses supporters. J’accepte que le Post Traumatic Stress Disorder peut avoir des conséquences. En revanche je ne peux pas justifier l’attitude des personnes qui soutiennent ses actes et menaces. Je ne sais pas où ceux qui ont vécu une vie normale en Belgique et soutiennent ses actions trouvent l’inspiration pour dire : ce virologue doit mourir. Ou : il doit être condamné par le tribunal de Nuremberg 2.0…

Le 22 mai 2021. Des soldats belges quittent le parc national de Hoge Kempen à Maasmechelen. La police continue à rechercher Jürgen Conings, le militaire professionnel de 46 ans qui a menacé de s’en prendre à Marc Van Ranst, mais aussi à des mosquées, entre autres. ©Nicolas Maeterlinck/Belga

Comment faire évoluer les choses au sein de la Grande Muette. Cela passera obligatoirement par une meilleure formation sans doute. Mais il y a d’autres impératifs.

Un screening professionnel accru va bénéficier en première ligne aux militaires. Ils sont en partie demandeurs je pense. Quand on engage quelqu’un dans une firme, et que les positions sont, disons, sensibles, il faut un minimum de « background check , une vérification de son parcours, savoir d’où il vient… Si on veut donner une responsabilité à certains militaires qui auront accès à des armes létales, je pense qu’une grande prudence s’impose.

« Certains ont l’impression que le problème c’est Marc Van Ranst, alors que c’est le virus. C’est un fantasme de penser que les virologues veulent prendre le pouvoir », disait Marius Gilbert récemment sur les ondes. Cette pandémie aura eu en tout cas le mérite de mettre en lumière des scientifiques d’envergure. Devraient-ils selon vous s’engager davantage en politique ?

Tous les citoyens ont le droit de s’exprimer. La politique est trop importante pour être laissée aux seuls politiciens, c’est très dangereux. Et ce n’est pas une caste indienne. Je n’accepterai jamais qu’on intime aux gens de se taire.

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Même si la liberté d’expression connaît évidemment des limites. Vous avez recommandé qu’on empêche l’anonymat sur le web pour casser la complaisance des réseaux sociaux à cet égard.

On a le délit de presse mais on doit appliquer cette loi de façon plus stricte. Par ailleurs, il est passible de la cour d’assises. Si on veut changer l’article 150 de notre Constitution, si ce crime pouvait être correctionnalisé, ça pourrait changer les choses. (Aux termes de l’article 150 de la Constitution belge, la cour d’assises est seule compétente pour juger au pénal des délits de presse, à savoir des infractions de droit commun – calomnie, diffamation, injures, outrages, etc. – consistant à diffuser des opinions punissables par le biais d’écrits imprimés rendus publics. NDLR).
Quant aux réseaux sociaux, l’anonymat sur le web est en effet la base de tous ces problèmes. Les trolls, tous ces utilisateurs sous pseudo peuvent dire n’importe quoi et peuvent influencer. Les organisations qui gèrent ces domaines devraient à mon sens exiger des identités claires. Il faudrait aussi savoir qui sont précisément ces gestionnaires…

Ces extrémistes antivax etc pratiquent ce qui ressemble toujours à une religion. Tous les sites conspirationnistes ont un point commun : le numéro de compte bancaire qui est omniprésent.

Certains politiques ont relayé des propos évoquant parfois une « dictature sanitaire ». Quel poids ont-il eu dans le déploiement de certaines mouvances complotistes ?
Certains ont mis de l’huile sur le feu en parlant de « virocrates », en me traitant d’  « ayatollah de Louvain », blablabla… Ils ont créé une atmosphère qui pouvait susciter ce genre de réactions extrêmes. Le monde médical peut être menacé. Des anti-avortements menacent par exemple les gynécologues… Des figures du monde artistique ont souvent été menacées aussi par des extrémistes.  On se souvient évidemment d’un Salman Rushdie avec les versets sataniques qui lui ont valu une fatwa. Toutes ces convictions extrémistes relèvent de croyances qui se rapprochent d’une religion d’une façon ou d’une autre. La comparaison avec une religion permet de mieux comprendre le phénomène. Des anti-avortements pensent qu’il relève de leur devoir divin d’éliminer les gynécologues qui pratiquent les IVG. L’organisation Viruswaarheid Nederland, dont le leader spirituel est Willem Engel, c’est une religion…

On peut faire ce parallèle à nouveau avec certaines sectes chrétiennes aux États-Unis.

