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«J’ai reçu des menaces de mort d’individus convaincus que le sida résultait d’une conspiration des labos»

Le microbiologiste Peter Piot dans sa maison à Londres. Il se prépare à quitter la capitale britannique pour rejoindre Bruxelles en août. ©Bart Lenoir/ BelgaLENOIR

Société

Mandarin de la recherche sur les virus – dont Ebola et le VIH -, conseiller spécial d’Ursula von der Leyen à l’Europe, le microbiologiste belge Peter Piot nous a accordé un entretien fleuve. Il y est question de la crise sanitaire bien sûr, de la gestion globale de la pandémie, de la fameuse “lumière au bout du tunnel” qui n’est pas synonyme, insiste-t-il d’une éradication du virus. Il faudra veiller au grain, rendre peut-être la vaccination obligatoire dans certaines sphères et observer plus que jamais les chauve-souris de près.

Directeur de la London School of Hygiene & Tropical Medicine depuis 2010, Peter Piot (*) se prépare, avec son épouse, l’anthropologue américaine Heidi Larson, à plier bagage – le Brexit n’est pas étranger à ce choix – et à regagner la Belgique, en l’occurrence Bruxelles où il n’a plus vécu depuis très longtemps. Retour donc au cœur de l’Europe où il conseille par ailleurs Ursula von der Leyen, présidente de la Commission. Haut fonctionnaire des Nations Unies, Peter Piot a été notamment directeur de l’Onusida depuis sa création en 1995 jusqu’en 2008. Dans ce cadre, nous l’avions rencontré en 2007 Chine lors d’une mission économique princière. La voix est jeune, le visage avenant. Peter Piot est un monstre sacré, un Belge des grands jours. Flamand et polyglotte, évidemment.
Son déménagement imminent à Bruxelles n’a pas de lien direct, dit-il avec le fait qu’il conseille désormais Ursula von der Leyen. Car il reste, insiste-t-il, un scientifique avant tout. « Je ne suis qu’un « advisor » à temps partiel, pas un politique . Et je ne vais pas devenir fonctionnaire de la Commission européenne. Je reste aussi attaché à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. »
Le 25 octobre 2016, en tant que directeur de cet établissement notamment, il accueillait Bill Gates qui était venu à la rencontre des chercheurs de pointe dans les domaines de la malaria et du développement de vaccins. Il détaillait le travail de ses collègues, en partenariat avec la Bill & Melinda Gates Foundation, pour résoudre des questions urgentes de santé globale.
L’homme de terrain, l’intellectuel à la silhouette qui était passé à travers Ebola entre autres, a été terrassé par le dernier coronavirus.En mai 2020, il recevait le New York Times dans sa maison de Londres. Il détaillait alors comment le Sars-cov2 avait eu raison de son corps, l’avait possédé un temps, de façon sidérante. Des maux de têtes inédits, persistants. Un « mal aux cheveux » qu’il n’avait jamais ressenti auparavant. Des difficultés respiratoires aussi.

« Plus jeune, j’avais un objectif : « Get out of here ». (…) J’ai décidé de revenir en Belgique. Le Brexit, ce n’est pas mon truc »

« Ma femme  travaille sur la confiance dans les vaccins. C’est la reine de ce sujet… elle travaille auprès de l’Europe également. Sa carrière explose et je vais la suivre dans ces projets». Heidi Larson a fondé le Vaccine Confidence Project de la London School of Hygiene & Tropical Medicine. Elle a également dirigé la Global Immunisation Communication à l’Unicef et est l’auteur de « Stuck : How Vaccine Rumors Start and Why They Don’t Go » (Bloqués : Comment les rumeurs sur les vaccins naissent et pourquoi elles s’incrustent).« Ensemble », poursuit le microbiologiste, « nous avons énormément voyagé… Une des chose que l’on a apprises avec le Covid, c’est qu’on peut travailler de la lune, pour autant bien sûr que le job se prête à du télétravail. Personnellement, j’ai plutôt besoin de contacts sociaux. Nous allons bientôt nous établir à Bruxelles. Ce sera notre base, notre QG. Cela faisait une dizaine d’années qu’on était ici. Je suis arrivé au terme de ma carrière en tant qu directeur de L’École. Il est temps de changer d’air, et comme je le disais de suivre mon épouse sur le terrain. Par ailleurs le Brexit ici crée une ambiance assez anti-européenne. Je veux dire au Royaume Uni en général car Londres fait figure d’exception, la capitale britannique reste très pro-europénne bien sûr. Et très mixte. J’y ai un voisin d’origine indienne, d’autres sont grecs et britanniques de souche. Au départ, nous sommes arrivés ici à Londres car le pays était si ouvert, avec tant de jeunes Européens qui débarquaient pour y saisir des opportunités. Mais l’ambiance Brexit, ce n’est pas mon truc. Donc, après ces années nous nous sommes dit : où va-t-on ? Nous avons vécu un peu partout. J’ai une expérience longue en Afrique ais n’ai jamais vécu en Asie même si j’y ai passé du temps. Ma femme a vécu au Népal il y a très longtemps. Bref, nous avons pensé à Bruxelles qui, sur un plan personnel nous attire. Pour la qualité de vie et pour le caractère cosmopolite de la ville aussi. On se réjouit tous deux de rejoindre la Belgique. Bruxelles est un vrai choix. Quand j’étais jeune, la capitale de la Belgique était plus provinciale. Je vivais à Keerbergen, dans le nord du Brabant et j’allais surtout à Bruxelles pour les sorties. A part le musée dédié au père Damien, tout proche (le Damiaan museum à Tremelo), il n’y a pas grand-chose. J’avais un objectif : « Get out of here ! » – sortir d’ici…»

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Vous aviez depuis très jeune ce goût de la découverte.

Peter Piot. La curiosité, c’est la mère de la science. J’ai toujours été curieux. Je veux tout savoir depuis tout petit. J’ai poursuivi tout le monde avec mes pourquoi et comment… Des questions qui portaient plus sur la biologie ou la nature que le fonctionnement d’une radio ou d’une voiture. J’ai dû être une terreur pour mes parents !

Vous avez été honoré à maintes reprises au fil de votre carrière. Vous travaillez avec la Bill & Melinda Gates Foundation où vous avez été nommé Senior Fellow dans le cadre du Global Health Program. Vous avez reçu Bill Gates à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. Comment percevez-vous son action, son personnage, ses évocations « visionnaires » ?

Bill Gates est un personnage exceptionnel, d’abord bien sûr en tant qu’entrepreneur et fondateur de Microsoft, mais aussi par le fait qu’il a choisi de dépenser la majeure partie de son énorme fortune pour soutenir des causes comme la santé dans les pays en développement, le changement climatique et l’éducation. Il est passionné par la science et il vaut mieux être bien préparé et avoir tout lu quand on le rencontre…

Quelles sont les personnalités qui vous ont le plus marqué ?

