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Terrorisme d’ultradroite : la grande menace

Le 22 août 2011, Anders Breivik fit exploser une bombe dans le quartier des ministères à Oslo, avant de tuer 77 personnes sur l’île d’Utøya. Aux Etats-Unis et en Europe, les services de renseignement redoutent qu’un acte terroriste de ce genre puisse se reproduire.

Le 22 août 2011, Anders Breivik fit exploser une bombe dans le quartier des ministères à Oslo, avant de tuer 77 personnes sur l’île d’Utøya. Aux Etats-Unis et en Europe, les services de renseignement redoutent qu’un acte terroriste de ce genre puisse se reproduire. C'est dans le contexte de cette menace terroriste d'ultradroite qu'intervient l'affaire Conings en Belgique. Cette photo révoltante où Anders Breivik fait le salut nazi a été prise lors de son procès en mai 2012. | © Lise AASERUD / NTB Scanpix / AFP)

Société

Chercheur à l’Université de Montpellier, expert reconnu de l’histoire mais aussi de l’actualité de l’extrême droite, Nicolas Lebourg se dit stupéfait par les dysfonctionnements constatés dans le cadre de l’affaire « Jurgen Conings ». « Y-a-t-il eu une difficulté à percevoir dans certains services de renseignement et/ou au sein de l’armée belge que la menace terroriste d’aujourd’hui n’est plus uniquement le djihadisme, qu’elle vient aussi de l’ultradroite ? », questionne-t-il.

Pour une bonne compréhension de cet entretien, il importe de bien percevoir la différence entre les mots « extrême droite » et « ultradroite ». Le premier terme renvoie aux partis à façade légaliste (Vlaams Belang en Belgique, Rassemblement National en France) qui cherchent à conquérir le pouvoir par la voie électorale. On peut y ajouter des groupes radicaux qui se contentent de discours de haine sans (encore) passer à des actes de violence contre des personnes ou contre l’Etat. La classification « ultradroite » est utilisée par nombre de services de renseignement afin de désigner des individus et groupuscules en rupture avec les partis d’extrême droite qu’ils jugent trop tièdes. Ces « ultras » sont parfois des produits du « néopopulisme ». Leur caractéristique principale est qu’ils sont potentiellement violents. Certains d’entre eux prônent clairement l’action terroriste. Leur délire complotiste les conduit à croire qu’ils sont engagés dans une « guerre de civilisation » pour sauver leur territoire envahi par des non-blancs (nationalisme blanc, théorie du remplacement). Ils se définissent comme des « patriotes » engagés dans un « combat contre l’islamisation », alors qu’il s’agit de terroristes ou de candidats terroristes organisés qui représentent une menace pour l’Etat de droit. Leur logiciel idéologique – pour autant que le fatras de fake news, de pages d’histoire révisées et de références néonazies qui le composent puisse être qualifié de logiciel – a conduit plusieurs individus de cette mouvance à commettre au cours de ces dernières années des attentats, parfois des tueries de masse. Quelques-uns de ces actes criminels sont rappelés dans cet entretien.

Nicolas Lebourg, chercheur à l’Université de Montpellier : « Cette affaire Conings est hallucinante. Les bras m’en tombent »

Nicolas Lebourg – © Margot L’Hermite

Paris Match. Depuis la France, quel regard portez-vous sur « l’affaire Jürgen Conings » ?

Nicolas Lebourg. Cette affaire Conings est hallucinante. Les bras m’en tombent. Ce terroriste potentiel lié d’évidence à la mouvance de l’ultradroite avait été signalé depuis plusieurs années. Et il ne l’a pas été qu’une seule fois ! Pourtant, les services de renseignement militaires l’ont laissé en capacité de s’armer facilement. On ne l’a pas surveillé autant qu’il aurait été nécessaire pour interrompre toute velléité de passage à l’acte. Cela, alors même qu’un récent processus de radicalisation avait été observé : le constat que ce militaire envisageait d’attaquer une mosquée. Il apparaît d’ailleurs que l’administration belge n’avait aucun doute relativement au potentiel de dangerosité de l’individu, puisque l’OCAM l’avait placé au niveau 3 (NDLR : sur une échelle de la menace terroriste qui compte quatre degrés). Quand on met tous ces éléments côte à côte, on ne peut qu’être sidéré : le renseignement belge avait tout en main pour éviter qu’un pays entier se trouve en situation d’insécurité, pour que le gouvernement n’ait pas à gérer cette séquence particulièrement délicate de chasse à l’homme dont les résultats sont évidemment aléatoires. Les Belges sont désormais confrontés à un risque concret d’attentat. En France, on se disait qu’après le traumatisme Dutroux – une autre affaire d’occasions manquées à cause d’une mauvaise gestion de l’information –, les boulons avaient été resserrés dans les services de sécurité belges, que les process étaient désormais au point dans le partage de l’information. D’évidence, il y a encore du travail.

