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Child Focus : Rencontre avec ceux qui traquent les images d’abus sexuels d’enfants

L'équipe d'analyste de Child Focus visionne les images d'abus sexuels quotidiennement pour signaler les contenus illégaux. | © M. Deb.

Société

Vingt-cinq ans après la marche Blanche qui découlait de l’affaire Dutroux, les missions de la Fondation Child Focus ont évoluées, mais ne sont pas moins importantes. Nous avons rencontré les analystes de la « grotte », le lieu où sont gérés les signalements d’images d’abus sexuels d’enfants.

 

Sur l’année 2020, Child Focus a ouvert quelque 2056 dossiers suite à des signalements d’images d’abus sexuels d’enfants, soit plus de cinq par jour. En 2019, ce chiffre s’élevait à 1414. Depuis l’affaire Dutroux, qui a précédé à sa création, la Fondation pour enfants disparus et sexuellement exploités s’est développée. Son rôle évolue au fil des changements de la société. « Depuis notre création en 1998, nous avons évolué très fort vers la prévention » , explique Stephan Smets, responsable communication de Child Focus. « Les enfants ont aujourd’hui des gsm à 9 ans, en moyenne. Le monde s’ouvre, et les plus jeunes sont confrontés à des dangers auxquels leurs parents ne sont pas toujours conscients. C’est notre rôle de les protéger en les informant, et en les accompagnant. »

Stephan Smets, responsable communication de Child Focus. © M. Deb. 

La prévention permet d’agir avant que le mal ne soit fait. Mais malheureusement, Child Focus se doit aussi d’agir après coup, pour tenter de protéger un maximum les jeunes. Nous avons été rencontrer les personnes qui font vivre Child Focus. Ils sont 65, et sont quotidiennement confrontés aux pires atrocités que la société porte en elle. Nous avons pénétré l’univers de la « grotte », comme ils l’appellent. Ce lieu qui permet de gérer les signalements pour les images d’abus sexuels sur mineurs. Les analystes s’y installent derrière un ordinateur pour visionner les images, et juger de leur illégalité pour éventuellement donner suite à un signalement. Et même si la description qu’on en fait ici est dramatique, les membres de Child Focus qui portent ce projet font preuve d’une humanité exemplaire.

Lutter ensemble

Chez Child Focus, l’équipe d’analyste qui visionne et traite les signalements d’images d’abus sexuels d’enfants comptent une petite dizaine de volontaires. Ils travaillent en équipe, pour se préserver, mais aussi pour rendre leur travail efficace. Nous avons rencontré Anne et Geneviève (noms d’emprunts). À raison de deux heures maximum par jour, au moins deux fois par semaine, elles travaillent dans la « grotte ». Cette salle isolée, avec des serveurs fermés n’est accessible qu’à l’équipe d’analyste. Elles y visionnent les images qui ont été signalées comme abus sexuels d’enfants. « Quand on visionne les images, on n’est jamais seul » , confie Anne, analyste depuis quelques années. « C’est très important de ne pas être seul pour deux raisons. Déjà parce que nous devons juger de l’illégalité ou non des images. Travailler à côté d’une autre personne permet d’avoir aussi son point de vue pour ne pas devoir visionner les images trop de fois. Mais aussi pour le côté émotionnel. On voit beaucoup de pornographie, il faut pouvoir ventiler, avoir l’opportunité de discuter d’autre chose ou de déconnecter le temps d’un fou rire sans rapport avec notre travail », précise-t-elle.

Le travail en groupe se fait à l’intérieur même de la « grotte », mais aussi à l’extérieur. Geneviève est analyste depuis plus d’un an, et insiste sur l’importance de répartir le travail : « On fait des réunions en équipe une fois par mois pour exprimer notre ressenti. C’est important de pouvoir dire avec quel genre d’images nous éprouvons des difficultés à travailler. Moi par exemple, j’ai beaucoup de mal avec celles d’abus sur les bébés. Mais je peux composer avec d’autre. Je peux laisser le matériel avec lequel j’ai le plus de mal à d’autres analystes. Il faut se connaitre en tant qu’équipe pour pouvoir reconnaitre les signaux et les émotions afin de se répartir les images. »

Tu peux imaginer, en parler, mais tu n’es jamais prêt à voir des images d’abus.

