Paris Match Belgique

Spectacles, BD, fiction… Affaire Mawda : contre-enquête & création

Mawda, illustrée par le dessinateur et scénariste Manu Scordia. Il prépare un livre sur l'affaire, entre BD et roman graphique. ©Manu Scordia

Société

L’affaire Mawda fait l’objet de spectacles, d’un livre, d’une BD… La culture serait-elle la niche ultime où d’âpres vérités trouvent à s’exprimer ? Échange avec quelques-uns des créateurs qui évoquent la contre-enquête. Dont Vincent Engel, écrivain et professeur à l’UCL. Son regard, trois ans après les faits, n’a pas changé, nous confirme-t-il. « J’ai toujours la même vision des choses. La crise sanitaire n’a fait qu’aggraver la situation des migrants. Une situation où l’Occident a une part de responsabilité majeure.

« La nuit du 16 au 17 mai 2018, une camionnette transportant une trentaine de migrants tente d’échapper à un contrôle policier. Mawda, une enfant d’origine kurde, âgée de 2 ans, est avec d’autres enfants dans le véhicule. Au terme d’une poursuite de plusieurs kilomètres sur l’autoroute, la police fait feu sur les fugitifs et tue la fillette. »
Pour rappel, le policier accusé d’avoir tiré sur la camionnette durant la course-poursuite sur l’E42 le 17 mai 2018, a été condamné en première instance à un an de prison avec sursis et une amende de 400 € pour homicide involontaire par défaut de prévoyance et/ou de précaution. L’accusé a fait appel de cette décision. La Cour d’appel de Mons rendra son jugement le 29 octobre prochain.
C’est en se basant sur l’enquête approfondie menée par notre collègue Michel Bouffioux, entamée le 20 décembre 2018 et publiée en une série de volets dans Paris Match Belgique, que Jean Vangeebergen, homme de spectacle engagé, a décidé de produire une pièce qui retracerait, de façon libre, cette trajectoire infernale. Une affaire qui a fait couler de l’encre mais dont le volet “contre-enquête” a été peu relayé.

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Un spectacle « d’expertise citoyenne », sera proposé du 12 au 27 novembre sur les planches du Manège Fonck à Liège. Son titre : M.A.W.D.A. en cinq lettres. Jean Vangeebergen, qui l’a mis en scène, cite, en amorce à ce travail sur les planches, les mots de Sibylle Gioé, avocate : « Mawda était sans doute une enfant ordinaire. L’exil de ses parents, un exil ordinaire. Le policier qui a tiré, un policier ordinaire. Les journalistes qui ont rapporté la version de la police, des journalistes ordinaires. Les avocats qui défendent et les magistrats qui jugent, ordinaires eux aussi. Les citoyens qui ont pendu des vêtements d’enfant à leurs fenêtres, des citoyens ordinaires. Ceux-là peut-être même qui marchaient vêtus de blanc, il y a vingt-cinq ans, parce qu’ils répugnent l’ordinaire de petits enfants tués. Et c’est en comédiens, en sortant de leur ordinaire, que ces citoyens, par leurs voix et leurs corps engagés, dépouillent ce même ordinaire de son horreur et placent celle-ci au centre de la scène. Et ils créent l’hétérotopie de l’horreur extra-ordinarisée. »

« Le metteur en scène m’avait contacté lors de l’écriture de son texte pour me demander l’autorisation de s’inspirer de mon travail”, explique Michel Bouffioux. « Mon travail d’investigation sur ce dossier n’a souffert d’aucune contestation mais, pour autant, il n’a pas eu l’impact que j’aurais espéré : les questions que j’ai abordées (mensonges policiers, dysfonctionnement) sont restées taboues. Il est remarquable que celles-ci trouvent désormais à s’exprimer dans des créations culturelles plutôt que dans le cadre d’un processus judiciaire et dans les médias… Cela dit quelque chose de notre société. Mawda interpelle nos consciences. Elle nous dit quelque chose de ce monde. Ecoutons-là.»