Oui, c’est vraiment comparable aux télévangélistes par exemple, dont le but principal est de gagner de l’argent. Tous le sites conspirationnistes ont un point commun : le numéro de compte bancaire, qui est omniprésent.

Le péché initial, c’est la banalisation de l’extrême droite, cette méconnaissance aussi de ses méfaits ?

Pendant quelques années, des leaders d’extrême droite ont veillé à lisser leur image. Elle a fait bonne figure, du moins en apparence. Elle s’est lissée superficiellement. Elle a été « normalisée », en effet. Ses représentants prennent part aux débats, ils sont régulièrement invités dans les shows télévisés. Nous avons oublié le danger inhérent à ces groupes. Nos grands-parents le connaissaient très bien mais ceux qui ont vécu le nazisme sont de moins en moins nombreux. On doit vraiment connaître notre histoire et on est en train de l’oublier.

Aujourd’hui l’extrême droite crie très fort et ça a l’air de marcher pour eux. Il faut dénoncer l’extrême droite sans relâche, faire du bruit aussi. Le Vlaams Belang a pu faire croire aux gens que ce gouvernement est illégal, qu’il n’est pas démocratique car le plus grand parti ne s’y trouve pas, ce qui est fou car une majorité est une majorité. Mais ils ont développé cette fable et ont convaincu pas mal de gens.

Il y a aussi, naturellement, dans cette montée de la peste brune, des facteurs économiques, une forme de « gilet-jaunisme » renforcé ici par la crise sanitaire. L’éducation au sens large, et cette vigilance sont les armes principales pour lutter contre ces formes d’extrémisme ?

Ces facteurs économiques, oui, renforcent la porosité des idées. Et, ces armes que vous évoquez. Mais il faut être conscient que les politiciens ont également une responsabilité entre leurs mains : celle de ne pas inciter les foules à soutenir ces positions radicales… L’extrême droite continue à taxer la presse de « gauchiste », « bobo » etc. Ils parlent de « Lügenpresse » (« la presse menteuse »), cet ancien mot allemand en vogue chez les néo-nazis (pro-Trump notamment). Même le président du Vlaams Belang, Tom Van Grieken, l’utilise tous les jours. Cela veut dire que tous les gens qui sont un peu sensibilisés par l’extrême droite pensent que tout ce que disent les médias mainstream est l’équivalent de « fake news ». Ça leur permet de créer leur propre réalité. Avec Van Grieken, nous avons d’ailleurs notre propre Trump. Il y a aussi Dries Vanlangenhove (le fondateur et leader de l’organisation flamande nationaliste Schild & Vrienden). Il a son réseau télé personnel et diffuse plusieurs fois par semaine de la propagande d’extrême droite. Ses audiences sont en hausse. C’est très inquiétant. Il faut regarder ces émissions et réagir systématiquement. Et plus tôt qu’on ne le fait. Il faut impérativement y plonger, beaucoup plus qu’on ne le fait jusqu’ici. Il est vital de dénoncer, sans cesse.

Vous soulignez que les oppositions à ces mouvements néo-nazis ne sont pas suffisamment bruyantes.

Les pro-Conings, on les entend bien. Mais les « anti » sont silencieux.

Parce que ces derniers seraient plus instruits, moins perméables aux théories fumeuses des réseaux sociaux, moins présents aussi sur le web peut-être ? Ou parce que se dire contre l’extrême droite reviendrait à enfoncer une porte ouverte ?

