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Coronavirus : le variant Delta nous réserve-t-il une mauvaise surprise ?

Marius Gilbert : « La situation que nous connaissons actuellement en Belgique rappelle la séquence qui a débuté lorsque le variant Alpha est apparu outre-Manche vers la fin de l’année dernière. » | © Ronald Dersin

Société

Le virus SARS-CoV-2 est encore bien présent parmi nous. Sous la forme de son variant britannique, désormais appelé « Alpha », mais aussi sous celle du mutant « indien », rebaptisé « Delta ». Ce dernier est plus contagieux que ses prédécesseurs : il semble plus en « capacité » de contaminer des personnes vaccinées et il se pourrait qu’il devienne la souche dominante en Belgique. Faut-il s’en inquiéter ? Eléments de réponse avec l’épidémiologiste de l’ULB Marius Gilbert.

Alors que le temps est plutôt à se réjouir des courbes d’hospitalisation en baisse et du relâchement des mesures sanitaires. Alors que le soleil se montre un peu plus, que les Diables rouges s’apprêtent à défier l’Europe du football devant des supporters autorisés à les regarder, voire à les célébrer, notamment à l’intérieur des cafés. Alors que l’odeur des barbecues se fait sentir dans les jardins (pour ceux qui en un). Alors que tous veulent revivre, respirer, se revoir entre amis et en famille, se sentir enfin plus libre. Alors que les vacances approchent et que l’été nous tend les bras…

Alors que tout cela et plus encore, la communauté scientifique, tant en Belgique qu’en France, se pose encore bien des questions – de manière évidemment peu audible dans le contexte que nous venons de décrire – sur l’avenir de la crise sanitaire. Principalement à l’endroit des variants, et plus singulièrement à propos du mutant « indien », récemment rebaptisé Delta par l’Organisation mondiale de la santé. C’est plus particulièrement le B0.1.617.2 qui interpelle, soit la deuxième forme de ce variant « indien », qui en compte trois. Il s’agit du responsable de la situation catastrophique observée depuis quelques semaines dans le sous-continent de l’Asie du Sud, avec déjà plus de 300 000 morts en Inde. Cette donnée doit évidemment être interprétée en tenant compte du fait qu’on évoque ici un territoire comptant près de 1,4 milliard d’habitants.

« Nous continuons d’observer une transmissibilité en nette hausse et un nombre croissant de pays qui signalent des flambées liées à ce variant »

Ce « Delta 2 » s’est ensuite répandu dans l’Asie du Sud-Est, surprenant des populations et des gouvernements qui avaient le sentiment que le plus gros de la crise sanitaire liée au SARS-CoV-2 était derrière eux. C’est le cas au Vietnam, où une déclinaison de Delta 2 – comment l’OMS l’appellera-t-elle ? – vient d’être mise au jour. Cette propagation importante du variant indien inquiète la responsable technique de la lutte contre le Covid-19 au sein de l’OMS. « Nous continuons d’observer une transmissibilité en nette hausse et un nombre croissant de pays qui signalent des flambées liées à ce variant », déclarait-elle la semaine dernière. Dès lors, l’agence internationale estime qu’il est « prioritaire » de conduire « de nouvelles études » sur Delta et ses cousins présents et à venir.

Ce qui frappe aussi, c’est la progression par à-coups violents de Delta 2. « Il y a trois mois, il était encore minoritaire à New Delhi, puis il s’est imposé sur les autres souches. On a observé le même phénomène au Royaume-Uni, où le variant Delta a déjà fait valoir ses atouts sélectifs de telle manière qu’il a supplanté son cousin Alpha », explique Marius Gilbert. Début juin, le Public Health England (PHE) – le Sciensano anglais – évaluait que le variant Delta est jusqu’à deux fois plus transmissible que le variant Alpha, lequel était déjà lui-même plus virulent que ses prédécesseurs au point d’ailleurs d’avoir été le déclencheur de la troisième vague.

