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Un conférencier de l’IHECS accusé de sexisme et de racisme

Le cours a eu lieu au "Velge", un auditoire en forme d'Agora, particulièrement apprécié pour favoriser l'interraction entre les élèves et le professeur. | © IHECS

Société

Depuis plusieurs semaines, les déclarations déplacées de membres du corps enseignant enflamment les universités belges. La dernière en date : les souvenirs intimes teintés de racisme d’un professeur-invité à l’IHECS avec une femme rwandaise. Chez les étudiants et les militants, c’est l’indignation.

 

On disait d’elle que quand elle marchait, elle avait « l’élégance d’une génisse », lâche le conférencier, après moins de dix minutes d’intervention au cours de « formes musicales » de l’IHECS, une école de communication bruxelloise. L’invité du jour, Michel Demeuldre, fait rire les élèves présents, à en croire les bruits de fond du podcast qui retransmet, plusieurs semaines après le cours, l’intégralité de son discours.

« Elle », c’est une ex-compagne originaire du Rwanda. Dans une tirade décousue où l’on peine à trouver un lien avec les musiques du monde, dont il est un expert, il revient notamment sur son intimité passée avec la jeune femme d’alors : « Du côté rwandais (…) et ça je trouve que ça devrait être inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO : la façon de faire jouir les femmes au Rwanda (…) vous devez titiller le clitoris, et pour que ça soit efficace, il faut bien tirer… les jeunes filles se tirent les lèvres pour que ça soit bien proéminent et facile à faire ». Il invite ensuite les étudiantes à s' »exercer », puisque cela a « de nombreux avantages ».

C’est un groupe de décolonisation, animé par des associations et des militants bruxellois, flamands et wallons, qui sonne l’alerte. Dans un communiqué, le « Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations » fustige les propos du professeur, qui s’est également fendu d’une imitation de l’accent congolais des plus clichés lors de son intervention. « À la question de savoir ce qui le motive à parler des musiques populaires auprès des jeunes, le professeur totalement hors sujet se perd dans une espèce de récit personnel teinté d’un sexisme et d’un racisme conscient ou inconscient patents », dénonce le collectif, composé notamment de jeunes racisés.

Cela « démontre une fois de plus la nécessité absolue de décoloniser les esprits au sein de notre société », ajoute le groupe, avant de conclure par les hashtags « Je ne suis pas ta négresse » et « I’m not your sextoy ».

Responsabilité éducative et « humour »

Si durant le cours, personne ne s’est indigné, la nature des propos de Michel Demeuldre est désormais largement débattue par les étudiants. Problématiques, ils ne semblent pourtant pas inquiéter certains qui les défendent, au nom de la liberté d’expression et de l’humour. « Je tiens à préciser, dans un souci de pluralisme des avis des étudiants en BAC2 à l’IHECS, dont je fais partie, que nous ne partageons pas tous cet avis. En effet nous sommes plusieurs à penser que malgré ses propos assez caricaturaux et peut-être légèrement déplacés dans le cadre d’une conférence sur la musique – en effet, parler de matière sexuelle dans un cours de formes musicales, bof bof, quoique -, il ne faut pas oublier que le ton employé n’était pas celui d’un sexiste ou raciste, mais bien celui de l’humour », défend un jeune homme sur Facebook, en réponse au communiqué.

« Étant dans une école de commu, je me fais un réel plaisir d’en apprendre plus d’une personne qui a voyagé et qui a beaucoup de choses à nous raconter. Je peux comprendre que certaines personnes aient pu être choquées, blessées, et pour cette raison je pense que ce conférencier n’a plus rien à faire à l’IHECS, mais n’oublions pas non plus que ‘crier au crime’ pour quelque chose qui n’est pas justifié décrédibilise complètement les réels combats contre le racisme que nous devons mener chaque jour », conclut-il.

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©didierreynders.be – La haute école de communication accueille régulièrement des invités, comme ici Didier Reynders.

Face à lui, une ihecsienne réagit : « Viser une catégorie de femmes selon leur origine et souligner leurs performances sexuelles qui seraient attribuées à ces mêmes origines, oui, c’est du racisme. Et oui, c’est du sexisme. Donc oui, c’est punissable et il est légitime de dire que non, ça ne passe pas ». « Pour lutter contre le racisme, Il ne faut pas attendre que quelqu’un hurle le mot ‘nègre’ au milieu de la place du village, mais plutôt dénoncer chaque action, chaque parole stigmatisante, jusqu’à ce que ceux qui ne le réalisent pas encore comprennent que tout n’est pas acceptable », dénonce-t-elle. Celle-ci est rejointe par d’autres commentaires, qui revendiquent de laisser en priorité le jugement de ce type de polémique aux racisés, premiers concernés.

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Une autre étudiante, de l’ULB cette fois – où l’intervenant a enseigné et où a résonné récemment un autre scandale sexiste – souligne la responsabilité pédagogique de l’invité : « Un professeur ne devrait pas faire cela, car même si l’audience est assez censée, je l’espère, pour faire la part des choses, les étudiants sont là pour apprendre la vérité, pas pour assister à des propos mensongers et des caricatures ».

Alors que la polémique bat son plein, une centaine d’étudiants de deuxième année de l’IHECS s’est également fendue d’une lettre ouverte pour défendre le professeur, rapporte RTL, dénonçant un « flot médiatique rempli de stéréotypes et de généralisations ». « Nous ne prétendons pas juger de la légalité de ces propos mais nous estimons que, même s’ils étaient déplacés, les propos tenus par Mr. Demeuldre n’incitaient ni à la haine, ni à la discrimination ou au sexisme », argumentent-ils curieusement, ajoutant que « l’enregistrement audio » ne permettait pas « d’appréhender la communication non-verbale qui accompagnait le discours ». Les communicateurs en herbe regrettent ensuite l' »exposition dans les médias » de ce cours peu banal, appelant à la « réflexion », au « recul », et au « bon sens afin de ne pas tomber dans la diffamation et les propos irrespectueux ».