Tout cela, oui. Surtout, il leur semble naturel d’être opposés à cette forme de radicalisme. Mais il faut le manifester. Tant pis si en effet, ça paraît un peu « bateau ». Il faudrait le dire plus fort. Car aujourd’hui l’extrême droite crie très fort et ça a l’air de marcher pour eux. Le Vlaams Belang a pu faire croire aux gens que ce gouvernement est illégal, qu’il n’est pas démocratique car le plus grand parti ne s’y trouve pas, ce qui est fou car une majorité est une majorité. Mais ils ont développé cette fable et ont convaincu pas mal de gens…

Ici encore, c’est une rhétorique trumpiste ?

Oui, ça ressemble vraiment à du Trump. De même que cet argument permanent d’une « réalité alternative ».

Une parole au-dessus de la mêlée politique, comme un discours royal – en imaginant bien sûr un affranchissement de certains « sceaux » – pourrait-elle avoir un impact pour contrer les extrémismes violents et leurs aspects« religieux » ?

Si le roi devait prononcer ce type de discours, on lui reprocherait de parler contre ceux qui veulent une Flandre indépendante. C’est impossible. Mais j’aimerais citer le poème de Martin Niemöller (pasteur luthérien, théologien allemand mort en 1984. Résistant au régime nazi, militant pacifiste, il fut détenu au camp de Dachau en 1941. « Quand ils sont venus chercher… » est une citation qui a été largement reprise dès les années 50. Elle évoque la lâcheté des intellectuels allemands au moment de l’accession des nazis au pouvoir et des purges qui ont alors visé leurs ennemis, un groupe après l’autre. NDLR) « Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

« Historiciser le mal. Une édition critique de « Mein Kampf » paraît dans une maison d’édition française, chez Fayard, ce 2 juin. Le nom d’auteur, non pas celui d’Adolf Hitler, mais celui de deux spécialistes de l’histoire du nazisme : l’Allemand Andreas Wirsching et le Français Florent Brayard. L’ouvrage est accessible sur commande. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Tout dépend de cet explicatif, de ce volet critique précisément. Si c’est clair et fort, ça peut être instructif. Mais si ça inspire certains esprits faibles, ça peut être très moche.

Allez-vous rester dans la communication sans crainte ?

Les gens qui disent : tu dois te taire pour ta famille, je ne l’accepte pas. Se taire n’est pas plus sécurisant. S’exprimer est un droit et il faut le faire plus que jamais pour contrer ces mouvements.
L’autre option serait la suivante : tout le monde se tairait car on a tous de la famille. Et c’est exactement ce que l’extrême droite veut installer. Il faut éviter le silence à tout prix.

Vous dites que vous n’avez pas peur. Comptez-vous continuer à respecter ce qui vous est demandé, dans cet enfermement ?

Oui car c’est une responsabilité plus large que pour moi-même. Elle englobe la société au sens large – mes voisins, les autres, je dois être prudent pour eux. Ne pas avoir peur ne veut pas dire jouer les héros.

Que ferez-vous après votre « libération » ? Comptez-vous vous personnellement engager davantage en politique après, ou au contraire désinvestir les sphères d’opinion ?

Je vais continuer à vivre comme avant. On peut avoir des sentiments politiques, des expressions politiques sans être vraiment engagé dans un parti. Je sais qu’on a des politiciens très capables. Et puis, vraiment, j’aime bien être professeur à l’université. C’est mon boulot

Qu’est-ce que cet épisode pénible a changé en vous jusqu’ici ?

Je n’ai jamais connu le concept de la haine. Or je suis en train de le ressentir pour la première fois de ma vie, à l’éprouver vis-à-vis de qui supportent Jürgen Conings. Et qui trouvent quasi normal que je doive être tué. Je n’ai vraiment aucune sympathie pour ça. Je ne peux pas les aimer.

C’est une lutte intérieure aujourd’hui ?

Oui. J’essaie de ne pas ressentir cette haine mais elle est proche. Même si elle n’occupe pas ma vie.

 

L’entretien paru dans Paris Match Belgique, édition du 03/06/21

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