Paris Match Belgique

Rencontre bouleversante : l’héroïne retrouvée du carnage de Stanleyville

Brabant wallon, novembre 2021. Cinquante-sept ans après les terribles événements qui ont marqué sa jeunesse et sa vie, Brigitte Peneff, « la fillette sans nom » dont le visage ensanglanté a fait le tour du monde, peut enfin exorciser son passé. | © Ronald Dersin

Société

C’est une photo en noir et blanc à forte charge émotionnelle. Dessus, une petite fille ensanglantée, manifestement en état de choc. Il y a de quoi, après ce qu’elle vient de vivre : quatre mois de prise d’otages, la plus grande du XXe siècle. Du 5 août au 24 novembre 1964, plus de 1 600 personnes, dont 525 Belges, sont retenus par des rebelles congolais. Et c’est elle qui va marquer les esprits. Elle, l’enfant meurtrie âgée de 7 ans, incapable d’articuler son nom quand le photographe le lui demande au moment de l’évacuation. Brigitte Peneff devient alors pour les journaux du monde entier « Little Miss Nobody », comprenez la fillette sans nom, le symbole de l’enfer de Stanleyville, aujourd’hui Kisangani.

 

PHOTO RONALD DERSIN
REPORTAGE ET INTERVIEW NADIA SALMI

Une page d’histoire méconnue, pour ne pas dire tombée dans l’oubli. C’est ce qu’on se dit quand on regarde le cliché. On se demande aussi ce qu’est devenue la petite. Alors, on part à sa recherche. On espère. Et comme on a de la chance, on la trouve pas très loin, dans une jolie maisonnette rose du Brabant wallon.

Elle a grandi, évidemment. Mais dans son regard, il y a ce quelque chose de l’enfance qui pétille. D’emblée, ça rassure. Ça montre qu’elle a emprunté le chemin de la résilience. Intuition vérifiée quelques instants plus tard, quand elle nous invite à nous asseoir sur le canapé, pour évoquer avec nous les archives rassemblées dans un album par son mari. Il y a tout, des coupures de journaux, des photos… sauf ses mots. Et c’est pour eux qu’on est là. Les mots de Brigitte, 64 ans aujourd’hui.

« Raconter cette histoire, c’est un peu comme prendre un ascenseur émotionnel. Il faut redescendre à l’étage du passé. Je dois dire que je suis étonnée qu’on s’intéresse à moi. Pendant longtemps, j’ai tu mes souvenirs. Je croyais qu’ils n’étaient pas légitimes, parce que ça troublait mes parents si je les partageais. Ça réveillait clairement un traumatisme chez eux. Les pauvres… En fait, ils espéraient que j’allais oublier. Beaucoup d’adultes le croient. Peut-être que ça les sauve un peu de s’imaginer ça. »

Brigitte est fine psychologue, hyper empathique, y compris avec celle qu’elle était. « J’étais si petite… Quand mon fils a eu 7 ans, j’ai éprouvé le besoin de lui expliquer ce que j’avais vécu au même âge. On dit souvent qu’on ne parle pas assez, qu’on ne connaît pas bien ses parents, alors j’ai voulu transmettre. J’ai montré les photos de l’époque et ça s’est bien passé. Il était curieux des jeeps, des avions. Deux ans après, j’ai réitéré l’expérience avec ma fille quand elle a eu également 7 ans. Et là, j’ai eu plus de mal, parce que je me voyais. Je prenais conscience de ce qui m’était arrivé. En parlant à mon fils, je témoignais, mais avec ma fille, je voyais le miroir. Et elle aussi était effrayée. Ça m’a tellement bouleversée que j’ai voulu consulter pour déposer ça. »

Chez elle, en revoyant les photos du cauchemar du 24 novembre 1964, Brigitte Peneff se souvient : « Papa nous somme de nous coucher au sol et de faire le mort. Je comprends immédiatement. J’ai le réflexe d’aller me cacher près d’un gros monsieur qui ne respire plus. Ma mère s’allonge à côté de moi. Mon père, ma tante et mon oncle Marco font de même. À un moment, je lève la tête et je vois qu’on tire sur le frère de mon père. Il y a un jet de sang… Ce sont mes dernières images de lui. Il avait à peine 30 ans. » ©Ronald Dersin

Vient alors la question qu’elle semble vouloir éluder. Que s’est-il passé ce 24 novembre ? « Ah, ça… Ça a commencé bien avant, quand les rebelles ont encerclé Stanleyville. Seuls quelques commerces pouvaient encore fonctionner. Mais mon père circulait malgré tout. Il se croyait à l’abri. C’était son pays natal. Ma mère, elle, avait 10 ans quand elle est arrivée au Congo. Ils aimaient vraiment cette terre, toute leur vie était là-bas. Jamais ils n’auraient imaginé ce qui allait suivre, même s’il y avait eu des mises en garde du gouvernement belge. » Brigitte s’arrête un temps, pensive. Alors, on lui demande si ses parents ont regretté leur décision de rester alors que le consul de Belgique, Patrick Nothomb, s’était organisé pour rapatrier les enfants. « Je ne leur ai jamais demandé. Je crois qu’ils se sont sentis trahis. Ils ont payé cher leur confiance. Ça n’a pas été facile pour eux de rentrer après ça. »

L’événement va aussi marquer le diplomate, qui fera partie des otages. Dans son dernier livre, Premier sang, prix Renaudot 2021, la romancière Amélie Nothomb revient sur cet épisode de la vie de son père. Elle n’était pas encore née, mais Stanleyville fait partie de son histoire. On pense à ça, puis on est rattrapé par la voix de Brigitte, si douce qu’elle contraste avec ce qu’elle parvient enfin à formuler. Il y a les souvenirs de la ville assiégée, le chacun chez soi imposé. Il y a aussi sa mère en train d’écouter les bonnes ou mauvaises nouvelles à la radio. « C’était des “chut !” à n’en plus finir pour ma petite sœur et moi. Nous vivions avec les tentures tirées. Nous ne pouvions pas nous approcher de la fenêtre car les rebelles tiraient comme des foufous. D’ailleurs, un jour, nos parents ont décidé de déménager nos lits près du leur : ils avaient retrouvé des balles dans notre chambre. »

La suite de ce poignant témoignage dans votre Paris Match Belgique de cette semaine !

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