L’IHECS et l’ULB dans la tourmente

« La fermeté de notre position est d’autant plus renforcée qu’il s’agit ici de propos tenus par un membre d’un corps enseignant universitaire », attaque le collectif. « La responsabilité de Monsieur Demeuldre n’en est donc que plus grande en tant que représentant de son établissement d’une part et en tant que fonctionnaire chargé d’une mission d’éducation d’autre part ». Mais l’IHECS, au sein de laquelle s’est tenu le cours, tente de minimiser la portée de ces propos : « sortie de contexte », « maladresse », voire même « diffamation » sont les premiers arguments lancés par le service communication contacté par téléphone ce matin.

Pour l’école, la tirade de M. Demeuldre a essentiellement été sortie de son contexte, malgré l’existence d’un enregistrement audio complet. « Si certains propos ont été reçus de façon choquante par les auditeurs absents de la conférence ayant réagi sur les réseaux sociaux, les propos effectivement très crus de M. Demeuldre sur certaines pratiques sexuelles anciennes au Rwanda et en Afrique de l’est, renvoient à des pratiques qui semblent largement documentées dans la littérature scientifique« , détaille un communiqué de presse diffusé ce lundi après-midi.

L’IHECS estime également, dans un premier temps, ne pouvoir qu’inviter ses conférenciers, à l’avenir, à « être prudents », soulignant « la nécessité de rester dans le cadre de propos académiques et d’éviter autant que faire se peut des digressions qui peuvent heurter la sensibilité des étudiants », et ce tout en respectant « la liberté académique, la liberté d’expression et de ton » que l’école veut « la plus large possible ».

L’Institut défend cependant le choix de son intervenant, un homme « qui a toujours voulu promouvoir dans son parcours la connaissance et le respect des cultures ; il a toujours voulu lutter contre la xénophobie, le racisme et en faveur de l’égalité des genres », peut-on lire.

©IHECS – Cruelle ironie : en décembre dernier, une vingtaine d’étudiantes de l’IHECS avait publié une opinion dans La Libre sous le titre « À Bruxelles, nous voulons être respectées en tant que femmes, qu’êtres humains ».

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L’Université libre de Bruxelles a également été rapidement pointée du doigt, le professeur ayant, en son temps, fait partie du corps enseignant – même si tout lien avec lui a disparu du site de l’université depuis. Alors que le souvenir de l’e-mail sexiste de la Faculté de médecine est toujours bien vivace, l’ULB se défend : « Les autorités de l’ULB ont été informées, ce jour, des propos tenus à l’IHECS par cet ancien professeur qui n’a plus aucune charge de cours ni de recherche dans notre institution. Elles s’associent à votre indignation face à des propos stigmatisants et contraires à nos valeurs. L’ULB est une université engagée et porte haut le combat contre toute forme de sexisme et de racisme », ajoutant ensuite que des « actions et mesures » liées au sexisme sont en préparation.

« J’espère que certains au moins en ont retiré autre chose que ‘les propos de comptoir’ qu’on me crédite »

Dans une lettre de deux pages, M. Demeuldre est revenu avec force d’arguments sociologiques et anthropologiques sur l’évènement, après avoir présenté ses excuses : « Je peux admettre que j’ai (…) été maladroit et si une ou plusieurs personnes ont été choquées, croyez bien que je le regrette sincèrement et que je m’en excuse car je n’ai jamais voulu manquer de respect envers quiconque : toute ma vie est là pour en attester ». Il a ensuite soulevé l’absence de réactions des élèves, durant le cours, qui a eu lieu il y a deux mois. « Mes anciens étudiants peuvent témoigner de ma préférence pour les échanges, qu’à l’occasion, je tente de susciter par un certain sens de la provocation », concède l’invité.

« Cela étant dit, je ne resterai pas passif si ce lynchage diffamant perdure sur les réseaux sociaux », écrit M. Demeuldre. « Il y va de ma réputation, de mon honneur et si l’on met en doute mes valeurs (…) pour lesquelles je n’ai cessé de me battre et de m’instruire, je réclame un débat contradictoire public », demande l’intéressé, avant de revenir sur les raisons « historiques » qui l’ont poussé à qualifier, par exemple, son ex-compagne de génisse. « Comme pour l’éleveur la valeur sociale et économique est la vache, il est donc compréhensible que l’aptitude à la course, le maniement de la lance et du bâton soient valorisés et que ‘l’élégance de la génisse’ soit modélisée dans une culture où l’on dédicaçait des poèmes à des vaches », argumente-t-il, après avoir davantage explicité les liens établis entre ses propos et le cours.

Quant à ses conseils en matière de sexualité, il ajoute : « Quand j’ai soutenu que cela mériterait d’être inscrit au patrimoine de l’Unesco, c’était parce que c’est la seule technique érotique qui vise clairement à procurer du plaisir à la femme alors que les pratiques d’incision, de clitoridectomie, d’infibulation sont répandues dans tout l’Est africain pour éviter que la femme ne recherche le plaisir ».

Le professeur s’est défendu de ne pas avoir tenu le même discours théorique devant l’auditoire, afin d’éviter « un exposé trop pédant ». « J’ai banni les termes abstraits et fait passer par l’imitation et par les clips toute cette partie de mon exposé consacrée aux rythmes gestuels, chorégraphiques, musicaux en montrant qu’il n’est pas pertinent d’isoler l’objet d’étude musical de ses contextes culturels », a-t-il conclu dans sa lettre.

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