Chaque journée de travail est difficile, malgré le fait que les analystes mettent tout en place pour se faciliter la tâche. Geneviève le ressent, et nous explique son état d’esprit depuis qu’elle a rejoint l’équipe. « À chaque fois que tu ouvres un lien, tu ne sais pas ce qui va apparaitre. Tu peux imaginer, en parler, mais tu n’es jamais prête à voir des images d’abus. Tu as des images qui restent, plus difficiles, ou qui font écho à ta vie privée. Ce qui est important quand tu sors de là, c’est de se connaitre, de savoir son baromètre pour rester serein au maximum et ne pas être trop affecté. Il faut se préserver un maximum. »

Après une séance de travail dans la « grotte », chaque analyste doit se fier à son feeling. Jouer à des jeux comme Tetris ou Candy Crush permet de décoller les images de sa tête. Une séance avec un psychologue est aussi imposée une fois par mois, afin de pouvoir extérioriser. Une étape importante pour pouvoir réitérer presque quotidiennement cette rude tâche.

Une mission internationale

Concrètement, les analystes de la « grotte » sont formés par Interpol et par InHope. Ils reçoivent une formation pour pouvoir utiliser les divers outils, et pour pouvoir définir quel contenu signalé est illégal. « En dessous de 13 ans, un contenu d’acte sexuel devant un enfant, avec un enfant ou entre des enfants est d’office illégal » , explique Anne. « Mr et Mme tout le monde peuvent signaler des images sur le site web de Child Focus, en copiant l’url par exemple. La démarche peut se faire anonymement ou pas. Le signalement rentre alors dans un système interne que le groupe de la « grotte » est le seul à pouvoir lire. Ce sont la base des images que nous analysons, traçons et signalons le cas échéant. »

Geneviève ne parle pas beaucoup de son métier en dehors de son cercle familial. Elle a donc décidé de rester anonyme lors de son témoignage. © M. Deb. 

Child Focus est le seul point de contact civil en Belgique. « Notre travail facilite la tâche de la police, qui devait avant gérer tous les signalements, même s’ils n’étaient pas illégaux. Mais aujourd’hui, nous distinguons le matériel légal de l’illégal avant de le signaler à la police ou à Interpol. Cela simplifie leur travail et permet d’assurer un suivi international » , ajoute Anne. La Fondation travaille avec le réseau InHope, qui réunit 47 points de contact répartis dans le monde. Si un analyste de Belgique pointe un contenu illégal, mais hébergé dans un autre pays, il peut envoyer le signalement dans un point de contact membre de ce réseau InHope.

La difficulté pour les analystes, c’est qu’un même matériel peut être hébergé sur différents serveurs. Par exemple, une vidéo peut être enlevée d’un site frauduleux, mais elle ne disparait pas pour autant, et peut réapparaître dans un autre pays, sous un autre hébergeur. Lorsque nous l’avons rencontrée, Geneviève nous a confié être très effrayée face aux publications des parents sur les réseaux sociaux. « J’ai une connaissance sur Facebook qui a posté une photo de son bébé nu pour fêter sa naissance. Je ne comprends pas cela. Il est là, nu sur la table à langer, le sexe à l’air, et je sais que ces images, aussi innocentes qu’elles puissent être, peuvent se retrouver sur des sites aux mauvaises intentions. Et quand une image est publiée sur internet, on ne sait pas qui a pu la sauvegarder pour la republier. C’est pour cela que le contenu disparait très difficilement d’internet. »

On aura réussi notre mission quand la « grotte » n’existera plus.

À ces parents qui nous lisent

Le travail dans la « grotte » est un peu ingrat. Finalement, il consiste en une réaction après-coup de ce que l’enfant subit. Le mal est déjà fait, et les analystes réparent les pots cassés. Mais Anne et Geneviève ne travaillent que quelques heures par semaine dans la « grotte », l’essentiel de leur travail réside finalement dans la prévention. « Derrière chaque situation, il y a toujours une problématique. L’essentiel, c’est de se demander pourquoi l’enfant fugue, pourquoi il se prend en photo de telle sorte… En se posant ces questions, on peut trouver des solutions pour que cela ne se reproduise plus. On est dans une démarche de compréhension et d’encadrement des jeunes et des parents » , analyse Anne. « Il faut axer notre travail sur la prévention. Il faut rendre l’opérationnel innécéssaire. On aura réussi notre mission quand la « grotte » n’existera plus. »

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Nous avons posé la question à Anne et Geneviève : quel message voulez-vous passer aux parents qui vous liront ? Elles ont tenu le même discours. Celui de rentrer en dialogue avec le jeune. La prévention commence très tôt. C’est très important pour les parents de s’intéresser au monde digital des enfants. De faire les premiers pas ensemble, de sécuriser les comptes en ligne, expliquer ce qu’il faut ou ne pas mettre sur internet. Ne pas juger, mais accompagner l’enfant. Un message de prévention indispensable, pour que jamais un contenu ne se retrouve dans la « grotte ».

 

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