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Joséphine Baker, une vie de combats

Joséphine Baker

En décembre 1959, avec «Pépère », l’homme qui a découvert, dans une poubelle, le bébé qui deviendra son onzième enfant.

Société

Elle faisait vibrer la liberté avec légèreté. En imposant son rythme trépidant aux Années folles, la danseuse de la « Revue nègre » originaire du Missouri était devenue la plus audacieuse des Parisiennes. Figure de la Résistance, héroïne moderne, elle s’est aussi battue pour l’émancipation des femmes et contre le racisme. Le 30 novembre 2021, elle est la première femme noire à entrer au Panthéon.

D’après un article Paris Match France de Charlotte Leloup

Joséphine Baker aimait son pays, Paris et ses enfants : Janot, Akio, Jari, Luis, Jean-Claude, Moïse, Noël, Brian, Marianne, Koffi, Mara et Stellina. Dix garçons et deux filles, adoptés au gré de ses tournées et de ses voyages au Japon, en Finlande, en Colombie, en Algérie, en Côte d’Ivoire, au Maroc… Celle qui ne pouvait pas avoir d’enfants s’était lancée dans cette aventure avec son quatrième mari, le chef d’orchestre Jo Bouillon, et celui-ci l’avait prévenue : si elle choisissait d’adopter en premier un garçon, alors toute la fratrie devrait être masculine. Jo redoutait qu’ils ne tombent amoureux les uns des autres et que le quotidien à la maison devienne ingérable. Il y aura deux exceptions à cette règle : Marianne et Stellina. Cette dernière sera l’ultime enfant de la famille, et la princesse Grace de Monaco veillera particulièrement sur elle à la demande de Joséphine, en proie à des soucis de santé et d’argent à la fin de sa vie.

Fière de sa « tribu arc-en-ciel », elle voulait lancer au monde un message d’amour et de tolérance

Joséphine Baker était fière de ce qu’elle appelait sa « tribu arc-en-ciel ». Elle voulait lancer au monde entier un message d’amour et de tolérance, et cette fratrie universelle concrétisait l’aboutissement de son éternel combat contre le racisme et les discriminations . Infatigable militante, elle a passé sa vie à multiplier les engagements. Elle donnait des conférences contre le racisme, a participé aux marches pour les droits civiques au côté de Martin Luther King en tenue militaire avec ses médailles, puis elle se mobilisa pour l’association qui allait devenir la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme).

Née en 1906 à Saint-Louis dans le Missouri, cette petite-fille d’esclaves voulait à tout prix offrir à sa descendance l’enfance qu’elle n’avait pas eue, et surtout l’amour qu’elle n’avait pas reçu. Joséphine a grandi dans la pauvreté et la misère, avec un père absent. Elle se marie à 14 ans pour échapper à sa condition. Elle choisit la danse comme échappatoire. Elle débute dans la rue et connaîtra ses premiers succès dans des troupes itinérantes. On est alors en plein essor du ragtime, puis du jazz. À Broadway, elle participe à la première comédie musicale noire. Sa vie bascule lorsqu’elle est remarquée par Caroline Dudley Reagan, qui l’emmènera à Paris pour intégrer la « Revue nègre ».

En France, pendant les Années Folles, celle que l’on surnomme la « Vénus d’ébène » bouscule les codes, choque, ose et triomphe malgré les scandales. Elle danse le charleston seins nus avec une ceinture de bananes. Elle cultive aussi son talent comique par ses mimiques. C’est surtout une excellente artiste, une danseuse hors pair, qui incarnait la liberté, la provocation et la beauté. « Ma mère n’était pas noire mais métisse, insiste Brian le septième de la fratrie, adopté en Algérie. Son père était blanc et sa mère noire. À la maison, elle ne nous parlait pas de ses idéaux et de ses combats, mais nous avons grandi avec des valeurs très fortes. C’était une mère protectrice, aimante et stricte. On devait se tenir droit, ne pas répondre à un adulte et terminer son assiette. Les punitions étaient collectives. Personne ne dénonçait personne et c’était sa fierté. »

Lorsque la guerre éclate, elle s’engage : « La France m’a faite. Je suis prête à lui donner ma vie »

L’artiste croyait aux rencontres, aux coups de coeur et aux dates. D’ailleurs, le 30 novembre, le jour où elle entrera au Panthéon, correspond à la date symbolique à laquelle elle a obtenu la nationalité française en se mariant avec Jean Lion, son troisième mari.

J’ai deux amours restera son succès le plus important dans les années 1930. La France sera sa grande histoire. Lorsque la guerre éclate, elle s’engage. Dès 1940, elle entre en contact avec le commandant Jacques Abtey, officier du contre-espionnage militaire, et lui lance : « C’est la France qui m’a faite. Je suis prête à lui donner ma vie. » Elle se transforme en agent et, grâce à sa célébrité, elle peut voyager librement et collecter des informations dans le monde entier. Elle cache des rapports dans son soutien-gorge, glisse dans ses partitions des documents codés écrits à l’encre sympathique. En 1944, elle est nommée sous-lieutenant de l’armée de l’air. En 1946, la médaille de la Résistance lui est remise. Des années plus tard, en 1961, elle recevra la Croix de guerre et la Légion d’honneur dans son château des Milandes, en Dordogne, et ce sont ses enfants qui lui feront une haie d’honneur. « Ma mère était extrêmement généreuse, elle n’avait qu’un seul défaut : c’était une médiocre gestionnaire. Elle était traumatisée à l’idée que nous puissions devenir artistes. Elle voulait s’assurer que nous ne connaîtrions jamais de soucis d’argent », confie Brian, auteur de Joséphine Baker, l’universelle. Ses enfants travaillent dans l’hôtellerie, ils sont inspecteur des impôts, banquiers… Seul Brian a désobéi en devenant acteur. Joséphine Baker aimait leur répéter qu’elle avait réussi parce qu’elle avait eu beaucoup de chance. Beaucoup de chance, certes, mais aussi énormément d’audace, de courage et de talent.

Grande exposition photographique Joséphine Baker vue par Paris Match sur les grilles du Panthéon, décembre 2021-janvier 2022. Accès libre.

Avec son mari Jo Bouillon et leur famille, dans son domaine des Milandes en Dordogne, en 1958. Patrice Habans / Paris Match
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Répétition du spectacle «Paris mes amours » à l’Olympia, le 30 avril 1959. Philippe Le Tellier / Paris Match
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En décembre 1959, avec «Pépère », l’homme qui a découvert, dans une poubelle, le bébé qui deviendra son onzième enfant. Georges Menager / Paris Match
Le 25 avril 1959, Joséphine Baker arrive en France avec Mara, le dixième enfant qu’elle a adopté, dans les bras d’une hôtesse de l’air. Philippe Le Tellier / Paris Match
Lors de la marche pour les droits civiques, le 28 août 1963 à Washington. Elle porte la Légion d’honneur et la Croix de guerre. Paul Slade / Paris Match
Aux Milandes, en 1964. Endettée, Joséphine Baker est alors menacée de saisie. Patrice Habans / Paris Match
1974, à Roquebrune, où Grace de Monaco l’a aidée à s’installer après la perte du château des Milandes. Jack Garofalo / Paris Match
La princesse Grace lors des funérailles de Joséphine Baker à la Madeleine, à Paris, le 15 avril 1975. Michelle de Rouville / Paris Match
Le passage du convoi funéraire devant Bobino où, à 68 ans, elle tenait encore le haut de l’affiche. Michelle de Rouville / Paris Match
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