Nelson Mandela est sans doute la personnalité qui m’a impressionné le plus, avec mon patron de dix ans, Kofi Annan. Mais j’ai eu le privilège de rencontrer des gens exceptionnels à tous les niveaux, que ce soient des politiciens, des p-dg, des personnes vivant avec le VIH, des scientifiques, des militants de pas mal de causes… Et dans tous les coins du monde. Pour ma formation scientifique et professionnelle, ce sont les chercheurs américains Stanley Falkow de Stanford et King Holmes de l’Université de Washington, ainsi que notre compatriote Paul Janssen de Janssen Pharmaceutica.

Et quels sont les honneurs qui vous rendent le plus fier ?

Le plus spectaculaire est sans doute le prix de l’Empereur du Japon que ce dernier m’a remis en personne. (Le grand cordon de l’ordre du Soleil levant du Japon remis le 6 novembre 2018 au Palais impérial, en reconnaissance de la « contribution significative » de Peter Piot à la promotion des efforts du Japon dans le domaine de la santé globale. Le gouvernement du Japon a coopéré activement dans le lutte contre le sida. Et a participé à Onusida. Dans ce cadre, ont rappelé les autorités nippones, le professeur Piot a fourni un « leadeship solide et a travaillé à la promotion du combat global contre le sida (…) » NDLR).

D’un autre côté, je suis fier aussi d’avoir reçu les honneurs de petites ONG, de personnes vivant avec le virus du SIDA au Burundi, au Sénégal, au Cambodge… Au-delà de plusieurs prix scientifiques, j’ai été agréablement et doublement surpris de recevoir le titre de baron en Belgique et un « knighthood » (titre de chevalier) en Angleterre.

« On pensait alors que seuls les homosexuels étaient touchés par le sida. Moi, je ne pouvais concevoir qu’un virus se soucie de l’orientation sexuelle de l’être humain ! »

L’Afrique fut, dites-vous, une expérience particulièrement fondatrice.

Deux choses qui ont complètement changé ma vie, la première, c’est l’épidémie d’Ebola, très mortelle, à laquelle j’ai été confronté lors de ma première visite en Afrique, et qui m’a beaucoup marqué. L’autre facette de ce périple fut le choc ressenti face à la pauvreté extrême. Et enfin, plus léger, la musique congolaise qui m’a captivé et sur laquelle j’adorais danser. J’avais 27 ans lors de ce premier voyage. J’y ai construit, gardé, entretenu beaucoup d’amitiés. La deuxième chose fut le sida, qui sévissait aussi au Congo – le Zaïre à l’époque. J’étais à Kinshasa lorsque j’ai découvert cette épidémie terrible.

Des moments dont vous avez, soulignez-vous, mesuré le poids avec le recul.

Quand on isole ou découvre un nouveau virus, c’est un moment très fort, mais on ne le sait pas à l’instant même.

 

Peter Piot : « J’ai eu de nombreuses rencontres avec des personnes atteintes de HIV, jusque dans les prisons en Chine. J’ai rendu visite aussi à des toxicomanes en Inde ou en Indonésie. Tous souffraient de discrimination. Cela m’a touché. » ©Bart Lenoir/Belga

Vous rappelez que les esprits étaient terriblement fermés à l’époque, au début des années 80, quant au mode de reproduction prétendu de ce virus…

On disait à l’époque que c’était lié directement à l’homosexualité, que seuls les homos étaient touchés, etc. Moi, je ne pouvais pas concevoir qu’un virus se soucie de l’orientation sexuelle de l’être humain ! Quelle est la raison d’être d’un virus : trouver des cellules vivantes. Un virus ne peut survivre en-dehors d’un matière vivante. Il cherche constamment un hôte. Le contact sexuel, c’est un moyen comme un autre pour un virus comme le HIV de se propager. Pour la Covid, c’est une transmission respiratoire.

Vous avez dénoncé bien sûr cette approche réductrice et sectaire, cette conception limitée d’un mal. Vous avez dû lutter contre des levées de bouclier de certaines sphères hyper conservatrices.

Absolument. Il y a eu alors pas mal d’errements dans les interprétations. Il faut se souvenir que beaucoup de gens en sont morts à l’époque en Belgique aussi. J’ai eu de nombreuses rencontres avec des personnes atteintes de HIV, jusque dans les prisons en Chine. J’ai rendu visite aussi à des toxicomanes en Inde ou en Indonésie. Tous souffraient de discrimination. Cela m’a touché.

A l’époque, des millions de gens mouraient du sida et les chefs d’État niaient ce problème, prétendaient qu’il n’existait pas.

Cette discrimination englobait les homosexuels, les toxicomanes mais aussi les personnes de couleur.

Je me souviens en particulier d’un moment très fort en avril 2001 à Abuja, la capitale du Nigeria. C’était lors d’un sommet organisé par Olusegun Obasanjo (chef de l’État de 1976 à 1979 au sein du gouvernement militaire fédéral puis, revenu à la vie civile, il est élu président de la République pour deux mandats successifs, de 1999 à 2007), alors président du Nigeria et président de l’Organisation de l’Unité africaine, aujourd’hui appelée Union africaine. C’était un sommet dédié au sida. (African Summit on HIV/AIDS, Tuberculosis and Other Related Infectious Diseases). Le président Obasanjo avait décidé d’organiser ce sommet après notre rencontre au Forum économique mondial de Davos. A l’époque, des millions de gens mouraient du sida et les chefs d’État niaient ce problème, prétendaient qu’il n’existait pas. Mais lors de ce sommet, mes présidents des différents États présents au Forum ont pris la parole l’un après l’autre en disant : nous avons un problème. Cela reste un des moments les plus forts que j’ai vécus. Ils ont reconnu les choses, les ont rendues publiques. Quand les Blanc en parlaient, ça ne marquait pas les esprits.

Il y avait alors, rappelez-vous, des connexions clairement racistes dans la façon d’appréhender le sida.

Oui. J’ajouterai que le fait pour ces présidents d’avoir verbalisé les choses a eu un impact psychologique important. En psychothérapie, on considère souvent qu’aussi longtemps qu’un problème n’est pas exprimé, on ne peut pas le résoudre.

Travailler sur les questions du sida n’était pas évident. Parler sexe et drogue était tabou dans la plupart des pays.

Il y avait dans l’interprétation de la pandémie du sida ce côté « punition du diable »…

J’ai travaillé avec Kofi Annan sur ces sujets. C’était un personnage fantastique, très exigeant. Il m’appuyait aussi car à l’époque, travailler sur les questions du sida n’était pas évident. Parler sexe et drogue était tabou dans la plupart des pays.

La diabolisation, notamment par rapport à la Chine, a été et reste présente dans l’épidémie du Sars-Cov2. Parmi les autres parallèle à faire, il y la source animale bien sûr, nous y reviendrons, mais aussi le fait qu’on a sous-estimé l’impact et le déploiement du virus à l’échelle mondiale ?