Ces dysfonctionnements pourraient être le signe que les services de renseignements belges sont en retard d’une guerre.

Et certainement bien des questions à soulever pour une commission d’enquête parlementaire. Une de plus… A ce stade, quelles sont les pistes qui peuvent déjà être empruntées pour tenter d’expliquer un tel fiasco ?

Il faudra déterminer si ces dysfonctionnements ne sont pas liés à un problème de « culture politique » au sein des services de sécurité belges. La réaction institutionnelle aurait-elle été la même si la cible avait été un candidat au djihad ? S’il avait été question d’un islamiste placé au niveau 3 par l’OCAM, entraîné au tir et à la survie en milieu hostile, disposant au surplus de la possibilité d’avoir accès à des armes lourdes tels que des fusils-mitrailleurs ou des lance-roquettes, l’aurait-on laissé sans surveillance ? Ne l’aurait-on pas placé dans une souricière pour être certain de parfaitement le neutraliser avant qu’il ne cherche à passer à l’action ? En résumé, n’aurait-on pas été beaucoup plus proactif ? La mise en évidence de la radicalisation d’un militaire fréquentant des gens d’une mouvance qui prône l’action terroriste demandait forcément une réaction plus forte et plus rapide. Il y a eu un incroyable retard à l’allumage dans les services de sécurité belges. Il est consternant qu’une telle personne – avec un profil qui n’a rien d’inédit pour ceux qui ont un peu d’expertise des milieux de l’ultradroite – ait pu être maintenue en activité pendant si longtemps après son premier signalement. Et, de plus, avec une accréditation de niveau « secret » qui ne sera supprimée que très peu de temps avant sa disparition.

Ces énormes insuffisances constatées en termes de prévention d’un danger imminent conduisent à un questionnement évident : y-a-t-il eu une difficulté à percevoir dans certains services de renseignement et/ou au sein de l’armée belge que la menace terroriste d’aujourd’hui n’est plus uniquement le djihadisme, mais qu’elle vient aussi de l’ultradroite ? Quand on gère un service de sécurité, on ne choisit pas son ennemi. On prend celui qui vient. Or, dans le contexte actuel, il faut avoir conscience du fait qu’il y a une importante menace endogène. Les Américains, eux, l’ont très bien compris : leurs services de renseignement considèrent que la menace intérieure principale est constituée par l’ultradroite. Bien sûr, l’Europe n’est pas (encore) dans une situation parfaitement comparable à celle des Etats-Unis, mais c’est une grave erreur que de sous-estimer le danger représenté par ces groupuscules, qui incitent leurs membres à entrer dans la clandestinité et à commettre des actes de terrorisme. Le temps n’est plus où la seule cible était Daesh et ses satellites. Ces dysfonctionnements pourraient être le signe que les services de renseignements belges sont en retard d’une guerre.

Jurgen Conings – © Belga

Circonstance aggravante, cette grande légèreté en termes de gestion du risque terroriste apparaît dans un contexte où l’ultradroite préoccupe tous les services de renseignements en Europe et aux Etats-Unis.

Cette « affaire Conings » a révélé que des données particulièrement signifiantes n’ont pas exploitées par les renseignements militaires belges. Avez-vous déjà constaté des gâchis d’une telle ampleur dans d’autre dossiers ?

Franchement, non. Sauf à remonter à la fin des années 1950, quand les services de renseignement militaires français peinaient à percevoir la radicalisation et la dangerosité de certains collègues qui s’opposaient à l’indépendance de l’Algérie et étaient prêts à se compromettre dans le terrorisme. Il y avait alors un mélange d’inconscience et de déni au sein de l’armée. Peut-être observera- t-on aussi quelque chose de ce genre dans ce « dossier Conings » ? Quoiqu’il en soit, les faits sont parlants : ce militaire lié à des mouvements de l’ultradroite, identifié comme potentiellement très dangereux, n’a pas été mis hors d’état de nuire avant d’entrer en clandestinité. Circonstance aggravante, cette grande légèreté en termes de gestion du risque terroriste apparaît dans un contexte où l’ultradroite préoccupe tous les services de renseignements en Europe et aux Etats-Unis.