Sur ces dysfonctionnements que notre confrère a dénoncés au fil d’une investigation de longue haleine, il n’a jamais, précise-t-il, reçu le moindre démenti. « Rien n’est contestable. C’est quand même assez fou qu’on puisse démontrer dans un travail journalistique qu’il y a eu mensonge policier mais qu’en-dehors de ces articles que j’ai écrits, il n’y ait pas eu de débat médiatique. Des indices d’une volonté de camouflage des faits ont à peine été évoqués au cours du procès. En première instance, le tribunal a considéré qu’en effet, il existait des éléments étonnants et interpellants dans ce dossier. On évite simplement le débat et au final, les résultats de mon enquête ne s’expriment réellement que dans cet environnement culturel. Sans vouloir faire de raccourci, ça me rappelle un peu des régimes d’un autre temps ou d’autres lieux où les échappatoires étaient culturelles. »

Jean Vangeebergen : « Ce fait divers exhalait quelque chose de pas net »

La pièce M.A.W.D.A. en cinq lettres a été créée par zü Klub, qui cultive « la mise à feu de débats ». Jean Vangeebergen est metteur en scène et auteur. Il a entre autres mis en scène des textes de Joyce Carol Oates, Adel Hakim, Guy Helminger, Gianina Carbunariu… Son travail interroge principalement « la question de la différence et/ou de la violence » sans être a priori particulièrement centré sur la migration. « Mais j’avais déjà monté un texte d’Angélica Liddell (auteure et interprète espagnole, cette fille de militaire franquiste traite régulièrement de la migration). Ce texte, Et les poissons partirent combattre les hommes, avait été mis sur pied avec Le Grandgousier et un groupe de migrants du centre Centre d’accueil pour demandeurs d’asile de la Croix-Rouge de Rocourt. »

L’histoire de Mawda nous renvoie à l’affaire Semira Adamu, en pire… – Jean Vangeebergen, metteur en scène

Il se remémore un autre événement de sinistre mémoire, l’affaire Semira Adamu. (La demandeuse d’asile nigériane périt le 22 septembre 1998, étouffée à l’aide d’un coussin par deux policiers lors d’une tentative d’expulsion du territoire belge. Les faits se déroulèrent à l’aéroport de Zaventem. La jeune femme , 20 ans à peine, avait fui son pays pour éviter un mariage forcé.) « L’histoire de Mawda évoque ce fait, en pire puisqu’à l’époque, dans le cas de Semira Adamu, la justice avait reconnu la culpabilité d’une dizaine d’intervenants. Ici, rien du tout.. Or Michel Bouffioux apporte des éléments quant à cette balle policière « perdue ».

 

Jean Vangeebergen, metteur en scène du spectacle M.A.W.D.A. en cinq lettres. ©Bernard Lambotte

«L’affaire Mawda, ce « fait divers », exhalait quelque chose de pas net. La contre-enquête de Michel n’a pas été suffisamment prise en compte, elle a même été ignorée souvent. Je me suis dit qu’il fallait porter ça à la scène précisément pour divulguer les rouages de cette affaire. On a senti que les médias ont essayé de corriger le tir l’air de rien. Sans doute parce qu’ils avaient, dans un premier temps, raté le coche. La démarche est collective. Nous en sommes tous, au sein de notre équipes, arrivés à ce constat : cette affaire est chelou. Dès les premières heures quelque chose clochait dans cette version présentée d’un enfant qu’on prend pour défoncer une vitre ne tient pas la route deux secondes. Et ça a été relayé comme information non critiquable… Il est dangereux de devenir manichéen mais il est clair qu’il y a eu un story-telling construit par la police et le parquet. Michel le démontre bien quand il évoque notamment cette réunion où les corps de police se soit mis d’accord sur une version alors que l’enquête était déjà en cours. »

« Le job de la culture est de questionner le monde »