L’épidémie que nous vivons était une catastrophe annoncée. Depuis qu’Ebola (*) s’est répandu en 2014 en Afrique de l’Ouest, un de mes leitmotivs était cette question : sommes-nous prêts pour une grande pandémie ? Et la réponse était : non. J’avais imaginé une espèce de grippe espagnole, comme il y a cent ans. Il y avait de nombreuses similarités et il fallait agir tout de suite. No time to lose. C’est une course contre la montre. Pour le sida, on a attendu trop longtemps aussi.
(*) (L’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest débute au sud-est de la Guinée en décembre 2013, avant de s’étendre au Liberia et à la Sierra Leone. Le Nigeria, le Mali, les États-Unis, le Sénégal, l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Italie sont aussi touchés par l’épidémie, mais dans une bien moindre mesure. C’est alors la première fois que ce virus, sans traitement connu, entraîne une contamination hors d’Afrique centrale puis hors du continent africain. NDLR)

Vous dites que les méthodes de protection ont quelque chose, aujourd’hui encore, de médiéval…

Autre point commun avec la pandémie du coronavirus : les approches purement médicales ne font pas tout. Au début de l’épidémie du sida, il n’y avait pas de traitement. Et aujourd’hui, il n’y a toujours pas de vaccin contre le sida. On est encore à préconiser le « safe sex », sans plus. Ce n’est pas très sophistiqué… Et ce qu’on a dû utiliser pour lutter contre la covid – les masques, la distance, l’isolement – n’est pas très différent de ce qui était recommandé dans les grandes épidémies du Moyen-Age. On songe à ces peintures représentant des scènes médiévales avec des personnages le visage couvert d’un masque en forme de bec d’oiseau… C’est terrible. Mais grâce à la recherche, nous avons maintenant des vaccins qui vont nous sortir de ce cauchemar.

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Vous voulez dire que la recherche ne suffisant pas à résoudre l’équation rapidement, il fallait ce fameux freins dans la vie sociale, économique, culturelle etc.

C’est un test pour toute la société. Il faut donc dans un sens une limitation de sa liberté personnelle. Si on n’avait rien fait, si on n’avait pris aucune mesure, si on avait donné la priorité à l’économique et aux libertés individuelles, on aurait dénombré des millions de morts rien qu’en Europe. On a appris aussi que ce choix théorique entre économie et santé publique est un faux dilemme. Une étude relayée récemment dans le Financial Times démontre que les pays qui ont fait le plus d’efforts ont souffert le moins en termes économiques. On a essayé de sauver et la santé, et l’économie, coûte que coûte. Il faut reconnaître aussi que personne n’avait été confronté à une crise pareille. L’épidémie de grippe espagnole remontait à la fin de la Première Guerre mondiale. Et, entre parenthèses, rappelons qu’elle avait fait plus de victimes que la guerre dans son ensemble. Or il n’y avait pas alors d’aviation commerciale. C’est dire si c’était un cataclysme. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus mobiles. Et on a des antibiotiques, des tests diagnostics, désormais aussi des vaccins… Je comprends que les gens en ont marre mais il y a, comme on dit, cette lumière au bout du tunnel, grâce au vaccin. En un minimum de temps on a pu développer et mettre sur le marché des vaccins efficaces et très sûrs.

Comment jugez-vous les mouvements rassemblant anti-masques, antivax, conspirationnistes, intégrant aussi des extrêmes politiques, des radicaux de droite notamment ?

Ces mouvements populistes sont dangereux et peuvent coûter des vies, même si je comprends que les gens en ont assez des restrictions. Je suis ultra choqué par ce qui se passe en Flandre notamment.

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Vous faites allusion à ces marches de soutien à Jürgen Conings, le militaire d’extrême droite qui a menacé de mort notamment le virologue Marc Van Ranst ?

Oui. Ces manifestations extrêmes heurtent. Ici aussi à Londres, il y a eu aussi des manifestations contre les lockdowns. Le frère de Jeremie Corbyn (leader du parti travailliste de 2015 à 2020) et les ultra-conservateurs, plutôt de droite, se sont trouvés dans la même manif !

Que penser aujourd’hui de la gestion de la crise sanitaire par les pays scandinaves ? Le Danemark multiplie les tests et avait commandé des vaccins dont d’autres États ne voulaient pas. La Suède et sa quête d’immunité collective « naturelle » qui ne fit guère ses preuves.

L’histoire jugera. Au début, des pays comme l’Allemagne, la Finlande, le Danemark étaient pris en exemple dans leur gestion de la crise. Mais le modèle suédois compte que vous évoquez accuse aujourd’hui la plus haute mortalité parmi les pays scandinaves.

Que dire encore du Royaume-Uni ?

Ce fut une catastrophe – environ 127000 morts au bas mot. En revanche le programme de vaccination est excellent, rapide, efficace. J’ai reçu personnellement ma première dose le 9 janvier déjà… un dimanche matin.

Depuis les premières campagnes de vaccination contre la variole en Angleterre, il y a eu des mouvements antivax.

Ursula von der Leyen a admis qu’il y avait eu des erreurs dans le déploiement des vaccins en Europe. On dit que l’Europe, acteur économique important, est un « nain géopolitique ». Comment jauger la distribution des vaccins entre les pays, dont l’impossibilité de sécuriser des lots d’AstraZeneca qui n’aurait pas honoré son contrat ?

Le problème des vaccins au sens large est lié à une production insuffisante. Mais il faut voir malgré tout qu’en moins d’un an, à peu près deux milliards de vaccins ont déjà été produits. C’est du jamais vu. Quant à AstraZeneca, ils n’ont pas l’expérience de gros producteurs de vaccins comme Merck, Sanofi, GSK ou Pfizer. Donc ils ont été clairement trop optimistes quant à leurs propres capacités de production. Le fait qu’ils n’aient pas pu fournir le nombre de vaccins promis a engendré de gros problèmes en Europe. Il a été confirmé, et dévoilé notamment dans le Financial Times, que le Royaume-Uni avait une priorité et qu’une clause d’exclusivité que l’Europe ignorait le liait à AstraZeneca. Mais je dois vous dire que tout ce qui touche aux négociations commerciales, ce n’est pas mon fort ! Entre-temps la plupart des pays européens se sont rattrapés et environ la moitié de la populatin a reçu sa première injection.

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De jeunes « influenceurs » disent avoir été approchés par une agence de communication pour dénigrer, voire démolir le vaccin Pfizer contre rémunération. Y a-t-il eu des attaques de ce type dans le cadre d’autres épidémies ?

Depuis les premières campagnes de vaccination contre la variole en Angleterre, il y a eu des mouvements antivax. Mais aujourd’hui les médias sociaux sont des amplificateurs très efficaces pour les thèses conspirationnistes, et je n’exclus évidemment pas dans ce constat les agendas géopolitiques…

A-t-on, dans la vaccination, suffisamment anticipé la suite – les troisièmes doses seront-elles imposées pour Pfizer, après combien de temps pour ce vaccin ?

C’est un des grands débats scientifiques et opérationnels : quelle est la durée de protection des vaccins ? Faudra-t-il une troisième dose (ou deuxième dans le cas du vaccin Janssen – Johnson & Johnson), et pour qui ? La bonne nouvelle est que les vaccins jusqu’ici restent efficaces contre les virus mutants (les variants) à condition d’avoir reçu les injections nécessaires.