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En avril dernier, la Commission contre le terrorisme de l’Organisation des Nations unies a relevé qu’entre 2015 et 2020, il y a eu une augmentation de 320 % des violences d’extrême droite dans le monde. Dès lors, tous les services de sécurité occidentaux sont mobilisés – ou sont censés l’être – sur cette question. C’est le cas, par exemple, d’Europol ou des services de renseignement français. Les Américains, je le répète, sont également très soucieux de cette problématique. Et bien plus encore depuis l’assaut porté par l’ultradroite sur le Capitole en janvier dernier (NDLR : on rappellera à cet égard que deux policiers militaires belges repérés pour leurs affinités avec l’extrême droite et/ou l’ultradroite, soit des extrémistes repris dans une liste de 28 militaires sous surveillance depuis plusieurs mois, ont pu, malgré cette circonstance, poursuivre leur activité au sein du service chargé de la sécurité du Parlement fédéral belge. L’affaire du Capitole n’a donc pas été un signal suffisant pour que les renseignements militaires belges mettent fin à cette anomalie pour le moins stupéfiante. Une réaction institutionnelle à ce dysfonctionnement n’a été observée qu’après l’éclatement de « l’affaire Conings »).

Les services de renseignement français sont particulièrement attentifs à ce risque terroriste : sept préparatifs d’attentats ourdis par l’ultradroite ont été déjoués en France depuis 2017

Que recouvre la menace terroriste d’ultradroite ? Que craint-on ?

Qu’un jour ou l’autre, en Europe ou aux Etats-Unis, nous soyons confrontés à une nouvelle affaire Breivik, du nom de ce terroriste norvégien qui a perpétré les attentats d’Oslo et d’Utøya en 2011 (77 morts et 151 blessés). Ou qu’apparaisse un clone de Brenton Tarrant, ce terroriste australien qui, en 2019, a commis des attentats contre deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande (51 morts et 49 blessés). On pourrait encore citer d’autres noms qui renvoient à des tueries de masse. L’idée généralement admise est que ce danger va grandissant. Les services de renseignement français sont particulièrement attentifs à ce risque terroriste : sept préparatifs d’attentats ourdis par l’ultradroite ont été déjoués en France depuis 2017. A-t-on fait échouer aussi des attentats de l’ultradroite en Belgique durant cette même période ? C’est ce que vos parlementaires devraient chercher à savoir (NDLR : nous avons répercuté cette question au parquet fédéral. Elle est restée sans réponse, mais un porte-parole nous indique que, depuis deux ans, le procureur fédéral a souligné régulièrement l’importance de disposer de moyens suffisants pour contrer la « menace terroriste d’extrême droite »).

Brenton Tarrant. © JOHN KIRK-ANDERSON / POOL / AFP)

Ce soleil noir renvoie à celui qui fut tracé par Himmler sur le sol du château de Wewelsburg, le quartier général de la SS

Les services de renseignement belges connaissaient les relations étroites que Jürgen Conings entretenait avec Tom Boutens, un ex-militaire et nationaliste blanc déjà condamné avec plusieurs complices pour des projets d’attentats en Belgique. Entre autres faits, Boutens a paradé sur la place du Grand Marché à Anvers en arborant des drapeaux présentant un soleil noir et le lion flamand. Ne s’agit-il pas de références néonazies explicites ?

Tout à fait : ce soleil noir renvoie à celui qui fut tracé par Himmler sur le sol du château de Wewelsburg, le quartier général de la SS en Westphalie allemande. C’est un symbole qui rassemble les nationalistes blancs, acquis à la conviction qu’il faut mener un contre-djihad, une forme de contre-terrorisme qui, bien évidemment, n’est qu’un terrorisme de plus. Ces références sont devenues extrêmement claires pour tous les services de renseignement : on retrouve ce soleil noir absolument partout dans l’ultradroite mondiale. Par exemple, dans l’affaire « Clément Méric », du nom de ce militant antifasciste français tué en 2013 par des skinheads, l’un des accusés portait un soleil noir tatoué sur un bras. Ce même symbole se trouvait aussi en couverture du manifeste de Brenton Tarrant, l’auteur de la tuerie de masse de Christchurch. Tous les services de renseignements savent que le soleil noir est le symbole d’un nationalisme blanc à vocation violente.

