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La Samaritaine renoue avec sa splendeur

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Façade de la Samaritaine. | © Aurore Marechal/ABACAPRESS.COM.

Société

Le grand magasin mythique renaît sous le signe du luxe : mode, gastronomie et palace avec vue sur l’île de la Cité. Aux bâtiments Art nouveau et Art déco rénovés s’ajoute une architecture contemporaine audacieuse côté Rivoli. On trouvait « tout » à la Samaritaine. On y trouvera désormais les Parisiens et le monde entier.

D’après un article Paris Match France de Pauline Delassus

Bernard Arnault parle de « persévérance ». Assis dans un salon du 22, avenue Montaigne, à Paris, siège social du groupe LVMH, il raconte l’épopée des seize années nécessaires à la restauration de la Samaritaine. Il sourit. Costume sombre, regard bleu glacé, le grand patron semble fier. Autour de lui, un décor épuré. Table ronde, fauteuils confortables, porte dérobée, œuvres d’art… Du beau, simple et efficace, mis au service de l’empire, de son armée de dirigeants et de leur général en chef (actionnaire du groupe Lagardère). « On s’est lancés dans cette aventure en sous-estimant les difficultés juridiques que nous allions rencontrer pour obtenir le permis de construire, confie Bernard Arnault. Si l’on s’était arrêtés au seul critère de rentabilité, on serait sortis du jeu. Mais le groupe avait la volonté et les moyens d’aller jusqu’au bout. » 750 millions d’euros exactement, investis pour faire revivre le « Bonheur des dames », agrémenté d’un palace de 72 chambres, de 15 000 mètres carrés de bureaux, d’une crèche de 80 places et de 96 logements sociaux. En tout 3 000 emplois, dont une petite dizaine d’employés de retour, après avoir été licenciés à la fermeture, en 2005.

Un cœur battant au bord de la Seine, à mi-chemin entre le musée du Louvre et le Centre Pompidou, « un emplacement formidable, un symbole du génie français, de l’histoire de Paris et de la France, qui remonte à Henri IV », vante Bernard Arnault. Au début du XVIIe siècle, la première pompe à eau parisienne, baptisée Samaritaine, est construite sur le Pont-Neuf, là où se dresse aujourd’hui la statue équestre du royal Vert Galant. Près de trois cents ans plus tard, la fontaine disparue prête son nom à une boutique ouverte rue de la Monnaie en 1870 par Ernest Cognacq, vendeur et camelot, désireux de se mettre à son compte. Le commerce prospère tant qu’il devient, en 1900, un « grand magasin » sur lequel règnent Cognacq et son épouse, Marie-Louise Jaÿ, ancienne première vendeuse du Bon Marché, le concurrent de la rive gauche.

De cette histoire, héritée lors de l’acquisition par LVMH en 2001 – alors que le groupe est déjà propriétaire de La Belle Jardinière située à quelques mètres sur les quais –, Bernard Arnault veut faire un récit au service de « sa » Samaritaine, 20 000 mètres carrés d’espace de vente principalement dédiés à des marques de luxe. Il se plaît à rappeler le premier combat juridique qu’a dû affronter la prestigieuse enseigne quand, dans les années 1920, les Cognacq-Jaÿ ont mené d’âpres négociations avec la mairie de Paris et les riverains pour obtenir l’autorisation de bâtir l’immeuble Art déco conçu par l’architecte Henri Sauvage, le long du quai du Louvre. En 2005, LVMH est contraint de fermer les portes du magasin pour des raisons de sécurité : le bâtiment n’est plus adapté aux normes incendie. Des travaux de restauration doivent être engagés et un parcours du combattant commence.

Bertrand Delanoë a posé trois conditions au projet

Les cinq premières années sont consacrées aux discussions avec les représentants de la municipalité afin de les convaincre de modifier le plan local d’urbanisme pour monter un projet « mixte » comprenant, sous le même toit, un complexe hôtelier et d’habitation en plus d’un lieu commercial. Depuis sa résidence tunisienne de Bizerte, Bertrand Delanoë, maire de Paris à l’époque, se souvient : « Quand Bernard Arnault m’a dit qu’il voulait ouvrir un hôtel, j’ai posé trois conditions : que la Samaritaine redevienne une source de richesse commerciale pour l’ensemble du quartier, que des logements sociaux et une crèche soient créés et que nous nous entendions sur l’architecture de la façade rue de Rivoli. » L’ancien édile socialiste évoque des discussions « sans conflit » avec Bernard Arnault et des relations « sérieuses, d’un grand professionnalisme ». Il ajoute : « Sa volonté de prestige pour le magasin ne me choquait pas, il était attaché au lieu et il a accepté nos conditions. »

Les deux hommes tombent d’accord, portés par la même volonté, celle de marquer Paris en son centre, avec l’espoir que leur audace laissera une trace. Le permis de construire est accordé en 2012 pour la parcelle de la rue de Rivoli, un immeuble daté du XIXe siècle mais non classé, que Bernard Arnault souhaite faire détruire et reconstruire. Jean-Jacques Guiony, directeur financier de LVMH et président-directeur général de la Samaritaine depuis 2010, décrit « une structure qui n’avait pas grand intérêt architectural. Il fallait innover, en cohérence avec la hardiesse de l’architecture Art nouveau du bâtiment de Frantz Jourdain et celle Art déco d’Henri Sauvage côté Seine ». L’architecte japonaise Kazuyo Sejima, de l’agence Sanaa, lauréate du prix Pritzker, sorte de Nobel de l’architecture, se voit confier par Bernard Arnault lui-même la conception du nouvel édifice. « Je la connaissais, elle avait réalisé notre immeuble Dior à Tokyo, je lui ai donné carte blanche », dit-il.