Quant à la question de la culture qui se profilerait comme l’ultime bastion de la défense des libertés, Jean Vangeebergen se garde de toute opposition à l’emporte-pièce et rappelle que cette mission d’incarnation des libertés et de déclinaison des faits de société fait partie du terreau artistique : « Pour moi, le job de la culture est de questionner le monde. J’ai juste l’impression de faire mon métier, celui que je pratique depuis vingt-cinq ans. Il peut y avoir une colère par rapport à l’injustice mais je ne pense pas que la culture soit le dernier bastion de la démocratie. Je suis néanmoins convaincu qu’elle a une place importante à occuper dans ce qui se passe, dans ce à quoi on est confronté. Ce au même titre que la presse, les enseignants, et les citoyens évidemment. Il faut interroger le pouvoir, il est censé être le « garant » du système démocratique. Il est possible d’ailleurs de le faire sous des formes diverses. La culture n’est pas le seul outil, loin de là.»

Nous ne jouons pas la carte de l’infotainment – Jean Vangeebergen

Sobriété dans le nombre de personnages sur scène – deux seulement -, et le décor – des objets épars qui évoquent, directement ou indirectement l’affaire -, efficacité recherchée dans le texte, « M.A.W.D.A. en cinq lettres » n’a pas été pour autant simple à mettre en scène. Parmi les écueils que l’on imagine aisément, il y cette nécessité de synthétiser les choses, de les rendre accessibles aussi sans nuire à la complexité du dossier et aux nuances que cette tragédie du XXIe siècle, au cœur de l’Europe, impose. « La première difficulté était le foisonnement d’infos. En tant qu’artiste, nous nous sommes retrouvés face à un sac de nœuds construit par le story-telling officiel. Et puis est venu le travail de Michel Bouffioux qui a passé son temps à déconstruire ce scénario. Et c’est aussi une autre masse d’infos qui contredisent les autres. Il fallait trouver le bon dosage pour dire les choses et laisser une place pour l’interrogation, livrer l’enquête brute, n’était évidemment pas notre but. Nous avons progressé en nous basant sur les questions que nous, citoyens, nous sommes posées et le travail de contre-enquête a servi de colonne vertébrale à l’ensemble. »

 

A la table de début de projet du spectacle « M.A.W.D.A. en cinq lettres », en compagnie de la comédienne Sarah Testa. Et Adam Omar, Pauline Ansay, Benjamin Vrancken, Elodie Roman. ©Jean Vangeebergen

Y a-t-il une recherche de « rythme » ou cette approche trop traditionnelle, ou trop axée sur un mode de « séduction » était-elle à bannir ? « Ce qui est arrivé à Mawda se suffit à soi-même, nous n’allions évidemment pas amener des tensions supplémentaires ni jouer la carte de l’infotainment. On n’ajouter pas de musique anxiogène ou d’autres ficelles du genre, on cherche un partage pédagogique. Mais « pédagogique » est un mot dangereux. Je veux dire pédagogique dans le sens analytique du terme. »

«Pas d’images, un choix radical. Et du Bart De Wever en voix off »

Le metteur en scène et créateur évoque un « spectacle d’expertise citoyenne. » Il est incarné sur scène par deux comédiens « vierges », entendons non professionnels. « J’ai fait le choix radical de ne pas m’adresser à des comédiens de métier pour précisément « bypasser » les marottes de la profession. »
Monter et financer un travail portant sur des faits âpres, portant par ailleurs des accents terriblement universels et évoquant une forme de culpabilité collective n’a pas été, comme on l’imagine, un lit de roses. « Ça a été compliqué, on a essuyé des refus. On a démarré le projet il y a deux ans et avons été ensuite confrontés à la crise sanitaire. Heureusement, nous avons croisé la route de gens qui avaient envie que le spectacle existe et l’équipe a été très combative. »

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Le spectacle est rythmé par la diffusion de voix off. « Il y aura Bart de Wever, Charles Michel…tout comme des anonymes. Il ne faut pas se leurrer. Les thèses de Jan Jambon et de Theo Francken en arrivent à être considérées comme « sympathiques » par certains Wallons. Il y a une normalisation de ces positions radicales. On est au Benelux mais on est aussi en Hongrie quelque part… Je pense vraiment qu’il y a une chape internationale de cet acabit. Loin de moi l’histoire d’un grand complot mais il est clair que l’ultralibéralisme est une
course en avant qui pousse à des comportements qui n’ont rien à voir avec le bon sens et l’humanité. Le drame de Mawda est une boîte de Pandore, le puits sans fond d’une débâcle de la démocratie, de l’humanisme, de l’humanitaire et des rapports humains.»

