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L’Afghanistan face à ses démons

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Des femmes afghanes vêtues d'une burqa marchent à côté du sanctuaire Sakhi situé à Karte Sakhi, à Kaboul, le 1er novembre. | © Hector RETAMAL / AFP.

Société

Depuis leur prise de pouvoir en Afghanistan, les talibans tentent de changer leur image et se vantent d’avoir rétabli la sécurité.

D’après un article Paris Match France de leur envoyé spécial à Kaboul François de Labarre

La séquence a fait le tour du monde. Assis derrière son pupitre, les lunettes embuées et le visage crispé, un présentateur de télévision lit une déclaration à la gloire des talibans. Il n’a pas le choix : autour de lui, une dizaine d’hommes armés, le doigt sur la détente. Le Peace Studio n’a jamais aussi mal porté son nom que ce 29 août 2021. Mirwais Heidari n’est pourtant pas du genre à se laisser impressionner.

Dimanche 29 août, Mirwais Heidari, présentateur vedette de l'émission politique "Pardaz", contraint de lire le communiqué des talibans.
Dimanche 29 août, Mirwais Heidari, présentateur vedette de l’émission politique « Pardaz », contraint de lire le communiqué des talibans. ©DR

En mai dernier, quand personne encore n’imaginait la chute de Kaboul, il avait profité d’un raout officiel à l’Arg, le palais présidentiel, pour demander au président en exercice, Ashraf Ghani, comment il allait empêcher la prise du pays par les talibans. « Les types de la sécurité m’ont mis la main sur la bouche et m’ont couché de force sous la table », nous dit-il en montrant la vidéo. Deux mois plus tard, en juillet, soit un mois avant la chute de la capitale, il interviewe Mohammad Naïm, le porte-parole des talibans qui négocient avec les Américains, ceux qui ne sont pas dans la clandestinité mais bien en vue, au Qatar. Le dignitaire s’exprime devant le drapeau blanc orné de la chahada – la profession de foi musulmane. En duplex, le journaliste l’interroge sur le projet d’État fédéral. Pour seule réponse, il voit le porte-parole quitter le plateau. « Le docteur Naïm m’a demandé de ne pas diffuser la séquence, mais on a décidé de le faire quand même. Ils m’en ont beaucoup voulu. »

Les talibans 2.0 ne dynamiteraient plus les bouddhas de Bamiyan

Trois jours après la chute de Kaboul, c’est un nouveau porte-parole de l’Émirat islamique d’Afghanistan qui révèle son visage. De Zabihullah Mujahid, les professionnels ne connaissaient jusque-là ni le visage ni l’identité, mais seulement la voix – elle revendiquait les attentats ou organisait les interviews clandestines. On découvre avec lui le nouveau style des talibans : « Nous voulons vivre en paix, sans ennemis, ni à l’intérieur ni à l’extérieur », lance-t-il avant d’ajouter que « les hommes et les femmes ont les mêmes droits » et seront « heureux de vivre sous la loi de la charia ». Certes, garçons et filles devront désormais être séparés dans les écoles et les universités et, en attendant, les écoles resteront fermées pour les filles de plus de 11 ans ; certes, les instruments de musique seront prohibés ; mais il n’est plus question d’interdire les jeux, les photos, les ordinateurs et les téléviseurs. Quant aux femmes, elles seront autorisées à sortir dans la rue visage découvert. Les talibans 2.0 n’auraient donc pas l’intention de dynamiter d’autres bouddhas de Bamiyan. Puis Mujahid explique aux journalistes de quoi sera fait leur avenir. La presse sera « libre », mais sous conditions. Ils devront « respecter les valeurs de l’islam et ne jamais aller à l’encontre des valeurs nationales ni de l’unité nationale ». Ils « ne devront pas insister sur les différences ethniques ou religieuses, ni sur les conflits, […] mais travailler à l’unité de la nation ».

Des journalistes tabassés

Chez Tolo TV, la chaîne branchée créée par l’Afghano-Australien Saad Mohseni, c’est l’hémorragie : sur 400 employés, une centaine quittent le pays en quelques jours. Le patron recrute 100 nouvelles têtes. La télévision afghane se retrouve, comme le dit Mirwais Heidari, « en état de siège ». Lors de la deuxième conférence de presse de Zabihullah Mujahid, le journaliste s’est plaint : ses équipes s’étaient fait tabasser, leurs voitures avaient été volées par les moudjahidine. Le patron de la chaîne, nous explique-t-il, a été expulsé de chez lui et son domicile a été perquisitionné. Malgré tout, il continue à travailler. Jusqu’à ce fameux 29 août où il a fini son journal télévisé des kalachnikovs pointées sur lui.

