Paris Match Belgique

L’affaire Dutroux : la tragédie qui va durablement secouer la société belge

Bruxelles, 20 octobre 1996 : le point d’orgue d’une affaire qui n’a toujours pas livré ses vérités. 350 000 personnes déferlent sur la capitale pour crier leur horreur et leur colère face aux agissements d’un certain Marc Dutroux. La manifestation est aussi une réponse aux balbutiements, erreurs et mauvais fonctionnements de la police et de la justice. | © DR

Société

Ce sera l’événement de la fin du mois d’octobre en télévision : une série documentaire en quatre épisodes coproduite par la RTBF, la VRT et Arte. Intitulée « Innommable » et diffusée à l’occasion des 25 ans de la Marche blanche, elle retrace, étape par étape, l’une des pages les plus sombres de l’histoire de la Belgique : « l’affaire Dutroux ». Sylvie Chevalier et Malika Attar, les journalistes qui en ont réalisé toutes les interviews, racontent à Paris Match.

 

Paris Match. Il y a vingt-cinq ans, l’innommable, l’impensable est arrivé en Belgique. En quoi cette série documentaire constitue-t-elle une approche inédite ?
Sylvie Chevalier. Elle est inédite pour plusieurs raisons, d’abord parce que les deux télévisions nationales, RTBF et VRT, ont mis leurs archives en commun. Malika Attar et moi avons tout visionné, au total pas loin de 30 000 heures de documents. Rien que pour la partie relative au procès, nous avons récupéré et regardé 400 cassettes de 60 minutes chacune. Notre travail a consisté à faire une sélection pour n’en garder que les moments les plus forts. Nous voulions éviter à tout prix de tomber dans le travers d’experts examinant les faits. L’idée était de s’immerger dans ces instants tragiques et de comprendre le déroulement des événements jour après jour, comme si nous étions sur le terrain. Julie et Melissa ont disparu en juin 1995, An et Eefje deux mois plus tard. Les enquêteurs ne se sont pas dit d’emblée que l’auteur de ces rapts était la même personne. Avec cette coproduction inédite, le téléspectateur est plongé dans l’instant, dans le désarroi du moment avec, sur les lèvres, la question que tout le monde se pose alors : que se passe-t-il dans ce pays ? Voilà que deux petites filles disparaissent, puis deux jeunes filles, puis deux autres encore, Sabine et Laetitia. On vit ces événements impensables à chaque étape, minute par minute, en prenant soin d’éviter l’écueil du document d’archives ou historique.

En cette année 1995, quel âge aviez-vous ? Que faisiez-vous ?
J’avais tout juste 30 ans. Je participais alors en tant que journaliste au JT et, comme la plupart de mes collègues qui travaillaient à l’information quotidienne, nous nous sommes retrouvés sur le « dossier Dutroux », avec toutes les forces vives de l’époque. À partir de l’année suivante, je vais suivre l’affaire jusqu’au procès. Aujourd’hui, j’ai trois enfants et j’essaie de leur expliquer à quel point ce passé et notre présent sont intimement liés, à quel point le combat de tous ces parents a contribué à faire évoluer la Belgique. Dans cette série documentaire, le propos n’était pas de raconter pour la énième fois « l’affaire Dutroux ». Lui et ses acolytes n’apparaissent qu’à la fin du quatrième épisode. L’important, c’est le désarroi et le combat des parents qui sont parvenus à faire changer le pays.

Survivantes et parents de victimes lors de la Marche blanche : leur exceptionnelle dignité et leur intelligence ont évité le pire à la Belgique. Mais leur chagrin et leur souffrance demeurent et, vingt-cinq ans après, les questions restées sans réponses, le manque de transparence de la justice et des zones d’ombre troublantes (de gauche à droite, on reconnaît notamment Laetitia Delhez, Louisa et Jean-Denis Lejeune, Carine et Gino Russo. On distingue également Marie-Noëlle Bouzet derrière Carine Russo).©DR

Malika Attar et vous-même êtes les deux journalistes de la RTBF à présenter cette série et à avoir réalisé toutes les interviews. Comment vous êtes-vous réparti les rôles, selon quels -critères ?
Nous avons travaillé avec notre collègue de la VRT Dirk Leestmans à ce projet porté par Isabelle Christiaens, la responsable du service documentation de la RTBF. C’est elle qui nous l’a proposé, sachant que nous avions toutes deux une expertise importante sur ce sujet. Ont également participé à la réalisation Joeri Vlekken et Stéphane Bergmans, le scénariste de la série « La Trêve ». Son regard était enrichissant et différent de notre approche journalistique, car davantage au service d’une narration qui puisse faire ressentir les faits dans les tripes. Chacun des quatre épisodes ne laisse la place qu’à peu d’intervenants, dont l’intérêt se justifie à partir du moment où ils ont une nouvelle lecture des archives. Par exemple, Michel Demoulin, le chef de l’enquête qui a réussi à faire craquer Dutroux, explique le moment précis où celui-ci est passé aux aveux. Il a flatté son orgueil, lui a fait miroiter l’idée de le prendre en photo devant la cache dissimulée derrière un mur pour montrer que c’était bien lui le libérateur de Sabine et Laetitia. Une scène complètement irréelle, raconte l’inspecteur. Dès lors, on comprend mieux ce que cette image raconte vraiment. Donc oui, Malika et moi avons travaillé ensemble de bout en bout, effectué nos repérages ensemble et participé à toutes les interviews, qui duraient parfois cinq à six heures d’affilée, avec la volonté d’aller au plus profond du récit et d’exprimer au mieux ce que les gens avaient ressenti, comment ils avaient été « traversés » – c’est le mot juste – par ce dossier. Si j’effectuais l’interview, Malika prenait les notes et inversement. Un véritable travail à quatre mains.

Avez-vous approché les parents des victimes, et si oui, quelle a été leur réaction ?
Dès le départ, nous avons posé un choix qui considérait que nous avions suffisamment d’archives à notre disposition et que nous ne voulions pas, une fois encore, replonger parents et proches dans les moments les plus douloureux de leur existence. Mais ils ont, bien sûr, été informés de ce que nous faisions, du moins les parents qui ont été directement impliqués dans « l’affaire Dutroux ». Ils nous ont remercié et n’ont pas souhaité en apprendre davantage. C’est délicat car ce documentaire, c’est de l’émotionnel à l’état brut. Nous comptons par contre leur proposer de visionner le film avant que celui-ci ne soit diffusé au grand public.

Pour vous aussi, on peut supposer que ce travail a dû être particulièrement éprouvant. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à affronter en tant que journaliste ?
Le plus éprouvant pour moi a été de redécouvrir des moments que je croyais connaître mais qui, avec notre travail d’investigation, ont pris une autre dimension. On ne peut jamais s’empêcher de penser « Qu’aurais-je fait ? », « Comment aurais-je réagi en tant que maman ? », « Comment aurais-je eu la force de ne pas craquer ? »… Rappelez-vous le sang-froid des parents ! Où ont-ils trouvé ces ressources pour ne jamais se montrer agressifs ou violents face aux réactions de la justice ? Ils auraient pu crier vengeance, appeler au rétablissement de la peine de mort. Comment peut-on résister, alors qu’on est si proche de l’horreur et qu’elle vous atteint au plus profond de votre chair ? C’est vraiment impressionnant. Et ce qui l’est tout autant, ce fut de voir que ces parents, d’origine et de milieux différents, se sont soutenus et ont fait preuve d’une solidarité qui transparaît d’ailleurs à travers toutes nos images.

(…)

CIM Internet