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« Ruche » de Zedelgem : la Flandre se réveille… Doucement

Dans « Het Nieuwsblad », l’historien Koen Aerts (Université de Gand) fait état de son malaise : « Ce monument est en fait inacceptable. Les responsables communaux de Zedelgem ont été très négligents. Ils ne se sont pas posés assez de questions.» | © Ronald Dersin.

Société

Les socialistes flamands veulent que cet ouvrage qui célèbre des légionnaires SS lettons disparaisse de l’espace public. La majorité communale évoque la piste d’une recontextualisation.

« Un monument apparemment innocent à Zedelgem en Flandre occidentale terni l’image de la municipalité localement et à l’international près de trois ans après son inauguration », pouvait-on lire ce matin dans le quotidien « Het Nieuwsblad ». « Le monument a été construit à la mémoire des 12 000 Lettons qui ont combattu avec les Allemands contre les Russes pendant la Seconde Guerre mondiale et ont été emprisonnés dans le camp de prisonniers de guerre de Vloethemveld. Il y a un mois, le magazine Paris Match Belgique a fait le lien entre les 12 000 et la Waffen SS, les troupes de choc politiques des nazis. » complétait par ailleurs « De Standaard ».

Cela fait plusieurs semaines en effet que nous avons attiré l’attention sur l’existence de ce monument, à la suite d’une enquête approfondie. Jusqu’à ce jour, il y avait matière à s’inquiéter du silence politique et médiatique de la Flandre qui, à cause de cette affaire, détient le triste privilège d’être la seule région d’Europe occidentale qui dépense de l’argent public pour mettre en valeur des personnes qui ont collaboré avec les nazis. On ne referra pas tout le débat historique : tout a été écrit et largement démontré dans le dossier que nous avons publié en mai 2021, lequel a été salué par plusieurs historiens, au Sud comme au Nord du pays mais aussi par des scientifiques à l’étranger… Tant il est vrai que cette affaire indigne aussi bien au-delà des frontières du Royaume de Belgique (lequel, doit-on le rappeler, dans cette époque de grande confusion et de méconnaissance de l’Histoire, ne faisait pas partie des puissances de l’Axe pendant la seconde guerre mondiale.).

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Ce sursaut flamand, en termes de débat, est venu du parti « Vooruit » qui, lors du conseil communal qui s’est tenu ce jeudi 24 juin 2021 à Zedelgem, a exigé que le monument disparaisse. La voix des socialistes néerlandophones est portée dans ce dossier par la députée fédérale Vicky Reynaert. Het Nieuwsblad.écrit : « A Zedelgem, il n’y avait pas eu de controverse à ce sujet au cours des trois dernières années (…). Mais aujourd’hui, la question est soudainement devenue un sujet brûlant dans la petite commune de Flandre occidentale. La question a été soulevée par la députée « Vooruit » Vicky Reynaert de la municipalité voisine de Beernem. Elle a demandé sans équivoque que l’on retire ce monument car, dit-elle, ‘’les citoyens de Zedelgem ont été induits en erreur’’. Ce débat a commencé il y a un mois lorsque Paris Match Belgique a fait le lien entre ces 12 000 prisonniers de guerre lettons et la Waffen SS, les troupes de choc politiques des nazis. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Lettons auraient commis des crimes contre l’humanité et participé à la persécution des Juifs. » On précisera seulement que le conditionnel n’est pas de mise : un certain nombre de légionnaires SS lettons furent soit des serviteurs volontaires de la barbarie nazie, soit d’anciens membres de bataillons de police qui participèrent à l’Holocauste, soit des auteurs de crimes de guerre contre des populations civiles en Russie et en Biélorussie et une partie d’entre eux furent tout cela à la fois.

« En médecine, on ne badine pas avec un cancer, on extrait la tumeur ; en démocratie, un tel monument doit quitter l’espace public. »

Dans « Het Nieuwsblad », l’historien Koen Aerts (il enseigne à l’Université de Gand et il est aussi membre du Comité scientifique qui accompagne la mise en valeur du site du Vloethemveld) fait état de son malaise : « Ce monument est en fait inacceptable. Les responsables communaux de Zedelgem ont été très négligents. Ils ne se sont pas posés assez de questions. Si vous faites un monument en référence à 12 000 prisonniers de guerre, il est logique que vous vous intéressiez ce qu’ils ont fait avant de les commémorer. Parmi ces gens, il y en a qui ont volontairement combattu avec les Allemands et qui sont responsables de crimes du régime nazi. ». La presse néerlandophone relève aussi opportunément que le fait que conseiller communal « Vlaams Belang » a été la cheville ouvrière de ce dossier, « rend la question encore plus délicate ».

Il semble cependant qu’au manque de clairvoyance, la majorité communale CD&V-Nieuw de la petite commune de Flandre occidentale, pourrait ajouter de l’entêtement. Dans « De Staandard », on lit que « le conseil communal actuel n’a pas l’intention de faire disparaître le monument. La majorité, dirigée par le bourgmestre Annick Vermeulen insiste sur le fait que l’œuvre symbolise principalement la liberté universelle. » (SIC) Dans « Het Nieuwsblad », l’échevin Jurgen Dehaemers apparait plus modéré « En principe, le monument va subsister. Toutefois, la plaque signalétique qui l’accompagne sera complétée en consultation avec des spécialistes de l’histoire afin d’éviter tous les froissements possibles. »

Dans notre précédent article, nous avions anticipé qu’une telle solution de compromis serait sans doute proposée. Ulrich Schneider, l’un des responsables d’une association antifasciste allemande nous avait déclaré à cet égard : « Il faut faire disparaître ce monument ! Il n’y a pas de demi-mesure possible parce qu’il est tout simplement inacceptable d’honorer ces militaires-là. Cette « ruche » introduit une symbolique perverse qui vise à modifier l’image des criminels de la SS : l’abeille est un insecte industrieux et social qui s’avère précieux pour la survie de l’homme et de la nature. Or des personnes qui ont sciemment participé à des crimes de guerre et à des crimes contre des civils ne sont pas des membres précieux de notre société. Ils en sont les ennemis. Franchement, je ne vois pas ce qu’il y aurait à contextualiser dans ce mémorial. Il ne s’agit pas d’un objet historique dont on doit supposer qu’il est déjà ancré dans la conscience sociale, de sorte qu’il s’agirait d’amener un changement progressif de la façon dont il est perçu. »

Wilfred Burie, le président de l’association « The Belgians remember them » dénonce lui aussi la présence de ce monument depuis des mois. Il résume son indignation face à la solution de compromis envisagée par la commune de Zedelgem par cette formule : « En médecine, on ne badine pas avec un cancer, on extrait la tumeur ; en démocratie, un tel monument doit quitter l’espace public. »

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