Il n’y aura pas sur scène d’images, histoire aussi de se distancier tant d’un « outil symbolique d’une culture du voyeurisme » que d’un phénomène dont le théâtre contemporain se repaît volontiers selon le metteur en scène. « Je suis un peu fatigué de la vidéo utilisée à tout va dans les spectacles. Nous avons fait le choix de l’audiophonie pour mettre l’accent sur le principe d’écoute.. Le décor n’est pas un décor au sens traditionnel du terme. Il y a des éléments hétéroclites qui font allusion à l’affaire ou à certains propos. C’est davantage un dispositif, ou plutôt une installation. »

« Il est inquiétant de voir le nombre de gens qui ne se souviennent déjà plus de l’affaire… »

Ce théâtre citoyen ne fait pas non dans l’improvisation verbale ni dans le happening interactif, autre concept qui peut faire recette. « Le spectacle se base sur une véritable écriture. On parle depuis quelques années de théâtre documentaire. Ici ce n’est pas le cas. « M.A.W.D.A. en cinq lettres » est documenté mais ce n’est pas « documentaire ». Le théâtre documentaire fait œuvre de journalisme. Ce n’est pas notre cas. »
Le metteur en scène souligne un autre point, sidérant, tristement lié à la mémoire à court terme, noyée dans une info surabondante, parfois aseptisée et mal, voire pas hiérarchisée. « Quand je parle du projet, je dois souvent réexpliquer de dont il s’agit. Il est inquiétant de voir le nombre de gens, y compris dans la culture, qui ne se souviennent déjà plus de l’affaire… Le spectacle fait d’ailleurs allusion aussi à ce point. Cela me renvoie à cette notion de story-telling officiel. Il semble qu’il ait hélas partiellement fonctionné sur un grand nombre de personnes. On est en plein dans le « silence des pantoufles », qu’évoquait Brecht. C’est assez hallucinant.»
Une conclusion s’inscrit en filigrane dans ce travail artistique et engagé. « Face à un public relativement restreint, la vérité parvient à être dite. »

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Les parents de Mawda ont-ils pris par à la conception du spectacle, directement ou pas? « Non. Nous avions l’opportunité de les rencontrer mais nous ne l’avons pas fait. J’étais mal à l’aise à l’idée d’aller parler d’un spectacle que je fais à des gens dont c’est la vraie vie. Je me sens tenu à une certaine réserve par rapport à ça. Je peux seulement imaginer qu’ils n’aient pas envie de me voir. On est resté dans cette « ignorance » aussi parce que nous voulions agir avec les outils qui sont à la disposition de tout le monde, sans activer des leviers « facilitateurs ». Nous tenions à travailler comme des gens de la rue peuvent le faire. Notre envie est de rester à hauteur d’hommes, de citoyens ordinaires. J’ai toujours la crainte d’apparaître comme un donneur de leçons en débarquant avec des infos qui dament un peu le pion à chacun. Là n’est pas le butu, selon, moi, d’un spectacle « d’expertise citoyenne.»

Marie-Aurore D’Awans : « Comment, nous, citoyens pouvons-nous tolérer ces violences ? »

La reprise de l’affaire Mawda et de sa contre-enquête par le monde culturel se décline, on l’a dit, sous des formes diverses. Citons, sur les planches toujours, la création Mawda, ça veut dire tendresse, de Marie-Aurore D’Awans et Pauline Beugnies. Une production bilingue du KVS, le Théâtre royal flamand, à découvrir jusqu’à la fin du mois de janvier 2022.

