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Alec Baldwin : Le drame de trop ?

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Alec Baldwin. | © Dennis Van Tine/ABACAPRESS.COM.

Société

Sur le plateau d’un western, le vétéran de Hollywood a tiré par accident à balle réelle, tuant Halyna Hutchins, la directrice photo.

D’après un article Paris Match France d’Arthur Loustalot

La fiction explose en un coup. Le western s’évanouit en même temps qu’une vie humaine. Dans la main d’Alec Baldwin, un flingue censé être un simple accessoire sans munition. Alors pourquoi, face à lui, le réalisateur Joel Souza est-il blessé et la directrice de la photographie, Halyna Hutchins, touchée à la poitrine ? Lui va survivre ; elle sera déclarée morte dans un hôpital d’Albuquerque.

Elle avait 42 ans, un mari, un petit garçon nommé Andros et une existence de cinéma qui l’avait portée d’une base militaire soviétique en Arctique, où elle avait grandi, aux nues de Hollywood qui la considérait comme une de ses étoiles montantes. « Il n’y a pas de mots pour exprimer mon choc et ma tristesse face à l’accident tragique qui [lui] a coûté la vie. » Quelques heures après la catastrophe, Baldwin sort de son silence sur Twitter. « Je coopère pleinement à l’enquête policière pour expliquer comment cette tragédie s’est produite. […] Pour son époux, son enfant, tous ceux qui ont connu et aimé Halyna, mon cœur est brisé. »

Deux jours après le drame, Matthew Hutchins publie sur Instagram ce portrait de famille, accompagné de ces quelques mots : "Tu nous manques, Halyna."
Deux jours après le drame, Matthew Hutchins publie sur Instagram ce portrait de famille, accompagné de ces quelques mots : « Tu nous manques, Halyna. » © Instagram

À force de ne plus voir son nom associé à des coups de sang et des coups durs, on a cru que le drame avait enfin oublié l’enfant terrible. Plusieurs fois, au fil d’une carrière en dents de scie calquée sur sa vie, Alec Baldwin est revenu de cet enfer qu’on appelle le fond du trou. Une balle oubliée dans un pistolet de film fait désormais de lui un héros maudit de la mythologie hollywoodienne. Depuis l’enfance, Alec Baldwin traîne la rage comme un boulet. Peu de place pour la tendresse quand on est huit à vivre dans un deux-pièces. À Massapequa, à une heure de Manhattan, la famille nombreuse d’origine irlandaise subsiste avec le salaire d’Alexander, le chef de clan, professeur d’histoire et coach de foot. Même pas de quoi s’offrir une machine à laver ! La mère, Carol, est déprimée : comment respirer le bonheur quand on étouffe sous le poids des dettes ? « Ça m’a vraiment rendu dingue », dira la star.

Pour le deuxième de cette fratrie de six enfants naît l’obsession d’une revanche qui a la couleur du dollar. Et le travail pour religion. Son père avait arrêté ses études de droit ? À l’université George Washington, Alec se promet de faire rayonner le nom des Baldwin. Passionné de politique, il rêve d’une carrière pleine d’action au Capitole, mais c’est à Broadway qu’il prend conscience de la manière dont il peut changer des vies. « Je n’oublierai jamais la réaction des spectateurs. Je regardais à droite, à gauche, et je voyais de la lumière sur leur visage. »

Il lâche tout pour s’installer à New York et suivre les classes de Lee Strasberg. Serveur – entre autres petits boulots – au Studio 54, il est repéré et apparaît bientôt dans la série télévisée The Doctors. Quand il accède enfin à la notoriété en décrochant un rôle dans le feuilleton Côte Ouest, spin off de Dallas tourné sur la côte Ouest, son père n’est plus là pour le voir réussir. « Il est mort quand je suis parti à Los Angeles. J’ai eu cette volonté, saine ou non, de remplacer l’homme qui, pour moi, était Abraham Lincoln en matière d’intégrité. Mais j’étais à Hollywood… Pas vraiment la capitale de l’intégrité ! J’ai vécu un grand moment de solitude. » Baldwin voulait la gloire, il aura la douleur de l’absence qui colle au cœur comme de la glu. Pour convoquer la figure de ce vétéran qui préférait mordre sa propre main que la lever sur ses enfants, il se cherche des mentors et se trouve des excuses, une bouteille de vin posée sur le siège passager de sa voiture.

S’ensuivent deux années « chaudes et blanches » ; la cocaïne et l’alcool ont détrempé les souvenirs. Reste celui, décrit dans ses Mémoires, d’une aurore dans un hôtel à prendre de la poudre depuis 16 heures la veille, le grand « pop » dans la poitrine et puis le trou noir. Il n’a pas 27 ans et va se sauver lui-même avec une promesse qu’il tiendra toute sa vie : le sevrage. C’est sa première transformation, entamée le 23 février 1985. Elle va payer, professionnellement d’abord. Le nouveau Baldwin joue dans Beetlejuice, Working Girl , et crève l’écran en Jack Ryan dans À la poursuite d’Octobre rouge aux côtés de Sean Connery, en 1990. Il n’a pas trouvé sa voie en politique mais a gagné son pari : prendre le pouvoir. Il emporte ses trois frères dans son sillage. Vite, on surnomme les quatre frangins aux dents longues venus de Long Island « les Kennedy de Hollywood ». Daniel, Stephen, William et Alec… Le même regard perçant, le même sourire de fauve. Lui a quelque chose en plus, qu’on appelle le panache.