Le 5 décembre 2008 à Dakar, au Sénégal. Peter Piot, directeur d’Onusida lors d’une visite officielle de la princesse Mathilde au Sénégal dans le cadre d’une conférence internationale sur le Sida et autres infections sexuellement transmissibles. ©Benoît Doppagne/Belga

Parmi les multiples sagas qui se sont développées et qu’on a retrouvées parfois dans plusieurs pays – masques, contradictions dans les infos, incohérence de certaines mesures parfois, gouvernance dans l’urgence etc. Outre son manque de cohésion en matière de santé, qui relève toujours des États bien sûr, quelles sont à vos yeux les plus grandes faiblesses de l’Europe ?

Le plus grand échec de l’Union européenne est lié au fait qu’elle n’a pas de compétence légale pour la santé. Elle n’a pas de mandat dans ce sens. Je comprends que les États aient leur propre politique de santé, les soins peuvent être gérés de façons très diverses. Pour prendre un exemple, l’Allemagne a commencé sous Bismarck… (Le système de sécurité sociale bismarckien a été au instauré à la fin du XIXe siècle par le chancelier Bismarck. Il repose sur la cogestion de l’assurance sociale par les salariés et les employeurs. NDLR) Chacun a ses vues, et on ne pourra tout uniformiser d’un bloc…

Quand on parle d’épidémie, il faut impérativement une Europe de la Santé. Elle doit se construire.

La politique de santé de l’Europe se trouvera-t-elle solidifiée à la sortie de cette crise ? Peut-on compter sur davantage d’Europe en matière de santé à l’avenir ?

Quand on parle d’épidémie, il faut impérativement une Europe de la Santé. Elle doit se construire. Au début les pays fermaient leurs frontières, on ne pouvait pas exporter les masques, les outils diagnostics etc. L’autre faiblesse était le manque cruel d’un organisme qui puisse investir dans la production de vaccins comme les États-Unis l’on fait avec l’agence gouvernementale BARDA (Biomedical Advanced Research and Development Authority). En Europe, il y a une proposition pour la création de l’équivalent de cette agence – sous le nom de HERA (Health Emergency Research Agency). Mais les possibilités d’action sont différentes.
Nous avons par exemple tous besoin de nouveaux vaccins pour répondre aux variants. Bien sûr le privé a lancé des recherches mais si on peut intervenir, on aura un accès prioritaire au(x) vaccin(s) comme le gouvernement britannique l’a fait en investissant dans Oxford pour le vaccin AstraZeneca. I faut aussi renforcer le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, l’European Centre for Disease Prevention and Control.

Quelles ont été en revanche les forces de l’Union malgré tout dans cette crise ?

L’Agence européenne des médicaments a bien fonctionné. Car si chaque État doit investiguer chaque médicament, en tester la sûreté, il faudra beaucoup plus de temps. Par ailleurs les commandes communes de vaccins notamment qui ont été beaucoup critiquées ont été très utiles. La Commission européenne aurait pu dire : cela ne relève pas de notre compétence, débrouillez-vous. La France et l’Allemagne s’en seraient alors bien sorties mais pas les petits pays. En Belgique, on se serait retrouvé je pense à la fin de l’embouteillage pour les vaccins…

Malgré notre statut de « Silicon Valley du vaccin » ?

Oui. Nous n’avons pas la nationalisme vaccinal, l’Europe exporte la moitié au moins de notre production.

A l’échelle globale, la pandémie a été gérée de manière diverse selon les régions. Certains pays asiatiques au départ rompus à ce type de virus ne sont néanmoins pas parvenus à empêcher de nouvelles vagues puissantes malgré des mesures appliquées à la lettre.

Les résultats en Asie et en Asie du Sud Est me fascinent dans l’ensemble. Ils ont eu en général une mortalité liée au coronavirus bien moindre. Mon fils habite le Laos, un pays de 7 à 8 millions d’habitants, ils n’ont pas eu un seul décès là-bas.

Parce que les mesures sont, dans cette république populaire, plus strictement appliquées, parce que la solidarité y serait davantage ancrée dans les esprits ?

C’est à la fois plus dictatorial et plus citoyen. On retrouve les mêmes traits, dans des proportions différentes et selon des lignes différentes aussi bien sûr, à Honk Kong, à Singapour ou en Corée du Sud. Ce sont en général les mêmes mesures que celles qui ont été prises en Belgique ou en Europe mais il faut les respecter sinon les conséquences sont plus importantes. Ce sont parfois aussi des mesures qui ne sont pas acceptables dans nos contrées.

Pour des raisons de protection de la vie privée entre autres.

Oui. En Corée du Sud par exemple, quand une personne est infectée, tous ses contacts sont tracés, on examine ses cartes de crédit, ses trajectoires via GPS, sa téléphonie mobile… Mais, il y a aussi cet aspect « citoyenneté » déjà évoqué. La première fois que j’ai visité le Japon – j’y vais deux fois par an, j’adore la cuisine japonaise – c’était en 1981. Je voyais des passants dans la rue avec des masques impeccables. Je pensais alors qu’ils étaient germophobes. Ensuite j’ai compris qu’ils portent ces masques pour protéger les autres lorsqu’ils sont enrhumés par exemple. L’étiquette sociale veut qu’on le porte pour protéger la communauté. C’est un geste altruiste. C’est d’ailleurs le cas du vaccin contre le coronavirus aussi : on le fait pour soi bien sûr, mais aussi et surtout pour protéger l’ensemble de la communauté.

Pays après pays, on déconfine et on crie victoire… Il faut rester prudent avant d’exulter.

L’Inde reste un foyer majeur de la pandémie : on redoutait des carnages dans les bidonvilles mais il semblerait que les populations les plus démunies auraient été plus protégées. Certains observateurs auraient évoqué là-bas une « maladie de riches », cela semble un peu léger ?

L’Inde est dans une crise terrible même si, proportionnellement, le coronavirus ne touche qu’une partie de sa population (NDLR. environ 3 décès par million de personnes par jour, soit un niveau comparable à celui ou nous étions en Belgique début mai, du moins officiellement car en Inde les données officielles ne donnent qu’une minorité des décès). Cela reste énorme en termes absolus sachant que celle-ci s’élève à 1 milliard trois cents millions d’habitants. (Fin mai, plus de 25 millions de cas de contaminations et de plus de 291.000 décès étaient recensés depuis le début de l’épidémie. NDLR) Ce que vivent les Indiens me touche émotionnellement, notamment lorsqu je vois les pénuries d’oxygène qu’ils connaissent. Il y a un peu plus d’un an, j’étais hospitalisé. J’ai survécu au coronavirus grâce à l’apport en oxygène. Quand je vois les gens mourir faute d’oxygène, c’est une véritable douleur. Le gouvernement indien et le Premier ministre en tête (Narendra Modi NDLR), sont responsables de cette grande épidémie, qui s’est propagée notamment lors d’un festival religieux qu’ils ont encouragé. (Le 13 avril dernier, l’Inde devenait, devant le Brésil, le deuxième pays le plus atteint par la pandémie de Covid-19. 160 000 nouveaux cas de coronavirus étaient alors enregistrés chaque jour, pour plus de 13,6 millions depuis le début de l’épidémie. Un effroyable bilan qui atteignait même les 400 000 cas quotidiens début mai, une première mondiale. En 2021, les autorités indiennes ont poussé la population à se rendre encore à la Kumbh Mela , pèlerinage hindou qui brasse des millions de pèlerins chaque année. NDLR).
Le pays a été libéré trop tôt. Pays après pays, on déconfine et on crie victoire. Or il faut rester prudent avant d’exulter.

