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Gabriel Ringlet : « Depuis Julie et Melissa, je ne suis plus le même prêtre »

Prêtre, théologien et écrivain, Gabriel Ringlet est né le 16 avril 1944 à Pair (Clavier) dans le Condroz. Il a accompagné les parents de Julie et Melissa dans leur combat. Auteur de nombreux ouvrages, il vient de publier « Va où ton cœur te mène ». | © DR

Société

Vingt-cinq ans après la tragédie qui a endeuillé la Belgique, l’homme d’église raconte comment les événements l’ont bouleversé à jamais.


Un entretien avec Frédéric Loore

« Depuis Julie et Melissa, je ne suis plus le même prêtre qu’avant. Je le dis positivement. Elles ont ouvert en moi une brèche qui m’a permis de mieux accueillir d’autres blessures… » Il y a vingt-cinq ans, le 20 octobre 1996, 300 000 Belges marchaient dans les rues de Bruxelles. Immense cortège blanc dépassant tous les clivages pour rejoindre la cause des parents des victimes de Marc Dutroux. Gabriel Ringlet, prêtre, théologien et écrivain, se trouvait au milieu de la foule des anonymes ce jour-là. Deux mois plus tôt, il avait célébré les funérailles de Julie et Melissa.

Il revient pour Paris Match sur ces événements qui l’ont marqué à jamais, ainsi que sur son compagnonnage avec les parents Russo et Lejeune. Ce retour dans le passé s’accompagne d’un détour par son dernier livre dans lequel il est question du prophète Élie, personnage biblique d’une stupéfiante modernité, dont l’histoire revisitée peut parler autant aux croyants qu’aux non-croyants. L’auteur y dit l’urgence d’un renouveau prophétique qu’ont selon lui, à leur manière, incarné les parents de Julie et Melissa.

Paris Match. De quelle façon avez-vous fait la rencontre des parents Russo et Lejeune ? Et quel a été ensuite votre compagnonnage à leurs côtés, jusqu’aux funérailles et au-delà ?
Gabriel Ringlet. Pendant plusieurs mois, j’ai suivi le combat des parents, proche mais à distance. Et puis, un jour, à une période où ils restaient encore fort seuls – à la mi-janvier 1996, près de sept mois après la disparition des enfants –, j’ai reçu une invitation à rejoindre un comité de soutien. Cette interpellation à « aider activement et conseiller les parents dans leurs démarches et leurs espoirs » m’a beaucoup touché. J’ai répondu un mot personnel en disant oui, mais ce n’était qu’un début d’engagement. Le tournant, pour moi, s’est situé au moment de la découverte des corps de Julie et Melissa. J’étais à l’étranger lorsqu’un appel téléphonique m’invite à rentrer d’urgence. Un ami des parents me demande, de leur part, si j’accepterais de préparer une cérémonie de dernier adieu avec mon confrère prêtre-
ouvrier, l’abbé Gaston Schoonbroodt. Lors de la soirée où nous allions tenter de construire ce qu’on a intitulé à l’époque de « blanches funérailles », les proches me proposent de prendre en charge ce qu’il est convenu d’appeler l’homélie. C’était impossible. Totalement impossible. On ne parle pas dans ces circonstances-là. On s’agenouille et on se tait. Seul le silence peut se tenir au bord du gouffre. Et encore. Un silence très blanc. Mais une homélie de silence, apparemment, ce n’était pas prévu par la célébration.

Vous allez quand même prendre la parole, en choisissant de faire entendre une voix de fin silence, comme celle qui traverse votre dernier livre autour du prophète Élie. Une voix entre poésie et Évangile.
En rentrant chez moi, ne sachant absolument pas ce que j’allais dire aux funérailles le lendemain, je me suis plongé dans le roman de Sylvie Germain, « Éclats de sel », avec l’espoir, peut-être, d’y trouver une parole qui sonne juste. Et me voilà en plein milieu du texte, en pleine neige, devant un enfant d’une huitaine d’années environ, l’âge des deux petites. Il contemple le sol. À un moment, il plonge une main dans sa poche et en extirpe une poignée de graines qu’il jette sur la neige, en direction d’une ombre d’oiseau de passage. Et celle-ci s’immobilise un instant. Le personnage principal du roman demande alors à l’enfant : « Que fais-tu ? » Le gamin répond : « Je donne la becquée aux ombres des oiseaux. » L’autre s’en étonne et l’enfant ajoute, un peu plus loin: « Tu vois, ces ombres sont pareilles à l’éclat des étoiles dans la nuit, les reflets des nuages sur les champs, le sourire des gens qu’on aime : on ne peut pas les attraper mais on peut faire alliance avec eux, leur promettre, se promettre à soi-même, de ne jamais les oublier. » J’ai lu ce passage pendant mon homélie. Certains n’ont pas compris. Mais beaucoup m’ont écrit pour me dire à quel point le petit garçon de Sylvie Germain leur avait permis de rejoindre l’ombre de Julie et Melissa.

Était-ce la seule parole audible, à ce moment-là, au milieu du bruit et de la fureur, du vacarme médiatique ?
Je pense qu’il fallait pouvoir allier le silence et la fureur, et c’est ce qui s’est passé. Gaston Schoonbroodt, proche des parents, s’est surtout fait l’interprète de leur colère. Un hurlement qui va traverser l’église et les médias jusqu’au bout du monde et jusqu’aujourd’hui. Pour rejoindre l’immense douleur des familles et les insupportables failles de l’enquête, le cri devait prendre la parole avec force. Mais il fallait aussi apporter de la douceur et de la tendresse à ce moment-là. Il était heureux de faire se rejoindre « cris et chuchotements ».

Aux funérailles, vous avez évoqué ce texte de l’Évangile : « Malheur à celui qui entraîne la chute d’un de ces petits. Celui-là, il vaut mieux pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule et qu’on le jette à la mer. »
C’est un des textes les plus durs de l’Évangile, mais il s’y trouve ! Les petits, parce qu’ils sont petits, sont promesse. Les entraîner dans la chute, ce n’est pas seulement les enlever, les assassiner, c’est aussi les faire chuter dans nos vieillissements, dans nos étroitesses, dans nos turpitudes. Toutes les secondes, Julie et Melissa continuent à mourir à travers ce monde. D’enlèvement, de viol, de malnutrition, de génocide. Alors nous devons résister, quoi qu’il en coûte. Nous ne pouvons pas accepter que le monde méprise à ce point la fragilité. Nous ne pouvons plus tolérer que le monde écrase à ce point les plus petits. « Tout le mal, dans cette vie, provient d’un défaut d’attention à ce qu’elle a de faible et d’éphémère », nous dit l’écrivain et poète français Christian Bobin.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, comment vivez-vous la disparition de Julie et Melissa ?
Un des papas me disait, en préparant les funérailles, que tout un pays avait « fait alliance » avec elles, qu’elles étaient devenues nos enfants. C’est tellement vrai. Et aujourd’hui encore, je me sens désenfanté de Julie et Melissa. Désenfanté et mutilé car, en nous quittant, elles ont emporté quelque chose de moi-même, un morceau de ma propre enfance. Je reste blessé de leur départ, une blessure qui, en moi, ne s’est pas refermée. Depuis Julie et Melissa, je ne suis plus le même prêtre qu’avant. Je le dis positivement. Elles ont ouvert en moi une brèche qui m’a permis de mieux accueillir d’autres blessures.

(…) La suite de ce long entretien dans votre Paris Matcvh Belgique de la semaine.

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