Une scène du spectacle « Mawda, ça veut dire tendresse », de Marie-Aurore D’Awans et Pauline Beugnies. Une création du KVS coproduite par le Rideau de Bruxelles. A voir de Gand à Bruxelles en passant par Tournai et Mons, jusqu’au 29 janvier 2022. © Danny Willems – KVS

« Notre pièce commence par leur déclaration lors du procès », nous dit Marie-Aurore d’Awans. «Nous citons dans le spectacle l’une ou l’autre révélation de la contre-enquête de Michel Bouffioux dans le cadre d’un dialogue. Son travail nous a interpellés lorsque nous avons entamé le processus de création il y a deux ans. Nous mêlons vérité et fiction. Lorsqu’on cite les propos de vrais personnes, ceux-ci sont « sourcés » via un grand écran en fond de scène. Il y a par exemple la déclaration du coéquipier du policier auteur du tir qui apparaît dans la contre-enquête de Michel. Sur l’écran géant, on voit également des images du Kurdistan. On y cite Theo Francken, Bart De Wever, le prononcé de la cour correctionnelle de Mons… Nous présentons des scènes successives qui portent différents regards sur la politique, le journalisme, et nous-mêmes : comment on s’empare de l’histoire. Deux poétesses belges, une francophone et une flamande, Victoire de Changy et Maud Vanhauwaert ont rédigé des textes. Une tentative de raconter l’histoire d’un autre point de vue. Et de poser la question suivante : Comment peut-on faire subir de telles violences à des personnes pour de simples raisons administratives ? Et comment, nous, citoyens pouvons-nous tolérer ces violences ?»

 

Une scène du spectacle « Mawda, ça veut dire tendresse » de Marie-Aurore D’Awans et Pauline Beugnies. Avec, entre autres, les textes de deux poétesses belges, Victoire de Changy et Maud Vanhauwaert.  ©Danny Willems – KVS.

Vincent Engel : «  La crise sanitaire n’a fait qu’aggraver la situation des migrants. Une situation où l’Occident a une part de responsabilité majeure. »

Sur le front de l’impression, il y a d’abord le livre Deux ans et l’éternité (paru en 2019, Editions Ker), fiction de Vincent Engel doublée, pour l’aspect factuel, de la contre-enquête de Michel Bouffioux.
« Mawda », y dit Vncent Engel en préambule, « c’est d’abord une image : celle d’une petite fille espiègle, souriante, coiffée d’un bob rigolo. Avant elle, il y avait eu une autre photo : celle du petit Aylan, mort, le visage écrasé contre le sable mouillé, sur la plage de Méditerranée ou son corps s’était échoué. Deux petits Kurdes dans un monde qui se moque du drame kurde (…)” (…) Le drame qui a nourri ce récit est donc irréductiblement singulier : celui de la petite Mawda, âgée de deux ans, fille de Shamdin et Phrast Shawri, sœur de Hama. Mais il est aussi emblématique de ce que d’aucuns appellent la “crise des migrants” ou“des réfugiés », et qui n’est au final rien d’autre qu’une crise de l’accueil (…) La fiction est une manière de dire le monde, l’espoir et la souffrance. La presse d’investigation en est une autre. »

Dans le premier volet du livre, l’écrivain se met dans la peau des personnages, alternant les chapitres à la première personne. Il raconte Mawda. Elle dit notamment ses parents, l’amour qu’ils se portent. « Pendant toute leur errance, ils se sont aimés. J’en suis la preuve. Dans le froid, la peur, le doute. Quand ils ont cru que c’était foutu, quand ils ont cru que c’était gagné.»
Il transmet aussi la voix du passeur. « Moi, je suis le mauvais. Celui que tout le monde déteste. La crapule qui profite de la misère humaine, qui l’exploite. »