L’Inde est par ailleurs, rappelez-vous, le premier producteur mondial de vaccins, et l’un des principaux exportateurs de la planète. Cette nouvelle poussée de la crise sanitaire a contraint les autorités indiennes à freiner l’exportation de vaccins.

L’Inde est la pharmacie du monde. Le pays produit la majorité des vaccins et la majorité des antirétroviraux dans le monde. (Le traitement antirétroviral combiné empêche le VIH de se multiplier et peut faire disparaître le virus dans le sang. Il permet ainsi au système immunitaire du patient de récupérer, de vaincre les infections et d’éviter le développement du sida et d’autres effets à long terme de l’infection. NDLR). Le programme Covax est basé notamment sur les vaccins fabriqués en Inde. Or il y a maintenant une pénurie de ces vaccins. L’Inde en conserve pour soigner ses citoyens et c’est légitime.

Comment juger par ailleurs de l’isolationnisme façon Australie ou Nouvelle-Zélande. Serait-ce un modèle à imiter dans certains cas ?

L’Australie a déclaré qu’elle rouvrirait ses frontières au plus tôt vers la mi 2022. Il y a des conséquences économiques terribles à ces fermetures. En Europe, ce n’aurait pas été jouable.

Aussi longtemps que des individus seront infectés dans le monde, des variants très dangereux pourront se développer et mettre en péril tous les acquis.

Le vaccin aurait été distribué – une première dose du moins – chez 30 % environ des populations des pays les plus riches contre 0,20 % seulement dans les populations des régions les plus pauvres. Le programme Covax, mis sur pied par l’Organisation mondiale de la Santé pour une distribution des vaccins aux pays en développement, a connu quelques ratés dans certains pays. Aux portes de l’Europe, la Bosnie, a reçu les premiers vaccins très tard et a souffert d’effets de la corruption en se procurant des respirateurs chinois qui ne fonctionnaient pas.

Parmi les pays qui ont pâti de la pénurie il y a la Bosnie que vous citez, ou la Macédoine entre autres. Cela me touche au cœur, La récente commande de Pfizer est censée être trop volumineuse pour l’Europe. Le contrat prévoyait que ces doses pourraient être partagées avec d’autres pays dont l’Ukraine par exemple. Le problème de Covax est majoritairement lié à l’Inde. Le Serum Institute of India devait fournir la toute grande majorité des vaccins Covax. Il y avait notamment des accords pour 200 millions de vaccins de Johnson & Johnson (?). Maintenant ces vaccins sont bloqués car l’inde en a besoin. Le pays compte environ1 milliards 300 millions d’habitants.

« Une vaccination obligatoire ? Qui sait? Si la situation devait dégénérer, cela ne me surprendrait pas outre mesure. Il existe bien sûr des vaccins obligatoires. Prenons l’exemple de la France. En 2017, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, avait annoncé un élargissement de l’obligation vaccinale. » ©Bart Lenoir/Belga
Le programme Covax est naturellement vital sachant que la pandémie ne pourra évidemment connaître un frein conséquent que si elle est traité globalement.

Ce n’est pas seulement une question de morale, d’éthique mais c’est aussi dans notre intérêt, en effet. Aussi longtemps que des individus seront infectés dans le monde, des variants très dangereux pourront se développer et mettre en péril tous les acquis.

Les États s’étaient engagés à donner 150 millions de doses et le G7 vient d’en annoncer 1 milliard pour compenser les difficultés d’approvisionnement rencontrées par le système de distribution internationale de Covax. Mais il y a selon l’OMS très peu de doses pour juin et juillet, ce malgré les promesses faits comme celle des États-Unis qui se sont engagés récemment à faire don à Covax de 75% des 80 millions de doses dont ils disposent, dont 19 millions au mois de juin.

Je suis confiant à terme. Dans un an, nous aurons des milliards de vaccins. Le problème c’est, de fait, qu’on a besoin aujourd’hui. Le programme de diffusion de Covax était basé sur les vaccins fabriqués en Inde. Or il y a maintenant pénurie comme on l’a évoqué.

La levée des brevets ne résoudrait pas le problème car très peu de pays produisent des vaccins.Je ne pense pas qu’une telle mesure ajoutera un seul vaccin dans l’année. La fabrication de vaccins est complexe, cela nécessite un matériel biologique qu’on injecte dans des personnes saines.

Joe Biden a émis la décision de Washington de libérer les brevets des vaccins. L’Union européenne, en mettant en exergue les difficultés de production dans certains pays, préconiserait plutôt l’encouragement à l’exportation des vaccins. Elle a d’ailleurs appelé officiellement à la levée des restrictions de ces exportations. Des observateurs ont qualifié de « cosmétique » le choix américain. Entre-temps des pétitions pour une levée des brevets circulent largement.

Quand le gouvernement Biden a fait cette annonce favorable à une levée des brevets, je me suis fait cette réflexion cynique : la levée d’un brevet se heurte à une difficulté immédiate. Les États-Unis ont interdit toute exportation de vaccins et l’exportation des ingrédients nécessaires à la fabrication de vaccins. Cela se base sur le Defense Production Act (Loi sur la production de défense) qui vient du temps de guerre. (Le 21 janvier dernier, Joe Biden a invoqué le Defense Production Act pour accroître la production de fournitures liées à l’épidémie – comme les équipements de protection. Le 2 mars dernier, il l’a invoqué à nouveau pour la production de vaccins entre autres.) L’Union européenne est la seule région au monde qui exporte des vaccins. 50 % (?) de la production européenne sont exportés vers le Royaume-Uni pour commencer, mais aussi au Japon, en Australie etc.
Ce nationalisme des vaccins, je le comprends d’un côté car dans une démocratie, les dirigeants sont élus par les citoyens du pays qui attendent que l’on s’occupe d’eux. Mais la levée des brevets ne résoudrait pas le problème car très peu de pays produisent des vaccins. Il faudra investir dans le transfert de technologies, partager des vaccins et démarrer la production en Afrique – avec notamment l’appui de l’UE qui annonce un milliard pour cette initiative.

On ne sera pas libres tant que le vaccin ne sera pas administré partout. (…) J’ai consacré dix ans de ma vie à lutter pour que les sidéens dans les pays en développement aient accès aux soins et aux médicaments. La grande question était le prix des médicaments. On a baissé ce prix et les brevets étaient un des points cruciaux sur lesquels on a travaillé avec Pascal Lamy, alors directeur général de l’OMC.