En Angleterre, le variant Delta (indien) a déjà pris le dessus sur son cousin Alpha (britannique) © Niklas HALLE’N / AFP)

Préoccupant aussi, le fait que les dernières observations réalisées en Grande-Bretagne montrent que la courbe des transmissions a recommencé à augmenter à la fin du mois de mai. Pire encore : Delta semble plus « habile » que ses prédécesseurs quand il s’agit pour lui de franchir la barrière immunitaire des personnes vaccinées (c’est ce que les épidémiologistes appellent l’« échappement vaccinal », dans un jargon qui ne dit peut-être pas assez clairement que les vaccins ne sont pas efficaces à 100 %). Enfin, dans une récente édition, nos confrères du Monde avançaient que « de premières données en Angleterre et en Ecosse suggèrent un risque d’hospitalisation accru » en lien avec le variant « indien ». Il faudrait cependant relativiser cette information, car les signes d’augmentation se marquent de manière inégale dans différentes régions du Royaume-Uni.

En France, les membres du Conseil scientifique Covid-19 ont récemment rédigé un rapport sur le variant Delta, dont la présence a été détectée dans neuf régions de l’Hexagone. Il ne s’agit que de quelques centaines de cas, encore qu’il y ait une forte probabilité de sous-estimation. Ce qui frappe surtout, c’est cette considération glissée dans le rapport susmentionné par les scientifiques qui conseillent les décideurs politiques français : « Ceci rappelle la situation dans laquelle nous étions avec le variant britannique à la fin décembre 2020. » En l’espèce, la « situation » évoquée est celle qui a précédé le début de la troisième vague.

Dans ce contexte, certains experts d’outre-Quiévrain parlent déjà de la « progression inexorable » du variant Delta, estimant qu’il devrait forcément se substituer au variant Alpha. C’est par exemple le cas du virologue lyonnais Bernard Lima, membre du Conseil scientifique précité. D’autres experts bleu-blanc-rouge n’hésitent plus à sortir la grosse artillerie, tel par exemple l’épidémiologiste Mircea Sofonea (Université de Montpellier), qui déclarait la semaine dernière : « Si le relâchement est massif, il y a un potentiel de quatrième vague car, parmi les personnes qui ne sont pas encore vaccinées, il y a un réservoir de personnes à contaminer qui pourrait créer une nouvelle tension hospitalière. » (Le Monde, daté du 5 juin 2021)

« Les scientifiques n’ont pas encore percé tous les mystères de la dynamique des variants »

Comment faut-il implémenter ce flux d’informations préoccupantes dans l’analyse de la situation sanitaire belge ?  C’est ce que nous avons cherché à savoir en faisant appel à l’expertise de Marius Gilbert, l’épidémiologiste de l’ULB. Avec le sens de la nuance qui le caractérise, ce scientifique tient un discours qui incite le gouvernement fédéral à la plus grande vigilance quant aux évolutions à venir du variant Delta, tout en ne versant pas dans l’alarmisme. Pour le dire tout de go, Marius Gilbert estime qu’il est prématuré de parler à ce stade d’un scénario catastrophe qui serait provoqué par l’invasion de ce variant. Certes, au même titre que ses confrères français, cet expert relève que « la situation que nous connaissons actuellement en Belgique rappelle la séquence qui a débuté lorsque le variant Alpha est apparu outre-Manche vers la fin de l’année dernière. Il s’est d’abord imposé là-bas. Ensuite, avec un décalage, il est aussi devenu dominant sur notre territoire. Aujourd’hui, on constate que son successeur, le variant Delta ou variant « indien », a pris le dessus au Royaume-Uni. Il est donc probable qu’il le fera bientôt en Belgique aussi. Toutefois, on ne peut pas encore dire à ce stade qu’il s’agit d’un scénario inéluctable. En termes de prévisions, cette crise sanitaire a connu de nombreuses évolutions surprenantes. Au surplus, les scientifiques n’ont pas encore percé tous les mystères de la dynamique des variants. »

Marius Gilbert : « Ce variant Delta qui se transmet plus facilement participera peut-être à un certain regain de la transmission en Belgique, mais il n’est pas couru d’avance qu’il ait un impact sur la courbe des hospitalisations. » © Ronald Dersin.

