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« Ruche de Zedelgem » : La commune fait (presque) marche arrière

« Ruche de Zedelgem » : La commune fait (presque) marche arrière

La commune de Zedelgem veut recontextualiser ce monument qui réfère à des légionnaires lettons de la Waffen SS. | © Ronald Dersin.

Société

Changement du nom de la place où se trouve le monument qui réfère aux légionnaires lettons de la Waffen SS, retrait de l’actuelle plaque signalétique. Par ces décisions, la commune espère mettre fin à la polémique. Pas sûr que ce sera suffisant.

 

En mai dernier, Paris Match Belgique attirait l’attention sur l’existence d’un monument qui, à Zedelgem en Flandre occidentale, rend hommage à des légionnaires lettons qui ont combattu dans les rangs de la SS. Cette « ruche lettonne » a été installée en septembre 2018 dans le cadre d’une coopération entre les autorités communales et le musée de l’Occupation, sis à Riga. L’une des chevilles ouvrières de cette démarche mémorielle douteuse est un élu et « historien » local affilié au Vlaams Belang… Lequel parti d’extrême-droite ne fait cependant pas partie de la majorité d’un conseil communal de Zedelgem dominé par le CD&V. La publication de nombreux articles de presse en Flandre à la suite de notre enquête approfondie – ainsi que des réactions d’indignation à l’international, ont fini par rebattre les cartes dans cette affaire très particulière qui donne à la Belgique le triste privilège d’être le seul pays d’Europe occidentale où un monument célébrant des collaborateurs des nazis est financé par des deniers publics.

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Initialement, un certain discours tenu par la commune voulait accréditer l’idée que la « ruche » célèbrerait la « paix » et la « liberté », plutôt qu’un groupe de soldats en particulier. Toutefois cette argumentation boiteuse était contredite par la plaque signalétique se trouvant à côté de l’ouvrage. On pouvait y lire : « Cette ruche lettone sur Brivibaplein (NDLR : place de la Liberté) relie l’histoire de la Lettonie et de Zedelgem. Elle symbolise la liberté sous tous ses aspects (SIC). La ruche est la nation, les abeilles sont les personnes travailleuses et pacifiques, tant qu’elles ne sont pas menacées. Le son du bourdonnement des abeilles représente la vitalité d’une société harmonieuse. La Lettonie est devenue indépendante en 1918. En 1940, elle a été occupée par l’Union soviétique et en 1941 par l’Allemagne nazie. C’est ainsi que de jeunes lettons ont été recrutés dans les forces armées allemandes pour lutter contre l’armée soviétique. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux soldats lettons se sont rendus aux Alliés occidentaux. Près de 12 000 d’entre eux ont fini dans le camp de prisonniers de guerre de Zedelgem de 1945 à 1946. Après avoir recouvré la liberté, ils sont restés à l’Ouest. La Lettonie n’a retrouvé son indépendance qu’en 1991. Le nombre d’abeilles dans une ruche moyenne correspond au nombre de prisonniers de guerre lettons à Zedelgem. Ce monument, conçu par l’artiste letton Kristaps Gulbis, est un projet de la commune de Zedelgem et du musée de l’Occupation de la Lettonie. »

Le texte exposait donc clairement que le monument décrié rendait hommage aux légionnaires lettons, symbolisés par des abeilles « pacifiques ».sans qu’il soit rappelé leur appartenance à la Waffen SS. Il ne précisait pas non plus que ces « jeunes hommes » n’étaient pas tous, loin s’en faut, des « malgré nous », enrôlés de force par les Allemands. Parmi ceux qui ont été détenus dans le camp de prisonniers de Zedelgem se sont trouvés des officiers et soldats volontaires, des nazis militants, des criminels de guerre, d’anciens membres des bataillons de police lettons qui ont participé à l’Holocauste. Rappelons si nécessaire que presque toute la communauté juive de Lettonie a été exterminée à partir de 1941.

Ignorance et vanité…

Aujourd’hui, le collège communal de Zedelgem revoit sa copie. Il annonce officiellement qu’il a fait retirer cette plaque signalétique qui se faisait le relais trop évident d’une certaine vision nationaliste lettone de l’Histoire. Aussi la commune envisage désormais de présenter le monument avec d’autres mots sur une autre plaque, tandis que la place où la ruche se trouve installée – la « Brividaplein » ou place de la « liberté » – recevra un nouveau nom. Cette recontextualisation se fera en concertation avec des historiens, dont le professeur Pieter Lagrou (ULB) qui fait partie du comité scientifique du Vloethemveld (NDLR : soit le site où se trouvait le camp de prisonniers dans lequel étaient détenus les légionnaires lettons mais aussi de nombreux soldats allemands).