A ce titre, la Belgique, qualifiée, une fois encore, de « Silicon Valley du vaccin », fait figure d’exception…
Nous avons en Belgique GSK à Wavre, Pfizer à Puurs, Janssen Pharmaceutica qui produit Johnson & Johnson à Beerse… Pour un petit pays, c’est extraordinaire. En plus nous sommes très forts en start-ups dans la biotechnologie.
Mais il faut revenir encore sur une des leçons de l’épidémie : on ne sera pas libres tant que le vaccin ne sera pas administré partout. C’est un problème complexe. Donc quand on parle de levée de brevets pour la production, de vaccins, il faut se souvenir que ceux-ci ne peuvent pas être exportés. Cela nuit à l’Afrique surtout. Je ne pense pas qu’une levée des brevets ajoutera un seul vaccin dans l’année. Car la fabrication de vaccins est complexe, cela nécessite un matériel biologique qu’on injecte dans des personnes saines
C’est un problème complexe. J’ai consacré dix ans de ma vie à lutter pour que les sidéens dans les pays en développement aient accès aux soins et aux médicaments. La grande question était le prix des médicaments. 14 000 dollars par personne par an, c’était donc inabordable pour eux. On a baissé ce prix et les brevets étaient un des points cruciaux sur lesquels on a travaillé avec Pascal Lamy qui était alors directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (il a dirigé l’OMC de 2005 à 2013. NDLR). Non a introduit les articles 30 et 31 bis des accords de qui disent qu’en temps d’urgence de santé publique, on peut invoquer une espèce de licence obligatoire avec compensation. C’est un mécanisme à utiliser pour les vaccins mais c’est plus délicat. Car quand on est malade, on accepte les effets secondaires d’un médicament mais la production d’un vaccin demande une discipline féroce. Pour un seul vaccin, il faut compter facilement 200 brevets…

Comment l’Europe compte-t-elle soutenir Covax davantage ?

J’ai participé le 21 mai au Global Health Summit convoqué par Ursula von der Leyen et qui s’est tenu à Rome, conjointement organisé par la Commission européenne et par l’Italie, qui assure cette année la présidence du G20. Le problème ne réside pas dans le prix mais dans la production des vaccins. Il faut des transferts de technologies, il faut stimuler et appuyer la production de vaccins en Afrique notamment. L’Union s’est engagée à appuyer Covax dans ce sens. Car l’Afrique souffre et cela a un effet domino.

Les experts que j’ai rencontrés, ont estimé à l’unanimité, que le «zéro covid » n’est pas possible. Ceci dit, peut-être qu’à la longue il va finir par se résorber. Mais il faudra du temps.

La question de la durée d’efficacité des vaccins, et leur suivi, troisième dose etc, sont des points encore en souffrance.

On ne connaît pas cette durée de protection des vaccins mais je suis plus optimiste qu’il y a cinq ou six mois. On dispose bien sûr de peu d’expérience mais les données deviennent progressivement disponibles. Je pense que l’immunité ira en tout cas au-delà d’une année. Mais on sait que pour d’autres vaccins que pour les gens plus âgés, au-delà de 70 ans, la durée de l’immunité protectrice est plus courte que pour les jeunes adultes. Il faudra donc sans doute envisager une vaccination tous les automnes ou hivers, ou tous les deux ans, ceci pouvant varier en fonction des tranches d’âge et de la vulnérabilité des patients.

L’autre facteur d’inquiétude que vous évoquez est lié à ces fameux variants. Le variant indien, Delta, se propage largement au Royaume-Uni … On n’a donc pas surestimé la contagiosité potentielle de ce variant ?

Les variants en général restent une grande inconnue. La bonne nouvelle en revanche, c’est que les vaccins qui sont approuvés en Europe sont actifs contre les variants « britannique » (rebaptisé Alpha par l’OMS)et sud-africain (Beta). Probablement contre l’indien (Delta) aussi. Mais un jour il y a des variants qui vont échapper aux vaccins. Il faut donc des contrôles très rigoureux. C’est pourquoi il faut se préparer. Les laboratoires sont en train de développer des prototypes contre les variants connus mais on ne peut tester que ce qu’on connaît. Il n’est pas exclu qu’un jour nous soyons confrontés à un ou des variant(s) complètement différent(s).

Estimez-vous que la décision, jusqu’à nouvel ordre, de maintenir les JO de Tokyo sera lourde de conséquences ?

Le taux de vaccination est très bas au Japon, et je suppose qu’on n’admettra pas d’étrangers comme spectateurs. Quand aux athlètes , s’ils sont vaccinés et testés régulièrement ca devrait être acceptable. Voir comment se déroule l’Euro de football.

Quand le monde sera-t-il vacciné selon vous ? Selon quels critères pourrait-on considérer que cette crise sanitaire mondiale sera « bouclée » ?

Parlons d’abord de l’Europe. Grâce à la vaccination, on va vers un été un peu plus agréable mais pas complètement « comme avant ». Quand j’entends parler de « retour à la normale », je suis perplexe : c’est une normalité nouvelle… Ce ne sera donc pas comme avant.

«Cette épidémie doit réveiller le monde, on devra vivre avec elle durant des années», aviez-vous déclaré en 2020. Quel est votre pronostic aujourd’hui par rapport à cette crise sanitaire? Le virus du Sars-cov2 peut-il s’éteindre ou sera-t-il toujours présent ?

La vaccination, même avec des vaccins comme Pfizer, qui est efficace à plus de 90 , ne garantit pas une protection totale. Il y a un consensus scientifique large qui dit que ce virus va continuer à circuler. J’ai présidé un groupe d’experts pour le Sommet de la santé mondiale à Rome et on y a abordé ce sujet. A l’unanimité, ils ont estimé que «zéro covid » n’est pas possible. Ceci dit, peut-être qu’à la longue il va finir par se résorber. Mais il faudra du temps, beaucoup sans doute.

Faut-il redouter, comme cela a été beaucoup évoqué, une nouvelle poussée de cas à l’automne ?

On peut s’attendre à l’automne à une flambée épidémique, soit parce qu’il y aura des cas importés de l’étranger – le reste du monde n’a pas le même degré de vaccination -, soit parce que les variants vont se développer. Mais dans tous les cas la mortalité aura fortement baissé par rapport aux périodes précédentes que nous avons connues. C’est là le premier impact du vaccin.

Angela Merkel est docteur en physique, Ursula von der Leyen est médecin et diplômée en économie. A Singapour, tout le gouvernement a un PhD. Le premier ministre (Lee Hsien Loong) a fait son doctorat en mathématiques au Trinity College de Cambridge… Il faut de tout en politique.

Certains, en Belgique comme ailleurs, ont dénoncé une « dictature sanitaire », pointant du doigt l’omniprésence médiatique de certains experts. Cette crise aura néanmoins eu le mérite de faire mieux connaître de grands noms de la science, et de mieux appréhender leur travail.

