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Danièle Zucker : « Le viol n’est pas une affaire de sexe »

« Je n’ignore pas la lourdeur d’un procès d’assises », explique Danièle Zucker, « mais la correctionnalisation du crime de viol atténue la gravité des faits, allège les peines et favorise la récidive. D’ailleurs, en dépit d’une augmentation du nombre de plaintes, le taux de condamnations diminue. » | © Arnaud Le Vu / Hans Lucas.

Société

Dans « Le viol au-delà des idées reçues. Pour que cesse l’intolérable », paru la semaine dernière chez Plon, Danièle Zucker déconstruit tous les préjugés à propos du viol et des violeurs. Par son approche scientifique détonante, elle espère provoquer un changement de mentalités, de pratiques et de lois.


Un entretien avec Frédéric Loore

Paris Match Belgique. Dans votre ouvrage, vous démontez une série de stéréotypes à propos du viol et des violeurs. Vous soulignez notamment le fait que le viol n’a rien à faire avec le sexe.
Danièle Zucker. En effet. Le viol n’est pas le résultat d’une attirance physique irrépressible, ni d’une pulsion sauvage. Il n’est pas question de sexe, mais de pouvoir et d’expression de puissance. Je n’invente rien. Déjà en 1979, Nicholas Groth, un psychologue américain spécialisé dans ce domaine, écrivait que le viol sert fondamentalement des besoins non sexuels. Son compatriote, le psychiatre et sexologue Frederick S. Berlin, ne disait pas autre chose en indiquant que le viol est l’expression érotisée du pouvoir.

Le viol serait donc un moyen, et non une finalité, permettant au -violeur d’exercer sur la victime son désir de toute-puissance ?
C’est exactement ça.

On est loin de l’idée commune qu’on s’en fait habituellement.
Oui, cette façon erronée d’appréhender le viol est bien ancrée. Elle perdure non seulement dans l’opinion publique mais également, et c’est bien plus problématique, chez beaucoup de professionnels de santé et de justice qui interviennent dans ce type d’affaires, qu’il s’agisse de médecins, de policiers ou de magistrats. Je pense qu’on trouve là l’origine d’un grand nombre d’incompréhensions et de dysfonctionnements.

Vous déconstruisez également une autre idée reçue : le viol n’est ni un dérapage, ni un accident.
De fait, c’est ce qui revient systématiquement parmi la litanie des explications avancées. Qu’entend-on le plus souvent ? L’agresseur a dérapé, il a commis une erreur de jeunesse, il a mal interprété les signaux envoyés par une victime trop aguichante, il avait trop d’excitation à gérer, il a cédé à une pulsion irrépressible ou à une attirance incontrôlable, etc. Tout cela ne recouvre pas la réalité. De solides recherches scientifiques le montrent, le viol est un acte criminel caractérisé par deux choses : l’intentionnalité et la récidive.

Ces recherches ne se heurtent-elles pas aux données statistiques, qui ne mettent pas particulièrement en évidence le taux de récidive ?
Vous avez raison, mais la collecte de ces données pâtit d’un problème de méthodologie, puisqu’elle s’appuie sur le nombre des arrestations. Or, il est manifeste que ce nombre ne correspond pas du tout à celui des viols réellement commis. D’une part, parce qu’énormément de victimes renoncent à dénoncer les faits ou que, lorsqu’elles le font, la procédure n’aboutit pas ; d’autre part, parce que les auteurs apprennent de leurs erreurs et modifient en conséquence leur mode opératoire afin d’éviter d’être pris. Cependant, différentes études menées auprès d’individus auxquels la confidentialité absolue a pu être garantie ont donné des résultats saisissants. L’une d’elles a été réalisée sur un campus universitaire américain, où 24,5 % des étudiants de première et deuxième année ont admis avoir des comportements sexuellement agressifs envers les femmes depuis l’âge de 14 ans. 7,8 % d’entre eux ont avoué des viols ou des tentatives de viol. Une autre étude, américaine toujours, a porté sur une population de 1 182 étudiants à l’issue de laquelle 120 ont reconnu avoir commis des viols et des tentatives. Parmi ceux-ci, 76 ont avoué un total de 439 viols jamais détectés par la police, soit une moyenne de près de six viols par auteur ! En 2013, une recherche effectuée par les Nations unies en Asie a ciblé 10 000 hommes. 24 % d’entre eux ont reconnu avoir violé au moins une fois dans leur vie. Parmi cet échantillon, 75 % ont dit l’avoir fait parce qu’ils pensaient en avoir le droit, 58 % pour se divertir et 37 % pour se venger ou punir la victime.

Comment devient-on violeur ?
On ne le devient pas du jour au lendemain à la faveur d’un concours de circonstances. C’est le résultat d’une longue et complexe évolution qui trouve son origine dans la prime jeunesse de l’agresseur sexuel. Il viole pour des raisons qui sont le plus souvent liées à un traumatisme d’enfance, lequel génère une souffrance qui le détruit et à laquelle il tente d’échapper en élaborant toute une construction que je ne détaille pas ici. Quoi qu’il en soit, le viol contribue à sa réparation par un retournement de la destruction et/ou par l’expression de la toute-puissance, de son pouvoir de vie et de mort sur sa victime.

(…) La suite de cet entretien dans votre Paris Match Belgique de cette semaine

 

Mots-clés:
viol agression sexuelle
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