L’expert de l’ULB confirme que le variant Delta est plus contagieux que le variant Alpha qui, pour l’heure, est encore largement dominant en Belgique. Il remarque également que ses « capacités » sont possiblement supérieures en termes « d’échappement vaccinal ». Mais plutôt que de crier au loup, il note un élément positif qui pourrait avoir une influence majeure dans les semaines à venir : « Ce variant Delta qui se transmet plus facilement participera peut-être à un certain regain de la transmission en Belgique, mais il n’est pas couru d’avance qu’il ait un impact sur la courbe des hospitalisations. Le réservoir des personnes à contaminer, pour reprendre l’expression de mon confrère de l’Université de Montpellier, se réduit à grande vitesse grâce la campagne de vaccination. Dans leur immense majorité, les profils à risque sont d’ores et déjà protégés. Il faut évidemment tenir compte du fait que des personnes peuvent être contaminés par ce variant alors qu’elles ont été vaccinées, mais on ne peut préjuger dans quelle proportion cela se fera et, à ce stade, cela reste très marginal. Surtout, dans de tels cas, on observe que les patients, encore plus ceux qui sont entièrement vaccinés, ne développent pas de formes sévères de la maladie. »

« Les signaux annonçant le risque d’une quatrième vague suffisamment importante pour causer une nouvelle surcharge des hôpitaux n’apparaissent pas actuellement »

C’est en effet ce qui a été observé, fin mai, dans une maison de retraite de Nivelles où la moitié des résidents ont été contaminés par le variant Delta alors qu’ils étaient pourtant vaccinés. Certes, 9 patients très âgés sont décédés après leur infection mais il est rapporté que l’espoir de vie de ces personnes était déjà limité, hors-contexte Covid, par une santé fragile. 57 autres résidents contaminés s’en sont sortis avec des symptômes légers (maux de têtes, problèmes digestifs). Pour Gilbert, cela préfigure un avenir possible de l’épidémie en Belgique : « On pourrait se trouver dans une configuration où, à cause de nouveaux variants, la vaccination réduirait fortement la transmission du virus sans réussir pour autant à l’interrompre, mais où, dans le même temps, la protection vaccinale limiterait fortement les évolutions vers des formes graves de la maladie et donc les hospitalisations. Grâce à la vaccination de masse, on a passé un cap. Les signaux annonçant le risque d’une quatrième vague suffisamment importante pour causer une nouvelle surcharge des hôpitaux n’apparaissent pas actuellement. »

Toutefois, le virus se propage toujours beaucoup dans le monde et plus encore dans des parties de la planète où les moyens manquent pour mener des campagnes massives de vaccination. Or, plus un virus circule, plus il mute. Du bout de lèvres, Marius Gilbert admet qu’on ne peut pas exclure que ces variations infinies puissent éventuellement déboucher sur l’apparition d’un mutant bien plus problématique encore que le variant Delta. Tout en insistant sur le fait qu’« on ne peut construire une politique de santé publique sur un scénario du pire », tout en misant sur « les progrès constants de la recherche qui vont encore améliorer les vaccins et les possibilités thérapeutiques », l’épidémiologiste incite nos décideurs politiques à « s’engager dans une vision de long terme permettant de limiter l’impact socio-économique des virus se propageant par les voies respiratoires. Ce qui devrait passer par un soutien massif à l’équipement des lieux sociaux (Horeca, salles de spectacles, magasins…) en matériel de ventilation et de désinfection de l’air. »

Cela ne semble pas être la priorité du moment. Mais il est vrai que l’été est plus favorable aux fourmis qu’aux cigales, que les buts espérés des Diables rouges mobilisent tous les espoirs et que les vacances qui s’approchent ont un parfum de libération. On fera les comptes en septembre, mais on croit comprendre que personne ne sait prévoir à ce stade ce que donnera exactement l’addition d’un inévitable relâchement estival, des célébrations collectives probables liées à l’Euro de football et de l’offensive du variant Delta.

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