M. Lagrou a rencontré les autorités communales et il se déclare très critique à l’égard du processus qui a conduit à la mise en place de ce monument. Il communique notamment cet élément nouveau qui démontre que la faute commise par Zedelgem avait été anticipée au plus haut niveau en Flandre… Sans avoir été empêchée pour autant, « Les responsables politiques du gouvernement flamand chargés de la coopération bilatérale avec l’Europe centrale avaient fait remarquer aux autorités municipales que l’initiative d’ériger ce monument ferait sensation au niveau international et ils avaient insisté pour qu’ils demandent conseil à des historiens professionnels. Cela n’a pas été fait. Aussi, le Comité scientifique du Vloethemveld n’a pas été consulté. », déplore le professeur Lagrou. Lequel évoque également « l’ignorance » et «la vanité » d’élus communaux qui se sont abstenus de requérir les « avis d’experts ».

Cette plaque a été définitivement retirée par la commune de Zedelgem. © Ronald Dersin

Toutefois Pieter Lagrou participera au projet de recontextualisation souhaité par la commune, considérant que « démolir simplement la ruche et la ranger dans un hangar du service communal des travaux publics serait une solution de facilité. » « Or, ajoute-t-il, un camp de prisonniers militaires aussi gigantesque et les traces qu’il a laissées dans le paysage de Zedelgem ne doivent pas être oubliées ou escamotées. Elles méritent d’être interprétées, ce qui devrait aboutir au contraire d’un hommage. Il est ici question d’un passé difficile et controversé qui concerne les soldats d’armées qui, heureusement, ont perdu en 1945. Il s’agit d’une histoire de volontaires SS et de leurs crimes également, ceux de Lettons mais pourquoi ne pas faire le lien avec ceux de chez nous qui ont commis des crimes ? C’est un défi, celui de traiter de manière critique le passé nazi et le passé soviétique sans tomber dans le piège de mettre les deux sur le même plan. C’est l’occasion de raconter (NDLR : à propos des Lettons) une histoire de migration, de punition et d’impunité, d’aveu et d’inversion de la culpabilité. Ce pourrait être un lieu qui alerte comme il en existe beaucoup en Allemagne où l’on parvient à distinguer commémoration et hommage. Le conseil municipal de Zedelgem est donc confronté à un défi difficile mais beau. ». Dans un communiqué, M. Lagrou évoque notamment une démarche qui renverrait à celle du « Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe » à Berlin.

« Le fait d’avoir installé ce monument sans avoir eu recours à l’expertise d’historiens compétents a été une erreur incompréhensible de la commune de Zedelgem. Je m’interroge sur les raisons de ce manquement. La plaque signalétique qui se trouvait à côté de la ruche et le nom de la place étaient tout à fait inadéquats. », commente à son tour le professeur d’histoire Bruno De Wever (UGent). Pour lui, « la solution de compromis que l’on propose maintenant est acceptable. L’Histoire est complexe, tous les légionnaires lettons n’étaient pas de criminels de guerre mais il y en avait parmi eux. Ce n’est donc pas cette ruche en tant que telle qui doit disparaître, c’est ce que l’on en dit qui doit être ajusté pour lever toute ambiguïté. On peut compter sur l’expertise du professeur Lagrou pour recadrer cela. »

« La volonté de la commune de Zedelgem de remplacer la plaque explicative du monument équivaut à mettre du mercurochrome sur une tumeur cancéreuse »

Dans un précédent article, nous avions anticipé qu’une telle solution de compromis serait proposée par la commune de Zedelgem. Elle a donc déjà fait l’objet de critiques et objections : de très nombreux interlocuteurs souhaitant la disparition pure et simple de la ruche. On retrouvera tous leurs arguments, ici et ici. Avec notamment ceux du journaliste américain Lev Golinkin qui a enquêté sur tous les monuments qui célèbrent des nazis dans le monde ; un confrère qui s’est aussi exprimé cette semaine dans un carte blanche publiée par le quotidien De Standaard et par la revue Regards – c’était avant que soit officialisé le projet de recontextualisation du monument. Avec ironie, il déplorait : « Les décideurs politiques de Zedelgem murmurent maintenant qu’ils vont apposer une nouvelle plaque sur le monument pour remettre les choses dans leur contexte. (…) Je voudrais suggérer une alternative qui permettrait à la ville de conserver son mémorial sans pour autant piétiner la réalité. Apposer une plaque qui rebaptise le monument : « Ruche de la stupidité, de la crédulité, de la distorsion de l’Holocauste, du mépris total des anciens combattants et des mensonges ».