En 2019 à Anvers, Tomas Boutens et quelques-uns de ses amis idéologiques arborent un drapeau sur lequel apparait le soleil noir et le lion flamand. A droite, la page de couverture du manifeste de Christchurch présente ce même soleil noir, signe de ralliement des nationalistes blancs, et évoque la théorie conspirationniste du « grand remplacement. » – © Réseau social – Archives RIDAF- Résistances.be

Mais un militaire qui fréquentait de tels milieux a pu continuer à œuvrer, et notamment comme instructeur. En toute impunité, a-t-on envie de souligner.

On en revient à cette idée de déni : il peut y avoir des difficultés dans certains services de l’Etat – cela s’est vu en France aussi – à surveiller des collègues, à les considérer comme des personnes représentant une réelle menace. Cette affaire rappelle qu’il est crucial que les services de sécurité ne minimisent pas les signaux d’alerte qui apparaissent dans leurs propres rangs. D’autant qu’ils concernent des individus potentiellement plus dangereux que la moyenne : tout le monde n’est pas en mesure d’utiliser un lance-roquettes !

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Faut-il voir Jürgen Conings comme un loup solitaire ?

Pour l’heure, il semble qu’il agisse seul mais, avant d’en arriver là, il a été en relation avec un certain milieu politique. Idéologiquement, ce n’est certainement pas un isolé. Tous ces « soldats » de l’ultradroite se réfèrent les uns aux autres. Ils se copient dans leurs idées et dans leurs actes. En France, par exemple, un groupuscule dénommé Organisation de l’Armée secrète (OAS), en référence à la guerre d’Algérie, a été démantelé à Marseille en juin 2017. Dans le cadre des enquêtes proactives menées sur l’ultradroite par les services de sécurité français, assez d’éléments avaient été recueillis qui démontraient que ces apprentis terroristes projetaient de commettre des attentats contre des kebabs et des personnalités politiques. La littérature de cette nouvelle OAS était truffée des références à Breivik, à Tarrant et à d’autres auteurs d’attentats liés à l’ultradroite.

Ils s’inscrivent dans une logique de « guerre de civilisation », mettent en place des groupuscules clandestins, s’arment et s’entraînent à se battre. Et cela conduit certains membres de ces groupuscules d’ultradroite jusqu’au terrorisme.

Il y a donc un syndrome moutonnier chez ces extrémistes ?

Certainement, mais ces gens ne le voient évidemment pas comme cela. Ils ont une estime certaine pour leurs actions. Ils se perçoivent comme des rouages essentiels d’un combat mondial. A l’échelle planétaire, via de nombreux sites internet, ils s’encouragent les uns et les autres à passer à l’action. Il est donc très clair que cette radicalisation est désormais internationale, et c’est tout à fait logique, puisque le « nationalisme blanc » est une idéologie transnationale qui prône que c’est la race qui définit l’identité nationale d’un individu.

Une image provenant de l’un des nombreux sites internet tenu par des extrémistes de l’ultradroite en France. © Doc

Une idéologie selon laquelle les blancs, soi-disant menacés par le multiculturalisme, sont désormais engagés dans une « guerre » pour leur survie en tant que « nation » ?

Oui, ils mélangent tout. Ils ont cette idée obsessionnelle, paranoïaque, selon laquelle les attentats islamistes et la crise des réfugiés ne sont qu’une seule et même chose : un djihad qui vise à les supplanter sur leur territoire, à leur faire perdre leur identité. En conséquence de quoi ils s’inscrivent dans une logique de « guerre de civilisation », mettent en place des groupuscules clandestins, s’arment et s’entraînent à se battre. Et cela conduit certains membres de ces groupuscules d’ultradroite jusqu’au terrorisme. En France, il y a notamment eu le cas d’Action Force opérationnelle (AFO), un groupe qui a été démantelé en 2018 alors qu’il préparait des actes terroristes contre des musulmans (notamment l’empoisonnement de viande halal dans des supermarchés). Dans cette organisation, il y avait des officiers à la retraite de l’armée française mais aussi un militaire d’active qui était de retour de mission en Afghanistan, ce qui nous renvoie à un profil semblable à celui d’un Jürgen Conings.