Alec Baldwin et Kim Basinger : le duo le plus bouillant des années 1990

Si sa renommée permet aux plus jeunes de décrocher des petits rôles, Alec est au zénith et s’apprête à donner la réplique à Mia Farrow dans Alice, à Nicole Kidman dans Malice. Mais c’est sur le tournage de « La chanteuse et le milliardaire » qu’il découvre l’amour fou en jouant l’amant de l’ancienne James Bond girl Kim Basinger. L’acteur et le sex-symbol se marient trois ans plus tard, avant de donner naissance à une petite Ireland en 1995. La blonde incendiaire et le brun ténébreux, it couple avant l’heure, forment le duo le plus bouillant des années 1990. Elle est aussi agoraphobe qu’il est irascible et imprévisible. Entre ces deux sensibilités à fleur de peau, la passion devient corrosive.

Avec le départ de Kim, en 2001, commence un des divorces de stars les plus longs et les plus brutaux de la décennie. Selon The Observer, elle l’accuse d’« abus émotionnel et physique », il rétorque en affirmant qu’elle atteint un « niveau de satisfaction presque sexuel quand elle se trouve dans une pièce pleine d’avocats très chers ». La guerre pour la garde de la petite Ireland fait rage. Les contacts entre père et fille sont limités ; Baldwin est obligé de suivre une thérapie pour gestion de la colère, ce qui ne l’empêchera pas de déraper en 2007 : dans un message vocal, rendu public, il traite sa fille de 11 ans de « petite truie malpolie et écervelée ». Alec Baldwin avouera plus tard que, pendant le « Diên Biên Phu de [son] divorce », il était au bord du gouffre.

La renaissance va venir d’une série comique, comme si, enfin, il prenait du recul sur lui-même. 30 Rock lui vaudra deux Emmy Awards, avant sa rencontre avec une femme nommée Hilaria. Alors qu’en 2011 elle passe près de sa table dans un restaurant new-yorkais, il agrippe son poignet et lance cette réplique de cinéma : « Qui êtes-vous ? Il faut que je vous connaisse. » Encore quelques mois et il l’épouse. Cette prof de yoga, de vingt-six ans sa cadette, est-elle parvenue à canaliser ses émotions d’acteur intranquille ? Pas tout à fait. Parce qu’il refuse d’éteindre son téléphone avant le décollage, Baldwin est sorti de force d’un avion – sa fille Ireland ironise : « Pourquoi chercher la merde dans le seul endroit qui passe encore tes films ? » En 2012, il déclare à Vanity Fair qu’il aurait rêvé de tuer l’avocat de son ex-femme à la batte de baseball. Il aurait aussi songé à étriper le producteur de TMZ qui avait publié son fameux message à sa fille. En 2013, il plaque un paparazzi sur le capot d’une voiture ; en 2014, c’est contre des policiers qu’il s’emporte alors qu’il est arrêté pour avoir, à vélo, emprunté la 5e Avenue à contresens.

Hannah Gutierrez-reed, l'armurière encore novice, croyait elle aussi l'arme "froide".
Hannah Gutierrez-reed, l’armurière encore novice, croyait elle aussi l’arme « froide ». © DR

Tête brûlée et star tombée en disgrâce, Baldwin va trouver un exutoire pour reprendre le contrôle. La libération tient en deux rôles : son imitation satirique et hilarante de Donald Trump à la télévision et son nouveau statut de père à la maison. Le premier lui vaut les foudres du président qui tweete plus vite que son ombre, mais aussi un retour en force dans le cœur du public. Baldwin explore sa dimension bouffonne et pulvérise les records d’audience de l’émission Saturday Night Live. Mais c’est la seconde partition qui fait tourner son monde. À son tour, il devient le chef d’un clan. Avec Hilaria, il va avoir six enfants ! Carmen, Rafael, Leonardo, Romeo, Eduardo et Lucia le rendent accro : « Parfois, je les renifle, je les sniffe comme on prend de la came. » Vers la soixantaine, il s’est réinventé en revoyant ses priorités. Il joue dans Mission : impossible et BlacKkKlansman mais refuse de partir cinq semaines sur un tournage en Afrique du Sud avec Jennifer Gardner pour ne pas s’éloigner des siens.

Depuis le 6 octobre, dans Rust, western à petit budget qu’il coproduisait, il campait le rôle d’un papy cow-boy qui vole au secours de son petit-fils condamné pour un homicide accidentel… Le 21, dans le ranch de cinéma de Bonanza Creek, à Santa Fe, il s’apprêtait à tourner une scène de fusillade. Quelques heures plus tôt, selon le Los Angeles Times, six membres de la production démissionnaient après avoir dénoncé des conditions de travail déplorables. Le pistolet avec lequel Baldwin devait tirer pour de faux avait été préparé par Hannah Gutierrez-Reed, qui venait, à 24 ans, de terminer son premier film comme armurière en chef. Les jours précédents, la même arme aurait déjà été actionnée par erreur. L’assistant réalisateur Dave Halls aurait déclaré l’arme « froide ». Dans le langage des plateaux : non chargée. La première détonation a réveillé le malheur.

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