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« Et tout le monde s’en fout » : rencontre avec les Platons du web, ces youtubeurs qui cartonnent « intelligent »

Vidéo Société

Deux millions de vues en quatre mois. Plus de 120 000 abonnés sur YouTube. Rencontre avec ces youtubeurs intellos qui rebranchent nos neurones avec humour et philosophie.

C’est l’histoire de quatre copains qui adoraient discuter de la vie, de la mort, des gens, du système. À coups de débats et d’échanges, ils se rendirent compte que tout le monde se foutait de pas mal de sujets, ou du moins que personne n’en parlait. Alors un jour, ils décidèrent de filmer leurs ébats de pensées et de les partager au monde entier.

C’est ainsi qu’est née la web-série « Et tout le monde s’en fout ». Un titre en hommage au comédien Alexandre Astier et à son spectacle « L’Exoconférence ».

Dans la caverne de Platon 2.0

Dans la pénombre d’un sous-sol des quartiers parisiens de Ménilmontant, bienvenue dans la caverne de Platon 2.0. La caméra est fixée, le décor soigné et les lumières tamisées. Si le tournage de leur nouvel épisode n’a pas encore commencé, les quatre acolytes ne manquent jamais une occasion pour engager la conversation. Les idées fusent, les anecdotes s’enchaînent et les avis divergent. Sur le débat d’idées, ils donnent l’impression de ne jamais s’arrêter.

Axel, c’est celui devant la caméra. Fabrice, c’est celui derrière. Marc, c’est le journaliste. Et puis il y a Christophe, le producteur. Ensemble, ils forment un quatuor de penseurs des temps modernes. De leurs cerveaux bouillonnants, ils traitent de tous les sujets avec humour et brio. Des sujets dont tout le monde se fout ? Pas tant que ça, finalement.

De gauche à droite : Marc de Boni, Axel Lattuada, Fabrice de Boni (et Christophe Baudouin, qui prend la photo) dans leur studio de tournage. ©MD

14 millions de vues en 4 mois

Sorti il y a quatre mois seulement, leur premier épisode « Les Femmes » a été un véritable tremplin. En 3 minutes 30, ils dressent un portrait édifiant de la situation des femmes à travers les âges et jusqu’à nos jours. Considérée comme un « sujet de conversation central », la thématique a su en faire « saigner du nez » plus d’un. « Pour nous, c’est juste le plus grand scandale de l’histoire de l’homme. On avait énormément de choses à dire sur la question », explique Fabrice.

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Ce projet, c’est avec leurs tripes qu’ils le portent. Deux millions de vues en quatre mois. Déjà plus de 120 000 abonnés sur leur chaîne YouTube. « Ce qui marche, c’est qu’on parle de sujets qui nous touchent sincèrement », estime Axel Lattuada (acteur-réalisateur). Tous – pour la plupart – issus du monde du cinéma et de la réalisation, ils mettent au service de leur web-série toutes les connaissances acquises d’expériences antérieures.

Un personnage calibré, un décor léché, des recherches fouillées ; tous les ingrédients sont réunis pour décrocher la clé du succès. « On a voulu mêler les codes du cinéma avec les codes d’Internet pour créer quelque chose de plus soigné que d’habitude », raconte Marc de Boni (journaliste reporter).

Des sujets qui parlent à tout le monde

Capuche sur la tête, lunettes au bout du nez et le plus souvent la bouche pleine, leur personnage fictionnalisé interpelle son public sur des sujets « qui parlent à tout le monde ». L’allure décontractée, le ton cash et pédago – voire un poil condescendant -, ce bobo-gaucho-écolo binoclard aborde des sujets tels que la femme, le racisme ou encore l’argent, toujours « au degré zéro de l’expertise ». Sans prétention d’être des spécialistes en la matière, ils préfèrent se présenter comme des « vulgarisateurs » :

On veut avoir un ton qui s’adresse à tout le monde, du père de famille à l’adolescent prépubère en passant par la femme d’affaire.

Construite en deux volets, la série mêle des sujets tantôt sur la société, tantôt sur l’individu. « On alterne nos épisodes sur base de deux questions : « Comment changer le monde de manière globale ? » (cf. épisodes sur l’eau, l’argent) et « Comment changer l’individu et se changer soi-même ? » (cf. épisodes sur le bonheur, les émotions) », explique Marc. « Changer le monde en travaillant sur soi-même », c’est le message que tentent de faire passer ces penseurs du net. Et c’est un pari plutôt réussi.

Déplugger les gens de la matrice

Si la série connaît un tel succès, c’est parce qu’elle dérange et secoue habilement les consciences. « On a envie de faire prendre conscience aux gens qu’ils peuvent changer les choses à leur échelle », explique Marc. « L’idée c’est que chaque épisode soit utile pour la personne qui le regarde. Il faut quelque chose qui réveille, qui secoue et qui apporte des solutions. On ne veut pas rester sur une gueulante stérile. »

C’est par le biais de ce genre de projet drôle et ludique qu’on peut réveiller les consciences et « déplugger les gens de la matrice ».

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Dans une mission d’accoucheurs de l’esprit, ces youtubeurs de la philosophie amènent le spectateur à un « cheminement individuel pour améliorer son mode de vie et son environnement ». « On veut pousser les gens à aller se renseigner sur les sujets dont on parle. »

Épisode : Le racisme. © Capture d’écran YouTube.

Du « DIY » de la philosophie

Grâce à la série, la philosophie est remise au goût du jour avec ses nouveaux codes, adaptés à un format plus interactif. Depuis les grands penseurs de l’époque – dont les réflexions faisaient couler l’encre sur le papier -, l’amour du savoir et de la sagesse se manifeste aujourd’hui derrière la caméra.

Chez « Et tout le monde s’en fout », on tente de faire vivre la philo dans la pratique et à partir du quotidien. « On est assez consternés de voir que la philosophie soit encore considérée comme une sorte de science avec des règles, des diplômes, des carrières, etc. Nous, on veut juste faire du « do it yourself » de la philosophie », explique Marc. Du célèbre « connais-toi toi-même », ils invitent celui qui regarde à faire « soi-même » sa propre philosophie.

Pour nous la philo ce n’est pas une science, c’est un art de vivre.

Ici, on passe du dialogue socratique au débat citoyen où, à l’instar des bons vieux dialogues de Platon, le youtubeur interagit avec son commentateur. Inspirés de vrais commentaires postés sur leurs vidéos, ce ton extérieur – souvent haineux – amène une relance au débat, le tout dans une construction habilement rythmée.

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Selon eux, à chaque époque sa philosophie. « On peut regretter le temps où l’on avait des grands penseurs qui se mettaient face à la mer, l’écharpe au vent et qui réfléchissaient sur le sens de la vie et de la mort en écrivant des livres de 400 pages indigestes. Mais aujourd’hui, on a encore des penseurs qui sont cachés un peu partout ; dans le cinéma, la musique, la littérature. C’est juste qu’on ne se colle plus l’étiquette de philosophe sur le front », poursuit Fabrice.

Avec une réputation qui s’étend outre-Atlantique, le quatuor de « Et tout le monde s’en fout » se prend déjà à rêver de projets plus ambitieux. Si la suite de la web-série reste un secret, les jeunes cinéastes ont plus d’un tour dans leur sac. « En quatre mois, notre vie a complètement changé. Les perspectives se sont vraiment ouvertes », admet Axel. Et si ces perspectives sont multiples, elles semblent toutes converger vers leur point de départ : « Pour nous, la suite ira vers ce que l’on veut faire depuis le début : du cinéma. C’est pour ça qu’on est là. »

 

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