Il est aussi frappant de constater la présence dans ce genre de structures de personnes qui n’ont pas nécessairement le profil de durs au crâne rasé : un entrepreneur, un mathématicien, des gens qui se revendiquent d’une droite soi-disant conservatrice ou même du « gaullisme », sans même se rendre compte qu’en réalité ils véhiculent un discours carrément néonazi. AFO tentait de recruter des civils sur un premier site internet qui abordait la thématique du « grand remplacement » (NDLR : ce délire complotiste consiste à penser qu’il existe un plan concerté des « élites » visant à un « remplacement » de la population européenne blanche par une population non européenne, originaire d’Afrique noire et du Maghreb). Sur un deuxième site destiné à draguer des personnes issues de l’armée et des services de police, on essayait de convaincre que, depuis les attentats islamistes de 2015, la France avait entamé la troisième mi-temps de la guerre d’Algérie. Cette idée de forteresse assiégée, de « reconquista », de « guerre » des blancs menacés dans leur identité par le djihad mené par les musulmans sur « leur » territoire, est omniprésente dans le logiciel idéologique de l’ultradroite.

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Comme les djihadistes de l’autre camp – des gens qui leur ressemblent tant –, ces fanatiques de l’ultradroite fantasment une société « homogène », « pure » ?

Oui, mais il y a encore beaucoup d’autres similitudes entre ces « ennemis » si semblables. Ils partagent la même logique de « guerre de civilisation ». Il y a des discours sur l’hédonisme et le consumérisme qui se font écho dans les deux camps. Il y a aussi cette idée qu’ils se forgent d’eux-mêmes en se persuadant qu’ils jouent un rôle dans l’Histoire. Cette sublimation de l’acte violent permet de réduire une rie de masse à un acte fort contre l’islamisation de l’Europe. Non seulement tous ces radicaux se nourrissent des actions de leurs adversaires pour justifier les leurs, mais ils s’imitent. Entre autres exemples, depuis les attentats-suicides commis par des islamistes, on note un retour des références chrétiennes dans l’ultradroite, qui était autrefois plutôt néopaïenne. On voit parfois revenir des slogans qui convoquent les croisades.

Les adversaires désignés varient au fil des époques, mais il y a toujours au moins un combat en cours contre une catégorie de la population « intérieure » accusée de bénéficier de soutiens étrangers pour s’attaquer à l’identité nationale.

Une théorie répandue dans l’ultradroite n’est-elle pas qu’il faut « accélérer un processus de guerre inévitable » pour espérer que les blancs en sortent gagnant ?

C’est en effet la théorie de « l’accélérationnisme » développée dans le manifeste de Christchurch et dont la mise en pratique passe notamment par le terrorisme, des attentats ciblés contre les musulmans. Tous les services de renseignement, des deux côtés de l’Atlantique, ont connaissance de cette évolution qui accroît la menace terroriste d’ultradroite.

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Pour l’heure, l’islamophobie est le principal moteur de de l’ultradroite, mais dans le cadre de ce même logiciel idéologique, d’autres cibles ne pourraient-elle pas se substituer aux musulmans : les juifs, les noirs, tout groupe ethnique et/ou politique jugé « menaçant » ? Le discours de la haine et de la forteresse assiégée ne brasse-t-il pas très large ?

Dans cette manière de voir le monde qui se construit sur le rejet de l’altérité, les adversaires désignés varient au fil des époques, mais il y a toujours au moins un combat en cours contre une catégorie de la population « intérieure » accusée de bénéficier de soutiens étrangers pour s’attaquer à l’identité nationale. Les ancêtres idéologiques de l’ultradroite actuelle étaient des antisémites convaincus d’un complot juif international. Ils se sont aussi beaucoup occupé d’anticommunisme pendant la guerre froide. Depuis les attentats islamistes, ce sont les musulmans qui ont leurs faveurs. Mais cela pourrait encore évoluer, car ils existent en quelque sorte à travers leurs ennemis. L’histoire belge qui vient d’éclater montre bien que ceux-ci peuvent prendre encore d’autres visages, par exemple ceux de scientifiques dans le cadre d’une crise sanitaire, parce qu’ils sont perçus comme complices d’un complot des « élites » pour menacer les « libertés ». En quelque sorte, ces gens ont toujours besoin de se sentir en guerre pour trouver une justification à leur engagement.

 

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