Edelman, une boite de communication et relations publiques, qui travaille aux quatre coins du monde, publie chaque année des enquêtes avec un index de confiance. Une enquête récente publiée il y a quelques semaines dans le Financial Times montrait que les gens font davantage confiance aux scientifiques et dirigeants d’entreprises qu’aux politiciens. Cela dit, je suis compréhensif par rapport aux décisions que ces derniers ont dû prendre dans cette pandémie car aucun de nos contemporains n’avait encore été confronté à une crise de ce genre. Il y a eu bien sûr la Deuxième Guerre mondiale, et avant cela la grippe espagnole mais c’est aujourd’hui très ancien. Il y a eu, et il y a encore, dans la crise du Sars-cov2 tant d’inconnues… C’est là que le conseil scientifique est important.

Il y a eu aussi, c’est également de bonne guerre direz-vous, les inévitables querelles d’experts. Tout cela est lié aussi à un apprentissage qui évolue de minute en minute.

Absolument. Quand je ne sais pas, personnellement je le dis aussi. Le pire c’est de politiser les mesures sanitaires comme on l’a vu entre autres aux États-Unis. Les pro-masques étaient des démocrates et les « anti », des républicains…

Vous êtes conseiller d’Ursula von der Leyen à l’Europe. La présidente de la commission est d’ailleurs née et a grandi à Bruxelles. Quels sont les écueils que vous rencontrez lorsqu’il s’agit de « lier la sauce » entre politique et sanitaire pur ?

Je suis conseiller, oui, mais pas politique. Les scientifiques sont des conseillers. Les politiciens sont là pour trancher et faire appliquer les décisions. Si un scientifique veut être « in charge », alors il doit se lancer dans la politique.

Le monde scientifique est-il à vos yeux suffisamment incarné en politique ?

Angela Merkel est docteur en physique, Ursula von der Leyen est médecin et diplômée en économie (Elle a étudié l’économie à la London School of Economics et la médecine à la Hannover Medical School. NDLR). A Singapour, tout le gouvernement a un PhD. Le premier ministre (Lee Hsien Loong) a fait son doctorat en mathématiques au Trinity College de Cambridge… les exemples ne manquent pas. Je crois qu’il faut un peu de tout en politique. Contrairement à pas mal de gens j’ai une grande admiration pour les grands politiciens. Ils sont tout le temps placés sous le microscope, ils n’ont pas de vie. Nos sociétés ont besoin de gens dévoués à la res publica comme on disait à Rome mais cela devient difficile avec les réseaux sociaux.

J’ai reçu des menaces de mort d’individus qui ne croyaient pas que le sida était causé par un virus mais qu’il résultait d’une vaste conspiration des laboratoires.

Vous songez notamment à ce qu’a enduré Marc Van Ranst, le virologue flamand menacé de mort par un soldat d’extrême droite ?

Oui, quand je vois les attaques qu’il a endurées et ces menaces de mort qui le visent, ça me donne froid dans le dos. J’ai connu ça lorsque je dirigeais Onusida. J’ai reçu des menaces de mort d’individus qui ne croyaient pas que le sida était causé par un virus mais qu’il résultait d’une vaste conspiration des laboratoires.

Ce soldat, retrouvé mort, qui a menacé Marc Van Ranst, entre autres cibles, relève aussi d’une telle mouvance.

Que les gens se posent des questions sur les vaccins, des questions raisonnables, c’est bien. Il faut du débat et ce sont les échanges d’information qui vont résoudre cela. Mais quand des agendas franchement politiques sont en jeu, comme c’est le cas avec ce soldat belge, rien ne va plus. Je comprends que les jeunes veuillent s’amuser et estiment avoir été freinés dans leur vie. Mais je ne comprends pas que dans nos sociétés certains ne comprennent pas que des limitations de liberté puissent s’imposer pour la sauvegarde générale. Nos sociétés ont évolué vers un modèle individualiste de type américain : c’est le « Me, Myself and I », une chanson de rap… (Du trio de hip hop américain De La Soul. NDLR).

Lire aussi > Marc Van Ranst, le virologue « exfiltré » : « Je crains que la haine monte en moi contre les supporters de Jürgen Conings. C’est une lutte »

Manipulation des Big Pharma et de Bill Gates pour l’élimination des personnes âgées pour réguler la population, implantation de puces électroniques, etc Quelle est à vos yeux la théorie du complot la plus périlleuse ou la plus grotesque qui ait fleuri dans cette crise à ce stade ?

Les théories les plus nocives sont toutes celles qui s’opposent aux vaccins car elles peuvent mettre en péril toute la société. Si trop de gens refusent le vaccin, ça nuit à l’ensemble de la population.
Il y a eu tant de fables saugrenues, par exemple celle qui veut qu’AstraZeneca, qui est composé d’adénovirus de chimpanzé, vous transforme à terme en… chimpanzé. On pourrait en rire si ce n’était aussi contre-productif. Il y a aussi les théories sur Bill Gates qui aurait lancé l’offensive du coronavirus pour vendre des vaccins. Etc, etc.

Comment lutter contre le pouvoir des réseaux sociaux, dont les fameuses bulles algorithmiques ?

Je l’ignore. Personnellement je n’ai jamais été sur les médias sociaux. Les conspirationnistes deviennent violents et représentent un réel danger pour tous. Le problème à mon avis est qu’il faut distinguer entre questions légitimes et de curiosité. Beaucoup de volontaires s’engagent pour les programmes de vaccination. Et il y a bien sûr les souffrances économiques, massives. En face de notre maison à Londres, nous avons une église catholique et une banque alimentaire. Je vois de plus en plus de gens qui y défilent, des gens qui ont perdu leur travail. Cette crise aura un prix terrible. Il faut sortir de cette vision de soi-même et s’ouvrir au monde.

Est-ce une pierre dans le jardin du modèle économique ultralibéral à l’anglo-saxonne ?

Bien sûr, il y a tant de choses à réviser. Mais l’effort contre le virus doit rester collectif.

Une chose qu’on peut exclure complètement c’est la fabrication du Sars-Cov2 par un génie de la génétique dans un laboratoire. Si c’était le cas, cela se verrait. Ce type de manipulation laisse des traces…

Connaître l’origine du virus est crucial pour la recherche dites-vous. Que dire des investigations et des théories concernant les étapes intermédiaires, comme la thèse, récurrente, d’un accident de laboratoire à Wuhan.

On est quasi certain que le virus provient d’un animal, probablement la chauve-souris. Est-il passé de la chauve-souris à l’homme à travers un marché ou un laboratoire, on l’ignore encore. Mais une chose qu’on peut exclure complètement c’est la fabrication du Sars-Cov2 par un génie de la génétique dans un laboratoire. Si c’était le cas, cela se verrait. Ce type de manipulation laisse des traces…

Cela se repère avec certitude comme une cicatrice ?

