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Que reste-t-il de notre vie sur Internet une fois qu’on est mort ?

Photo modifiée Flickr @David

Société

Trop de choses, beaucoup trop de choses justement. Et de son vivant, on ne pense pas assez à tout ce qu’on va laisser virtuellement et qu’on ne pourra léguer si on ne gère pas son identité numérique.

D’ici 20 à 30 ans, Facebook sera devenu un cimetière virtuel où les morts côtoieront les vivants. Selon Hachem Saddiki, chercheur à l’Université du Massachusetts, c’est en 2098 que le nombre de morts dépassera le nombre de vivants sur Facebook. Et d’ici 40 ans, Internet sera un sanctuaire numérique. Car aujourd’hui, on ne sait pas encore bien faire son deuil à l’heure des réseaux sociaux ni gérer son identité numérique post mortem. N’oublions pas que Facebook n’a que treize ans et que ce n’est pas encore ancré dans les consciences de penser à son emprunte digitale post mortem. Bien que depuis le 1er février 2016, le plus populaire des réseaux sociaux a mis en place une nouvelle fonctionnalité post mortem permettant de désigner un « légataire », (il ne peut y en avoir qu’un) qui peut soit conserver le compte du défunt en le transformant en compte de commémoration soit le supprimer définitivement. Mais ce n’est pas très actif, encore trop peu de personnes l’utilisent ou en ont connaissance. Alors comment gère-t-on son passage de la mort réelle à la mort numérique à l’heure de Twitter, Facebook, iTunes, Paypal, Deezer, Instagram… ?Comment les vivants continuent à faire vivre les morts avec Internet ? Et que pouvons-nous garder de la personne disparue ? Et à quoi pouvons-nous accéder d’elle ?

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GrantWill, premier réseau social des immortels

« On est tous confrontés à des décès, des disparitions… et à des problématiques qui se posent. C’est l’expérience d’une vie qui fait que l’on se rend compte qu’à un moment donné, il n’y a pas de service dans ce domaine-là. J’ai longtemps hésité à me lancer, et puis quand j’ai vu qu’il n’y avait rien d’équivalent aujourd’hui, ce qui était assez incroyable, en tant qu’entrepreneur, on se dit : allez, on y va » nous explique Frédéric Simode, qui « n’aurait jamais pensé se lancer un jour dans le business de la mort ». Il est fondateur de la start-up française GrantWill lancée en 2016, qui permet de gérer son identité numérique. « L’idée est de transmettre son compte Facebook à sa femme ou son compte LinkedIn à son collègue de bureau par exemple, pour qu’il puisse en récupérer les données. Avant, on avait les CD, aujourd’hui, vous disparaissez, que devient toute votre bibliothèque numérique ? Vous emmenez avec vous tout ce que vous écoutez et vos enfants n’auront pas accès à votre univers musical ? ».

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Plus qu’un besoin, gérer son identité numérique est devenue une nécessité des plus urgentes : « On touche 100% de la population. On est sur une problématique réelle et universelle. Si on ne fait rien, dans 40 ans, ça sera n’importe quoi ! Il y aura des millions de comptes de personnes décédées ! C’est aussi un problème écologique, car ce stockage de toutes nos données, ça coûte énormément en électricité et en consommation » poursuit Frédéric Simode. L’état français a justement légiféré en octobre 2016 sortant une loi dont on attend encore les décrets d’applications pour obliger tous les acteurs internet à gérer l’identité post mortem des personnes qui s’inscrivent sur leur site. « Soit on fait une loi qui dit qu’au bout de 50 ans d’inactivité d’un compte, on supprime toute trace de la personne au détriment, par exemple, des petits enfants qui ne pourront pas garder certaines photos ou certaines musiques, soit on crée des outils comme GrantWill ».

Notre esprit connecté à la vie à la mort

GrantWill permet de décider de son patrimoine digital après sa disparition. C’est 100% gratuit, exceptées deux options facultatives payantes : le stockage en ligne et la vérification du décès par acte authentique. « On attribue toutes nos données numériques aux personnes de notre choix qui ne sont pas au courant. Elles ne le deviennent qu’au moment de notre mort. Et aussi toute notre vie administrative : assurances vie, voiture, assurance crédit à l’habitation etc. ». Et même mort, on peut continuer à interagir avec nos proches en pré-enregistrant des messages (coucou PS : I Love You) que l’on veut, à la fréquence que l’on veut, aux destinataires que l’on veut… Et ils seront envoyés à la date de notre choix. Transmettre ce que l’on veut à qui on veut, quand on veut.

L’idée, c’est de révolutionner la façon de transmettre nos données.

Six mois après son lancement en ligne, GrantWill compte déjà plus de 5 000 inscrits dans le monde dont 40% d’étrangers. « On se rend compte que l’aventure vaut le coup d’être tentée car on a un réel echo sur ce qu’on propose. On voit qu’il y a tout à faire et encore plein de modules à lancer car il y a plein de possibilités sur le vie post mortem. On travaille sur la loi française et la loi internationale car l’idée, c’est de révolutionner la façon de transmettre nos données. Pour le moment, GrantWill n’est que le teaser de ce qu’on veut vraiment faire ». Deux tranches d’âges se détachent sur GrantWill : les 18-30 ans (40%) et les 30-45 ans (40%). Les 20% restants sont les séniors. « Les jeunes sont davantage séduits par la possibilité de laisser des messages post mortems, et les autres qui commencent à avoir des enfants veulent s’assurer qu’en cas de décès, tout sera bien légué à leur famille ».

Une éternité numérique

D’autres sites surfent sur le business de la mort en ligne. En Belgique, il y a Elysway, une sorte de Facebook pour les morts. Lancé en octobre 2014, le réseau social se veut être « un nouveau lieu de repos, un lien virtuel avec les cieux. Un lieu de mémoire numérique où des âmes de même opinion trouvent le réconfort, où les souvenirs perdurent et où les proches s’étreignent affectueusement. Elysway se veut être une maison où le mot perdre n’a pas de raison d’être.On ne meurt vraiment que lorsque tout le monde vous a oublié(e) ». Il vous suffit de créer le profil du défunt alias votre Étoile (vous, vous êtes son Ange) puis le vôtre (vous devenez alors un « passager ») et vous pouvez donc ensuite écrire des photos etc. sur la page de l’être perdu.

Il y a également Luka, un chatbot mis au point en 2016 par une start-up russe fondée par Eugenia Kuyda, qui est censé représenter son meilleur ami décédé en se basant sur plusieurs données récupérées via les réseaux sociaux, mais aussi des photos, des textos… et permettant d’échanger encore avec lui. « Be Right Back », le premier épisode de la saison 2 de Black Mirror raconte justement l’histoire d’une jeune femme dont le mari est mort, et qui fait appel à une société qui a agrégé tout ce que son mari faisait sur les réseaux sociaux qui va en faire une intelligence artificielle. Idem dans le film Transcendance avec Johnny Depp.

Une autre start-up américaine, créée par Marius Ursache, Eterni.me, permet d’être immortel virtuellement en recréant via des algorithmes les défunts. Une façon 2.0 de faire son deuil aujourd’hui, de gérer sa mort et celle de l’autre différement et surtout virtuellement.

CIM Internet