Wilfred Burie, le président de l’association « The Belgians remember them » qui, depuis plusieurs mois, demande la disparition de la ruche lettone avait déjà eu cette formule dans nos colonnes : « En médecine, on ne badine pas avec un cancer, on extrait la tumeur ; en démocratie, un tel monument doit quitter l’espace public. » Dans la même veine, il dit aujourd’hui que : « La volonté de la commune de Zedelgem de remplacer la plaque explicative du monument équivaut à mettre du mercurochrome sur une tumeur cancéreuse. ». M. Burie estime qu’« un citoyen respectueux de son pays et de son Histoire ne peut pas faire de compromis à propos d’un tel monument : rien de ce qui touche à la SS et au nazisme ne doit être oublié ni banalisé et notre espace public ne peut être saccagé par un monument à leur gloire. Il y a des lois internationales interdisant ces rappels louangeurs de la barbarie nazie. Ce monument, même « désarmé » de sa plaque explicative originelle, reste un édifice érigé au 21ème siècle, le nôtre, et non en 1940-1944. Ce n’est pas un vestige qu’il faudrait expliquer au monde, c’est une réalité inacceptable qui doit disparaître. »

Un groupe de réflexion est en train de naître à propos de cette affaire et l’ex-parlementaire Vincent Decroly en fait pas partie. Il abonde dans le sens de M. Burie : « D’une certaine manière, je suis d’accord avec le début du raisonnement du professeur Lagrou : on ne peut pas se contenter de « démolir la ruche ». Non seulement, il faut obtenir que ce monument disparaisse de notre espace public, mais aussi lui substituer un hommage à ceux qui ont combattu la SS et à ses victimes. » Pour M. Decroly, « la solution de compromis envisagée actuellement est de nature à alimenter la confusion dont s’est toujours nourrie l’extrême-droite ».

« Pour remplacer la Ruche lettonne, les autorités de Zedelgem devraient lancer un appel aux artistes pour soumettre des idées pour une nouvelle sculpture qui honore les soldats belges, les résistants, les déportés etc. » renchérit Lev Golinkin. « Les décideurs politiques locaux pourraient facilement transformer tout cela en une histoire positive. Je suis certain qu’il y a plein d’artistes de talents qui travailleraient avec eux efficacement ».

Dans l’imaginaire de l’auteur de l’œuvre, les abeilles représentent les légionnaires SS lettons. © Ronald Dersin.

« Place de la confusion ? Place de la révision ? Place du relativisme ? Place de l’oubli ? Les possibilités sont nombreuses… »

On voit donc bien la tournure que prend le débat : de nouveaux mots visant à contextualiser cette ruche sont-ils de nature à modifier ce qu’elle est ? On peut nourrir la réflexion à cet égard en renvoyant aux termes du sculpteur letton qui l’a créée. Dans son imaginaire, les abeilles en bronze représentent bel et bien les légionnaires lettons de la SS. Et la colonie d’abeilles symbolise une nation, la Lettonie. « La ruche est leur État avec sa propre armée, la loi et l’ordre », décrivait l’artiste sur sa page Facebook. « Les abeilles sont paisibles. Elles piquent seulement quand elles se sentent menacées. Elles se défendent, se battent et meurent pour leur ruche, leur colonie et leur liberté. […] Dans le camp de Zedelgem, il y avait environ 12 000 soldats lettons. Cela équivaut au nombre d’abeilles dans une ruche. »

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Cela renvoie indubitablement à la vision nationaliste lettone de l’Histoire, laquelle réduit ces légionnaires à des « combattants pour la liberté » qui, pendant la seconde guerre, se seraient contentés de défendre leur pays contre les Soviétiques… Un discours qui rappelle les termes de la propagande nazie qui visait à recruter des légionnaires dans tous les pays occupés pour combattre sur le front de l’Est. Une vision de l’Histoire qui banalise l’uniforme de la Waffen SS revêtu par les légionnaires lettons et les crimes commis par des soldats qui avaient juré fidélité à Hitler. S’il fallait conserver cette ruche en la présentant avec d’autres mots, ne faudrait-il pas, pour le moins, en faire disparaître les abeilles ? Comment faire dire autre chose à cette oeuvre que ce que son auteur a voulu exprimer ? L’exercice apparait périlleux. Une autre question taraude. Si elle s’obstine à vouloir maintenir ce monument, quel nouveau nom la commune de Zedelgem donnera-t-elle à la place où il se trouve ? Les possibilités semblent nombreuses : « Place de la confusion » ? « Place de la révision » ? « Place du relativisme « ? « Place du déni ? » « Place de l’oubli » ? Toutefois, le débat est encore loin d’être clos. Ce vendredi, il s’est élevé d’un étage en Flandre alors que la « controverse sur le monument aux prisonniers de guerre lettons à Zedelgem » était l’un des points à l’ordre du jour du Parlement flamand. Gardons l’espoir qu’on sorte de cette affaire par le haut, par le dialogue et une plus grande ouverture de la commune de Zedelgem aux différentes parties qui expriment des critiques ; par une initiative heureuse qui permettrait de créer, in fine, une « place de la mémoire » qui devienne un outil utile à la réflexion, au service de l’Histoire et de la démocratie, pour les générations présentes et à venir.

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