Oui. Les experts virologues le reconnaissent. Il est par ailleurs toujours possible que le virus se soit échappé accidentellement d’un laboratoire mais jusqu’ici nous n’avons pas la preuve. Le plus intéressant dans ces recherches c’est de savoir avec certitude de quel animal provient le virus. Je m’attends à d’autres épidémies de ce genre, de grippe, qu’on connaît et qu’on suit depuis longtemps, et de coronavirus. Si on connaît l’animal à l’origine du virus, alors on peut organiser un système de surveillance. Ça existe déjà et ça fonctionne très bien pour la grippe. Chaque année, le vaccin de la grippe est adapté au nouveau variant. C’est possible grâce à la surveillance virologique d’oiseaux, de volaille, de cochons qui sont les sources de grippe. Nous avons aussi, en Europe, la chance de pouvoir observer ce qui se passe chaque année en Australie où l’hiver commence plus tôt. Tout ceci nous permet de prévoir chaque année de nouveaux vaccins. Nous devons mettre sur pied un tel système de surveillance pour le coronavirus. Nous avons discuté lors du Global Health Summit à Rome en mai dernier. Il faut une collaboration internationale. La Chine n’a pas toujours été ouverte dans ses données. Le 9 janvier dernier, la séquence génétique du Sars-Cov2 avait été placée sur Internet mais les laboratoires de Wuhan notamment ont toujours été plus qu’opaques.

Peter Piot sur la recherche d’un traitement contre le Sars-Cov2 : « La Covid est une maladie complexe. Le traitement doit éliminer le virus, ensuite moduler la réponse immunitaire. Il faut analyser les phases aiguë lors de l’hospitalisation, ensuit la maladie dans sa forme longue, etc. Deuxième problème, le nombre d’essais thérapeutiques est encore trop limité pour en tirer des conclusions. » Ici, le 6 décembre 2008 lors de la visite officielle de Mathilde de Belgique à Dakar, au Sénégal, dans le cadre de la conférence internationale sur le sida et autres maladies sexuellement transmissibles en Afrique. ©Benoît Doppagne/Belga

Les raisons de la multiplication des virus, de leur diffusion accrue chez l’homme est liée à des facteurs environnementaux notamment…

Il y a de plus en plus d’épidémies. C’est lié au fait qu’on ne vit plus en harmonie avec la nature. Il y a une surpopulation. Il y a la consommation d’animaux, le commerce, la déforestation etc. Avant, on consommait les protéines locales – du poisson à la mer, du gibier en Ardenne, etc. Il faut réglementer la menace sur notre biodiversité, en Chine, en Afrique et partout ailleurs.

La chauve-souris est dit-on particulièrement résistante aux virus. Est-ce là le secret de ce réservoir permanent ?

Les chauve-souris peuvent vivre en pleine harmonie avec de virus mortels comme le Sars, Ebola etc. Ce sont des animaux qui développent rarement des cancers. La recherche scientifique se penche notamment sur l’analyse de cette résistance.

La recherche vaccinale m’a agréablement surpris. En revanche, je m’attendais à ce qu’on ait un traitement plus efficace.

On a beaucoup parlé de vaccins mais moins des traitements dans la crise de la Covid-19. Où en est-on sur ce plan ?

La recherche vaccinale m’a agréablement surpris. En revanche, je m’attendais à ce qu’on ait un traitement plus efficace. Il y a eu beaucoup de recherche mais les résultats sont limités pour deux raisons : primo la Covid est une maladie un peu complexe en ce sens qu’au début, le virus se multiplie, engendrant des effets comme la fièvre. Ensuite c’est la réponse immunitaire qui joue un rôle. Le traitement doit donc éliminer le virus, ensuite moduler cette réponse immunitaire. On utilise notamment du Remdesivir (médicament autorisé au niveau de l’Union pour le traitement de la Covid-19. NDLR), ensuite un corticoïde pour supprimer l’hyper-immunité. Il faut analyser les phases aiguë lors de l’hospitalisation, ensuit la maladie dans sa forme longue, etc. Deuxième problème, nombre d’essais thérapeutiques est trop limité pour en tirer des conclusions. Mais en Europe il y a maintenant des réseaux de recherche clinique pour faire progresser ces recherches de façon plus efficace.

Provoquer des épidémies dans les hôpitaux parce qu’on a refusé le vaccin est inacceptable.

Vous avez personnellement été touché par ce virus. Vous avez entrevu une issue fatale. En tant que co-découvreur d’Ebola, en acteur majeur de la lutte contre le Sida, vous n’avez jamais, dites-vous été frappé de la sorte par un virus. Vous avez enduré un « Covid long ». Vous avez parlé de céphalées ou du moins de maux de tête foudroyants, très différents de tout ce que vous connaissiez. Qu’en avez-vous appris ?

J’ai eu des sensations étranges au niveau de ces maux de tête. Toucher mes cheveux par exemple était devenu intolérable. J’ai fait l’erreur de penser que c’était un virus respiratoire et que la pneumonie était essentielle. Or on sait maintenant que le virus se manifeste au niveau cérébral, cardiaque etc. La maladie est aujourd’hui bien décrite dans son ensemble mais on ne connaît pas encore très bien le « Covid long ». En passant à l’hôpital à Londres tout récemment, j’ai pu prendre connaissance du suivi de l’étude menée sur cette pathologie de longue haleine.

Que dire d’une obligation de vaccination généralisée, quels seraient d’ailleurs les critères pour l’imposer aux niveaux national et international ?

Qui sait ? Si la situation devait dégénérer, cela ne me surprendrait pas outre mesure. Il existe bien sûr des vaccins obligatoires. Prenons l’exemple de la France. En 2017, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, avait annoncé un élargissement de l’obligation vaccinale. (Ce concept d’élargissement englobait alors les vaccins contre l’Haemophilius influenza B, la coqueluche, l’hépatite B, la rougeole, les oreillons, la rubéole, le méningocoque C, le pneumocoque rejoignaient ainsi les vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, déjà obligatoires. NDLR).

La vaccination n’empêche pas l’apparition de «clusters» dans les maisons de repos de Wallonie notamment. Une maison de repos à Nivelles en Belgique a vu plusieurs de ses pensionnaires qui avaient été vaccinés contaminés par les variants britannique et indien. Plusieurs résidents y ont succombé. Etes-vous favorable à la vaccination obligatoire pour le personnel médical par exemple ?

Il faut d’abord souligner que les décès ou maladies graves chez les personnes pleinement vaccinées sont très rares. On a vu en effet des cas dans les maisons de repos et les hôpitaux de personnes âgées infectées parce que le personnel soignant refusait la vaccination. Sur ce plan, je suis assez ferme : on devrait l’imposer au personnel soignant. C’est une question d’éthique. Provoquer ou relancer des épidémies dans les institutions de soins quelles qu’elles soient parce qu’on a rejeté le vaccin est inacceptable.

(*) Le baron Peter Piot, né en 1949, est membre de l’Académie nationale de médecine des Etats-Unis, de l’Académie royale de médecine de Belgique néerlandophone, de l’Académie nationale de médecine française et membre du Collège royal de médecine de Londres.
Il est docteur honoris causa des universités de Gand et de Liège, de la VUB et de l’UCLouvain. En février 2020 Solvay le nommait président d’honneur de son fonds de solidarité face à la crise du Covid-19.

L’entretien de Peter Piot est paru dans Paris Match Belgique le 24 juin 2021.

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