Vincent Engel durant une conférence de presse collective en juin 2006 au Kaaiitheater de Bruxelles. L’écrivain et professeur de littérature contemporaine à l’Université catholique de Louvain demande au gouvernement belge de prendre ses responsabilités par rapport aux sans-papiers et aux demandeurs d’asile. ©François Walschaerts / Belga

Dans une lettre ouverte adressée à Sammy Mahdi, secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration (CD&V), publiée dans Le Vif en juin 2021, Vincent Engel ne mâchait pas ses mots : «Je suis désolé de le dire, mais vous êtes une honte pour notre pays et pour la démocratie », écrit-il au politicien. «J’ai longtemps réfléchi à une manière plus douce de débuter cette lettre, mais franchement, je n’en vois pas.(…) « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde » ; vous savez parfaitement que le pourcentage de « toute cette misère du monde » qui prend le risque énorme de tout quitter et de traverser l’enfer pour arriver dans un autre enfer, ce pourcentage est minime par rapport à celles et ceux qui ne peuvent quitter leur pays ou leur région. Jamais nous n’accueillerons « toute la misère du monde » ; mais nous avons le devoir de contribuer activement à la réduire, parce que nous en avons les moyens politiques et financiers. Et l’écume qui arrive sur nos plages, nous avons le devoir, et encore plus les moyens, de l’accueillir dignement et de lui donner les moyens de s’intégrer, en citoyens libres et responsables, dans nos sociétés. »

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Son regard, trois ans après l’affaire Mawda, n’a pas changé nous confirme-t-il. « J’ai toujours la même vision des choses. La crise sanitaire n’a fait qu’aggraver la situation des migrants et on va se retrouver dans des situations de plus en plus égoïstes où des gens venus pour sauver leur vie seront de moins en moins bien accueillis. Une situation où l’Occident a une part de responsabilité majeure. De surcroît les migrants sont aussi un atout pour nous car on besoin d’eux économiquement, ce qu’évidemment la droite dure ne dit jamais. Ce n’est pas un coût, l’immigration, mais un gain, d’abord humain. En respectant ces gens, nous sommes conformes aux valeurs que nous défendons verbalement, mais de moins en moins dans les actes. »

 

Sur le dossier Mawda, il précise : « La responsabilité dans cette tragédie est avant tout celle du gouvernement, plus que des policiers en particulier. Des policiers qui, en l’occurrence étaient mal formés et mal informés. Politiquement, je pense que la situation est pire aujourd’hui car le nouveau secrétaire d’Etat est à mes yeux encore plus ignoble que Francken. Ses décisions et non-décisions sont terribles. Il avançait qu’on pouvait renvoyer les gens en Afghanistan car c’était un endroit « sûr »… Je ne sais pas sur quelle planète vit cet homme. Tout son discours de jeune homme bien propre sur lui est à pleurer. Il ne cherche qu’à donner des gages à ses partenaires politiques pour démontrer qu’il est capable, après cette sorte de baptême, d’exercer d’autres fonctions politiques… »
Vincent Engel voit-il la culture comme un réceptacle, un sanctuaire de la liberté d’expression ? «Il faut toujours un peu de temps pour passer du fait réel à sa mise en récit. Le livre « Deux ans et l’éternité » est sorti rapidement, un an après l’affaire. La culture est un des remparts de la liberté d’expression. Ce n’est pas le seul, et ça reste difficile. »

Manu Scordia, scénariste et dessinateur de BD : « Ce qui m’a choqué dans cette affaire c’est qu’il n’y a pas eu d’émotion nationale comme on aurait pu s’y attendre vu la gravité des faits. »