Il arbore sa carte de presse devenue inutile. Mirwais Heidari espère que l'asile lui sera bientôt accordé.
Il arbore sa carte de presse devenue inutile. Mirwais Heidari espère que l’asile lui sera bientôt accordé. ©DR

Mirwais Heidari poursuit son récit, la voix tremblante. Il s’exprime moitié en anglais, moitié en dari. La voiture s’est arrêtée le long du trottoir, dans un quartier tranquille près d’un parc. Il montre sur son téléphone portable les séquences qui illustrent le buzz mondial créé par la diffusion de l’interruption musclée. Loin de le protéger, cette célébrité a mis les talibans en rogne. « Le lendemain, j’ai reçu des menaces de mort. Ils m’ont dit : “On va t’écraser comme un moustique.” Le surlendemain, ils sont venus me chercher au bureau. Heureusement, je n’y étais plus. » Il regrette de ne pas pouvoir tout raconter car, assure-t-il, sa vie est en danger. Un jour, les agents du National Directorate of Security (NDS) sont venus frapper à sa porte. Le service antiterroriste traque aussi bien les membres de Daech que les opposants et autres « antitalibans » en tout genre. « Ils ont saisi mes carnets, mes clefs USB, mes films. Je ne sais pas de quoi sera fait mon avenir. J’aime tellement ce métier ! » Désormais sans domicile fixe, il se déplace d’une maison à une autre. Il a multiplié les démarches pour obtenir l’asile politique, sans recevoir aucune réponse. Livide, il nous laisse à un coin de rue baigné de soleil. Lui disparaît dans les embouteillages où, visiblement, il passe une large part de son temps. À l’abri des regards.

Quand ils quadrillent la ville sur leurs pick-up, ils sourient aux caméras en exhibant les armes dérobées à l’ennemi

Il n’est pas le seul journaliste aux abois. Une partie de son équipe, des femmes en majorité, a fait le même choix. Si certains se planquent dans la foule, d’autres se réfugient dans la solitude des sommets. C’est le cas des rédacteurs en chef d’un site d’information qui restent des journées entières dans les montagnes avant de rentrer en ville à la nuit tombée. Eux aussi ont reçu la visite du NDS. « Ils sont venus sonner à ma porte pour me faire signer une attestation certifiant que je ne parlerai plus jamais à la télévision, dit l’un d’eux. Ce n’est qu’une question de temps. Ils finiront par montrer leur vrai visage. » Quelques jours plus tard, cet intellectuel sera jeté à terre et frappé en pleine rue. Son téléphone saisi, il a été convoqué au poste de police.

Avec la presse étrangère, les talibans se contiennent. Quand ils quadrillent la ville sur leurs pick-up, ils sourient aux caméras en exhibant les armes dérobées à l’ennemi. Les marchés et magasins restent ouverts et parfois une musique, pourtant interdite, s’échappe d’un restaurant. Les femmes arrangent leur foulard à leur manière, laissant apparaître quelques mèches sur un visage légèrement maquillé, et certaines portent des talons. Les dirigeants talibans auraient-ils la tête ailleurs ?

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Les sanctions imposées par les États-Unis ont achevé de plonger le pays dans la dépression. Avec plus de 10 milliards de dollars de réserve gelés, les caisses sont vides. Les fonctionnaires ne sont pas payés depuis deux mois… Les talibans non plus, nous indique une source kaboulienne. Or, ils « ne peuvent plus comme avant demander de la nourriture aux villageois ». Le chômage flambe, même si de nombreuses femmes ont dû quitter leur emploi. Dans les camps de réfugiés, des familles souffrent de la faim. Et, pour couronner le tout, la guerre n’est pas finie. « Le ciel est américain », répète notre source. Pourtant, ils sont fiers de cette indépendance chèrement acquise, face aux Américains qui, en plus d’imposer des sanctions financières, poursuivent leur action antiterroriste, visant parfois jusqu’à des membres du gouvernement.

Ainsi la tête du puissant ministre de l’Intérieur, Sirajuddin Haqqani, est-elle mise à prix. Personne ne connaît son visage. « Un jour, en réunion à Khost, il a entendu un drone siffler. Il a filé en douce et sauté dans un taxi pour rentrer à Kaboul. Seul. » L’homme fort du régime est réapparu à l’hôtel Intercontinental le jeudi 21 octobre. Selon le site officiel des talibans, Sirajuddin Haqqani a alors présidé le rassemblement des familles et des proches de kamikazes. Il les a gratifiés du titre de martyrs et leur a promis des terres, peut-être celles qui ont été saisies aux Hazaras, comme l’a dénoncé l’ONG Human Rights Watch.