Elle dessine une façade ondulée en verre et mise sur un jeu de reflets mettant en valeur les immeubles en pierres alentours. Le projet plaît d’emblée à son commanditaire ainsi qu’au maire de Paris. « Ça me semblait bien plus beau que la construction existante, commente Bertrand Delanoë. Nous avions l’accord des Bâtiments de France. Tout se passait bien… » Jusqu’à la présentation des plans au public. La Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, une association de défense du patrimoine présidée par l’historien Alexandre Gady, s’oppose au projet et dépose, en 2013, des recours devant le tribunal administratif. Julien Lacaze, aujourd’hui à la tête de l’association, rebaptisée Sites & Monuments, explique les raisons du combat qu’ils osent mener, avec leurs acolytes de SOS Paris, contre la mairie et le géant LVMH : « Le projet de l’agence Sanaa est pour nous brutal par l’ampleur inédite des démolitions qu’il suppose et monolithique. Une rupture qui déstructure la ville et ne traduit pas les obligations habituelles du plan local d’urbanisme. »

Nous avons tenu bon, jamais nous n’avons pensé à renoncer ou à modifier le projet

Ce juriste et historien du droit s’élève contre la caricature dont son association aurait été, selon lui, l’objet. « Nous ne sommes pas des conservateurs opposés à toute forme de nouveauté, nous apprécions le Centre Pompidou ou la fondation Louis-Vuitton. Mais les gestes architecturaux doivent être comptés, réservés à des bâtiments d’intérêt public, pas des bureaux. » Il cite l’architecte Rem Koolhaas, désormais adepte du réemploi des structures existantes et de la sobriété. À deux reprises, en première instance, puis – c’est une plus grande surprise – en appel, le tribunal donne raison aux contestataires. Bertrand Delanoë relativise : « Ces batailles juridiques sont fréquentes et parfois elles permettent de nourrir la réflexion. » Bernard Arnault, lui, perçoit ses opposants avec moins de philosophie : « Ces associations n’avaient aucune qualité pour juger le travail d’une des plus grandes architectes du monde. Les juges n’étaient pas des spécialistes de l’architecture non plus. Tout ça était assez extravagant. Mais nous avons tenu bon, jamais nous n’avons pensé à renoncer ou à modifier le projet. » La persévérance… et la bataille menée dans les tribunaux par des avocats spécialisés aboutissent enfin à la validation du permis de construire par le conseil d’État dix ans après les balbutiements du projet. « C’était un marathon, se remémore Jean-Jacques Guiony. Nous partions d’une page blanche pour créer un concentré d’urbanisme moderne. »

Le garde-corps du grand escalier intérieur a été brossé de 16 000 feuilles d’or

L’architecte Christian Reyne, DG de la Samaritaine, prend en main le chantier de restauration des deux principaux bâtiments, Sauvage et Jourdain, parmi les quatre acquis par le couple Cognacq-Jaÿ. Au même moment, Éléonore de Boysson, patronne de la société DFS, leader mondial de la vente de produits de luxe détenu en majorité par LVMH, se voit confier la conception et la gestion du grand magasin. Une course contre la montre démarre pour terminer au plus vite le chantier, de nouveau retardé en 2020 par la pandémie. Une étude historique des archives est lancée pour retrouver les apparences originelles des structures, puis des centaines d’artisans restaurateurs sont engagés partout en France. La verrière et sa structure Eiffel dévoilent leur éclat d’antan, l’immense fresque des Paons, chef-d’œuvre Art nouveau situé au dernier étage, également. La décoration en lave de Volvic de la façade extérieure demande une rénovation colossale et même, à certains endroits, une reconstitution iconographique. Le garde-corps du grand escalier intérieur a été brossé de 16 000 feuilles d’or, et ses céramiques, recouvertes d’enduit au fil des années, sont réapparues.

Ces travaux ont été suivis attentivement par Bernard Arnault. « Je discutais avec les designers chargés des intérieurs. Je leur donnais mon avis. C’est un travail passionnant, qui me convient mieux que de construire des locomotives par exemple… ! » relate le maître des lieux, ancien ingénieur passé par Polytechnique et passionné d’architecture. L’ensemble, que Christian Reyne et Éléonore de Boysson nous font visiter, éblouit. La Samaritaine redevient un temple du shopping, pour des budgets élevés certes, mais aussi un lieu de passage pour les promeneurs et, côté Rivoli, derrière la façade en verre, un point de vente pour jeunes créateurs. Dans Au bonheur des dames, Émile Zola avait beau s’inspirer de l’atmosphère du Bon Marché, sa description colle très bien à son concurrent d’aujourd’hui : « Il y avait là le ronflement continu de la machine à l’œuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse […] », écrivait-il. Lieu de perdition destiné aux porte-monnaie d’étrangers fortunés, la nouvelle Samaritaine peut aussi se traverser comme un bout d’Histoire. Pour les flâneurs en manque de beauté… et de moyens.

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