Du noir et blanc, une camionnette qui se dirige vers Calais. Nous avons reçu quelques-unes des planches de la BD qui se prépare sur l’affaire Mawda. Son auteur : Manu Scordia. Dans son travail, il aborde des sujets sociaux ou politiques et entend, à travers le dessin, «mettre en lumière le racisme d’Etat». Il est l’auteur de la bande dessinée « Ali Aarrass », rééditée en 2019 au éditions Vide Cocagne et qui a reçu le prix Atomium 2019 de la meilleure BD de reportage. « C’est », explique-t-il, « l’histoire vraie d’Ali Aarrass, Belgo-Marocain incarcéré et torturé au Maroc dans l’indifférence de la Belgique alors que son innocence est établie et que l’ONU exige sa libération. Amnesty International en a fait l’une des figures de sa campagne contre la torture». Depuis 2016, il participe à la réalisation d’expositions de dessins sur photos (de Karim Brikci Nigassa) qui “mettent en lumière des événements historiques majeurs occultés ou minimisés par l’histoire officielle” dont l’expo « Black Panthers Lives Matter » en 2016.

Une planche de la BD de Manu Scordia sur l’affaire Mawda. En préparation.

Les planches qu’il dessine et scénarise sur l’affaire Mawda et la contre-enquête, un ouvrage entre BD et roman graphique, illustrent dans les rôles clés les principaux protagonistes de l’affaire, « parents, avocats, policiers, Michel lui-même en tant que journaliste. Ce qui m’a choqué dans cette affaire, c’est de constater qu’alors qu’une petite fille de 2 ans a reçu une balle en pleine tête de la police belge, il n’y a pas eu d’émotion nationale comme on aurait pu s’y attendre vu la gravité des faits. Les réactions sont restées très mitigées. C’était dû en grande partie au climat qui était imprégné de racisme, nourri de discours d’extrême droite largement véhiculés. Il semble évident que les vies humaines de Noirs, d’Arabes ou de migrants ont moins de valeur. Sinon, on ne laisserait pas des milliers de gens se noyer en mer. L’affaire aurait certainement fait beaucoup de bruit s’il n’y avait eu dès le départ une telle désinformation. On a voulu culpabiliser les victimes, on a créé une confusion au sein de l’opinion publique pour éviter un vrai scandale… »
Les difficultés d’une telle entreprise : la minutie et le détail des éléments fournis par la contre-enquête à traduire en mode synthétique parfois, sans nuire à la nuance du récit. Cela s’exprimera notamment par des notes en bas de pages, et un cahier explicatif. Et l’évolution de cette affaire qui n’en finit pas de se dérouler. « Pendant que j’élabore mon scénario, de nouveaux éléments apparaissent, des éléments du procès que je ne peux pas omettre. Le travail est incessant. »
Voit-il la culture comme un ultime camp retranché de la liberté d’expression et d’une certaine latitude dans nos contrées ? « Je ne sais pas si la culture est le dernier lieu des libertés mais personnellement j’ai en tout cas une volonté de prendre le contre-pied du discours médiatique dominant sur ces questions. »
Quant au choix de la maison d’édition, il n’est pas encore arrêté. « Il existe, même dans de grosses maisons, des BD qui traitent de sujets engagés, même si leur ligne générale est d’éviter la prise de risque. Il y a par ailleurs de petites collections de BD un peu plus « alternatives »mais très minoritaires par rapport à la production globale. »

M.A.W.D.A. en cinq lettres. Création zü Klub. Expo de collages de Jean Vangeebergen. Du 12 au 27/11/21 à 20h15 – Manège Fonck. Rue Ransonnet 2, 4020 Liège. Infos : 0493/72.95.08

– Mawda, ça veut dire tendresse, de Marie-Aurore D’Awans & Pauline Beugnies, jusqu’au 29/01/22. Création du KVS coproduite par le Rideau de Bruxelles.
Les 23&24 /10 /21 – NTGent, Gent Schouwburg, Gand
Les 14 & 15/12/21 – Maison de la Culture/Maison de création, Tournai
Les 18 & 19/01/22 – Mars Mons arts de la scène, Mons. Théâtre le Manège.
Les 21, 22, 23, 25, 26, 27, 28 & 29/01/22 – Théâtre du Rideau, Bruxelles

– “Deux ans et l’éternité”, Vincent Engel et Michel Bouffioux. Double Jeu/Ker Editions.

– « Mawda », la BD de Manu Scordia. A paraître.

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