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Toutes les attaques ici, c’était nous

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Les frères de Sirajuddin Haqqani occupent eux aussi des postes de premier plan. Badreddine commande la division Badri, dont certains membres sont équipés comme des GI. Anas, le plus jeune, un trentenaire, a hérité d’un portefeuille ministériel. Il rend parfois visite aux moudjahidine qui, à l’époque de l’occupation américaine, posaient des engins explosifs autour de la base militaire de Bagram. Ceux qui campent dans la garnison de Nah Pol (« neuf ponts » en dari) décrivent un type « très ouvert ». « Si vous venez vous asseoir avec nous, nous dit le mollah Zarkavi, vous serez surpris : les Haqqani sont des bonnes personnes. » Notre interlocuteur est un vétéran de la guerre contre les Soviétiques. Il a le visage allongé et les traits creusés, sculptés au couteau. Juché sur une Jeep de l’armée américaine, il se cramponne à sa vieille kalachnikov. « Toutes les attaques ici, c’était nous », dit-il fièrement. « Un tombeau pour les Américains », ajoute son jeune voisin, qui nous raconte avoir échappé à la vigilance des drones rien qu’en baissant les yeux et en se cachant les ongles.

Garnison de Nah Pol. Un vétéran de la guerre contre les Soviétiques exhibe son gilet porte-bonheur dérobé en 1980 à un soldat russe. Sur la Jeep, son arme à la main, le mollah Zarkavi.
Garnison de Nah Pol. Un vétéran de la guerre contre les Soviétiques exhibe son gilet porte-bonheur dérobé en 1980 à un soldat russe. Sur la Jeep, son arme à la main, le mollah Zarkavi. ©Patrick Chauvel

Un autre vieux commandant nous présente sa relique porte-bonheur : un antique gilet beige troué, dérobé à un soldat russe abattu dans les années 1980, qu’il porte autour de la taille. « On en a marre de la guerre, s’emporte le mollah Zarkavi. Notre peuple a souffert pendant quarante ans ! Quand allez-vous reconnaître notre pays ? Vous avez compris : on veut la charia, c’est un pays islamique. Voilà ! Mais on veut aussi de bonnes relations avec les autres. Vous savez, ce sont nos voisins qui nous ont toujours causé des problèmes. Nous, on ne s’est jamais mêlés des affaires des autres. » Offrir une base arrière à Oussama Ben Laden, n’était-ce pas, pourtant, une façon de se mêler de ce qui se passait ailleurs ? Inutile de poser la question, la réponse est toujours la même. Les talibans et leurs amis ont oublié l’idylle passée avec Ben Laden. Ils ne gardent en mémoire que celle, beaucoup plus ancienne, que le Saoudien entretenait avec les Américains pendant la guerre contre les Soviétiques. Ce raccourci historique leur permet de se déresponsabiliser et de mettre tous leurs ennemis dans le même panier. En outre, ils accusent l’Oncle Sam de soutenir Daech, dont les rangs grossissent de façon inquiétante.

Les rues de la capitale grouillent de mendiants et de candidats à l’exil

Si, en dehors de la capitale, des centaines d’opposants ont été fusillés sans sommations, Kaboul passe pour une vitrine de la « modération » néotalibane. Cependant, dans les rues, mendiants, étudiants désœuvrés, notables ruinés, tous ne parlent que de quitter le pays. Dans les mains du pouvoir, la menace migratoire est un bon moyen de pression, grâce auquel les talibans ont fait prendre conscience aux Européens du risque de laisser le pays sombrer dans la misère et le chaos. Une représentation diplomatique de l’Union européenne devrait bientôt ouvrir ses portes. En attendant, la « zone verte », l’ancien quartier des diplomates, ce dédale de béton autrefois parsemé de check points où les convois fonçaient à toute allure pour échapper aux attentats, ressemble désormais à un décor de film de science-fiction.

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Les anciens étaient des barbares ; eux, non. Ils écoutent

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À l’entrée, un homme armé, affalé sur une chaise, regarde nos autorisations avec nonchalance puis nous emmène quelques centaines de mètres plus loin, devant l’ambassade de France. Des employés, dont un jardinier, continuent d’entretenir les lieux avant un hypothétique retour à la normale. En chemin, il nous raconte avoir passé deux ans en Turquie puis s’être fait tabasser par la police bulgare. Il a été renvoyé chez lui. À défaut de France, il a élu domicile dans la guérite attenante à l’ambassade. Pendant que nous discutons, un cliquetis résonne dans la rue où défilent des écoliers. Hassan, le gardien, a été intrigué par nos voix. Il nous dit dans un parfait français qu’il n’a pas eu à se plaindre des talibans. « Les anciens étaient des barbares ; eux, non. Ils écoutent. »

L’UE a promis une aide de 1 milliard d’euros pour les Afghans, mais pas pour leur gouvernement. Un jeu diplomatique subtil. À Washington, le sénateur républicain Waltz s’est emporté contre tout projet d’assistance financière. Selon lui, cela ne ferait qu’enrichir le clan Haqqani, qui tient Kaboul et a « une longue histoire de détournement d’aide humanitaire ». Faute de vaincre par la force, les Américains veulent anéantir les talibans par le portefeuille. Mais ils touchent une partie vitale : en maintenant cet état de siège, ce sont 38 millions d’Afghans qui sont pris en otages et un pays qui risque de s’écrouler.

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