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Violence dans nos villes : les dangers se précisent

Le trafic local de stupéfiants est le terreau d’une violence accrue dans des villes comme Bruxelles, Liège, Charleroi, Anvers et Gand. | © DR

Société

Récemment, le député fédéral MR Denis Ducarme, dénonçant l’insécurité en bord de Sambre, comparait Charleroi aux « quartiers nord de Marseille ». Outrance ou vision juste relativement à l’augmentation de la criminalité en ville ? Sans chercher à répondre précisément pour la cité sambrienne, la question d’un éventuel accroissement de la violence dans les grandes agglomérations urbaines en Belgique se pose.

 

Un entretien avec Frédéric Loore

Paris Match Belgique. Il est souvent question des chiffres de la criminalité dans nos villes. Cette approche statistique est-elle le bon baromètre pour mesurer l’importance réelle de cette criminalité ?
François Farcy. Le problème de la statistique, en dépit des progrès qui sont réalisés, c’est qu’en raison des délais de mise à jour des banques de données, elle ne vous donne qu’une vision indirecte de ce qui se passe, à la manière d’un rétroviseur. Vous voyez par exemple que vingt-cinq vols ont été commis dans les habitations de tel quartier il y a un an et demi. Ce n’est pas inintéressant mais, pour ma part, j’ai besoin d’une vision directe des phénomènes.

Comment l’obtenez-vous ?
Je recours à un diagnostic basé sur trois composantes. La première, c’est la nature des phénomènes. Que se passe-t-il ? Suivant quel mode opératoire ? S’agit-il de vols, d’agressions, de faits de traite des êtres humains, de trafic de stupéfiants, etc. ? Bref, tout ce qui entre ordinairement dans le champ de la statistique criminelle, mais en s’efforçant d’être au plus près de la réalité par le raccourcissement des délais de traitement et de mise à jour de l’information. Deuxième composante : l’image des auteurs et des groupes d’auteurs. Le spectre est large selon qu’ils peuvent être plus ou moins organisés. Ça va de la petite bande urbaine de mineurs d’âge qui se livrent à du racket jusqu’aux organisations criminelles structurées. La troisième catégorie, qui permet de relier les deux précédentes, c’est-à-dire les phénomènes et les auteurs, regroupe les territoires criminels. Elle repose sur une théorie développée par le criminologue canadien Maurice Cusson, qui définit trois types de territoires. Il y a tout d’abord les terrains de chasse. Ce sont les lieux où les faits sont commis. Ensuite viennent les sanctuaires, c’est-à-dire les endroits où les auteurs sont implantés et vivent. L’un ne correspond pas forcément à l’autre. Imaginons une zone résidentielle écumée par des voleurs : ces derniers ne viendront pas de là. C’est leur territoire de chasse et non leur sanctuaire. Enfin, vous avez les lieux de plaisir, soit tous les endroits où les suspects se retrouvent pour prendre du bon temps et préparer leurs futures actions. Typiquement, il s’agit de bars, de salles de jeux clandestines, de « chapitres » pour les bandes de bikers, et ainsi de suite. L’intérêt principal de cette démarche consiste à corréler les territoires et les groupes d’auteurs, de façon à mieux orienter le travail policier.

Phénomènes, auteurs, territoires de chasse : les villes offrent la topographie idéale pour tout concentrer, n’est-ce pas ?
En effet. La ville rassemble tout ce qui permet aux groupes d’auteurs de se retrouver, d’agir et de se fondre dans l’anonymat de l’espace urbanisé, à savoir une concentration importante de populations, d’habitations et de lieux de plaisir. Une fois implantés dans une agglomération urbaine, ces groupes opèrent sur un large territoire de chasse qui peut se limiter au périmètre de l’agglomération ou s’étendre bien au-delà. C’est le cas, par exemple, des bandes itinérantes qui viennent de l’étranger et s’installent dans les quartiers plus populaires, souvent au sein de leur propre diaspora si je prends les clans polycriminels roumains ou albanais. Ils commettent ensuite des faits un peu partout hors de ce sanctuaire, tels des cambriolages dans les habitations d’autres quartiers, des vols de véhicules, des vols de cargaisons de marchandises sur les parkings d’autoroute. Ceci étant, vous avez aussi une criminalité endémique aux villes, générée par plusieurs facteurs dont notamment le trafic local de stupéfiants, qui répond à une demande substantielle des milieux festifs ou d’une importante population de toxicomanes.

«Il n’y a pas de “quartiers ghettos” à la française chez nous, mais le risque existe si on ne fait pas preuve de vigilance»

En Belgique, quelles sont les villes les plus concernées par ce que vous décrivez ?
Bruxelles, Liège, Charleroi, Anvers et Gand, pour ne citer que les principales. Elles sont situées au cœur de l’Europe et disposent d’un rayonnement international. Elles abritent des populations venant d’un peu partout, au sein desquelles une minorité d’individus appartenant à des groupes criminels très actifs peuvent se fondre dans l’anonymat de leur communauté d’origine. Ce qui ne signifie pas qu’il ne se passe rien en dehors des villes. Pour les organisations, les zones plus rurales constituent parfois des terrains de chasse ou servent de lieux de planque. Par exemple, il n’est pas évident d’installer un labo clandestin de drogues en ville. En revanche, dans une ferme isolée en rase campagne, c’est l’idéal.

La France des banlieues a vu se former des « quartiers ghettos » gangrenés par la criminalité, ce qu’on appelle parfois là-bas les « territoires perdus de la République ». Cela existe-t-il en Belgique ?
Ce phénomène est lié à une politique de la ville qui favorise l’émergence de zones de non-droit, même si ce n’est pas l’unique facteur. Chez nous, de mon point de vue, on ne se trouve pas du tout dans une configuration de ce type. Je ne crois pas que nous ayons des « ghettos » à l’image de ceux qu’on trouve dans les banlieues hexagonales, où il n’est possible de pénétrer qu’avec un peloton et trois arroseuses. Cela dit, ne soyons pas naïfs, le risque existe. Nous devons demeurer vigilants et attentifs au fait que des bandes puissent prendre le dessus dans certains quartiers plus sensibles que d’autres. Le danger serait de perdre pied à certains moments dans des lieux où vous rencontrez plus qu’ailleurs des trafiquants de drogues, des proxénètes, des voleurs, etc. Là où les collègues de l’intervention sont fréquemment accueillis avec des insultes et des cailloux. Il s’agit de sanctuaires, j’y reviens, où l’interpellation de suspects ne se fait pas sans mal. Je songe notamment à certains quartiers à Liège que je connais bien. Mais c’est pareil du côté de Mons-Borinage, où j’ai travaillé, ainsi qu’à Charleroi, Bruxelles ou Anvers. Toutefois, l’insécurité en milieu urbain, on la rencontre également dans certaines zones commerciales ou même dans des quartiers tranquilles de notables qui, à partir d’une certaine heure, se transforment en terrain de chasse dès lors que s’y trouvent des biens à voler et des personnes à agresser.

(…) La suite dans votre Paris Match Belgique de cette semaine

NOTRE GRAND TÉMOIN
Actuel directeur judiciaire de la police judiciaire fédérale (PJF) de Liège, commissaire divisionnaire et criminologue, « flic » d’expérience, François Farcy est un fin connaisseur de la criminalité organisée.

Le trafic local de stupéfiants est le terreau d’une violence accrue dans des villes comme Bruxelles, Liège, Charleroi, Anvers et Gand.

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