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La vie après la mort : Et s’il existait un paradis virtuel comme San Junipero ?

Yorkie sur la plage de San Junipero. | © Netflix

Société

Dans la série Black Mirror, son créateur Charlie Brooker nous montre les dérives de la technologie dans un futur plus ou moins proche et nous fait peur parfois, mais réfléchir souvent. Avec l’épisode « San Junipero », la question du paradis virtuel y est soulevée : que ferait-on si on avait le choix de la vie éternelle ?

 

À partir de l’épisode « San Junipero », épisode 4 de la saison 3 de Black Mirror disponible sur Netflix, Futur en Seine, un festival dédié à l’univers du numérique, avait organisé une conférence/débat sur la thématique du « Vivre jeune pour toujours », animée par la journaliste Marie Turcan de Business Insider. Étaient également présents : Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies, et chercheur associé à l’université Paris VII Denis Diderot, et Frédéric Simode, le fondateur de GrantWill alias le réseau social des immortels. Car plus qu’une série, Black Mirror soulève des questions dans chacun de ses épisodes, des questions liées à la technologie et à ses dérives possibles d’ici quelques années.

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Entre réalité virtuelle et nostalgie

« San Junipero » est l’un des épisodes les plus romantico-nostalgiques de la série. On y voit Kelly et Yorkie, deux jeunes femmes, se retrouver 5 heures par semaine dans un paradis virtuel. Dans la « vraie vie », elles sont âgées, l’une est plongée dans le coma, et l’autre va bientôt mourir. Quand leur esprit voyage à San Junipero, elles retrouvent leur jeunesse et s’autorisent des choses qu’elles ne se seraient jamais autorisées dans la « vraie vie ». Comme tomber amoureuse. L’épisode se déroule dans les années 80, et à cette époque, il était difficile de faire son coming-out et d’assumer ouvertement son homosexualité. Ce que vont pouvoir faire Kelly et Yorkie si elles choisissent de rester dans ce monde parallèle une fois décédées. Le virtuel est l’outil qui leur permet d’être ensemble. 80% des gens qui évoluent dans la ville paradisiaque et fictive de San Junipero sont morts et 20% sont en fin de vie et la visitent grâce à leur esprit, afin de les aider à se décider si oui ou non ils y iront une fois morts. San Junipero offre une seconde vie, une seconde chance.

Kelly (Gugu Mbatha-Raw) et Yorkie (Mackenzie Davis)- © Laurie Sparham/Netflix

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Le virtuel, un monde libérateur

L’épisode pose donc cette fameuse question : que ferait-on si on avait le choix de la vie éternelle ? Si comme Kelly et Yorkie, on pouvait obtenir un ticket d’entrée pour l’éternité, y irait-on ? Car le monde virtuel est bien connu pour être libérateur : « On ne se comporte pas de la même façon dans le monde virtuel et dans le monde réel. On ne va, par exemple, pas aborder quelqu’un dans un bar comme on le ferait sur Tinder. On se sentira plus décomplexé sur l’application de rencontre » explique Frédéric Simode de GrantWill. « Il y a des sentiments qu’on ne veut pas livrer dans la vraie vie, alors que derrière un écran, on peut le faire plus facilement. C’est plus facile de communiquer via un écran, c’est une question de pudeur, d’éthique peut-être ».

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Ce que confirme Serge Tisseron, docteur en psychologie : « Les réseaux sociaux désinhibent, libèrent la parole (…) Dans l’épisode, Yorkie rencontre quelqu’un qu’elle ne se serait jamais autorisée de rencontrer dans la vraie vie ». Ce paradis virtuel permettrait en quelque sorte de prolonger, et en mieux, la vie des hommes. Via un esprit séparé de notre corps mort, qui voyagerait et continuerait de vivre. Un esprit qui serait stocké dans des serveurs, géré par des robots. C’est cet esprit qui marque justement la limite entre la réalité et le virtuel. Car « pour se sentir en vie, il faut éprouver des sentiments. Peu importe la technologie utilisée » ajoute Frédéric Simode.  On peut en effet tomber amoureux de quelqu’un via une application de rencontre sans pour autant ne jamais la rencontrer pour de vrai…

Comme dans le film Her (2014) réalisé par Spike Jonze où Theodore, interprété par Joaquin Phoenix, tombe fou amoureux d’une intelligence artificielle qui est « programmée diaboliquement ou diaboliquement intelligente pour lui convenir tout à fait. Elle lui renvoie toujours ce qu’il attend et devient ainsi irremplaçable pour lui. Mais l’âme sœur existe dans l’imaginaire, pas dans la réalité. La réalité, c’est une co-construction permanente » précise Serge Tisseron.

Les réseaux sociaux nous permettent de sortir de notre zone de confort.

« C’est l’invocation de la mort qui va faire sortir les sentiments dans la série, mais en même temps, on ne peut pas mourir à San Junipero. Les deux femmes parlent à un moment d’une mort qui n’existe pas pour susciter plus de vie. (…) Ce serait malin d’épuiser toutes les possibilités du virtuel en refusant de se rencontrer pour de vrai. Car cela ne vous confronte ni à la réalité de l’autre ni à votre propre réalité. Quand vous côtoyez quelqu’un, vous en fabriquez une image et vous fabriquez une image de vous. Ce n’est pas le monde virtuel qui invente ça, l’être humain fonctionne déjà comme ça. Le monde virtuel le fait juste plus » explique Serge Tisseron.

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Et le monde virtuel aide aussi à transcender les différences, les disparités… « Les réseaux sociaux nous permettent de sortir de notre zone de confort en acceptant de rencontrer des gens très différents de nous, et/ou qu’on connait très peu. Et on a le sentiment de pouvoir interrompre la relation à tout moment sur les réseaux sociaux sans avoir à se justifier, sans que l’autre puisse venir sonner à notre porte » poursuit Serge Tisseron.

Le Paradis est-il (finalement) sur Terre ?

Dans l’épisode, on ne sait pas si le ticket d’entrée pour San Junipero est cher, s’il faut remplir certaines conditions etc. On sait juste que trois personnes doivent signer une décharge pour nous autoriser à y aller. Une façon sûrement d’éviter une vague de suicides. Ce qui fait d’ailleurs écho au livre Les Thanatonautes de Bernard Werber où les gens se suicident pour changer de vie, ou encore, plus récemment, au film The Discovery -à découvrir sur Netflix- où un scientifique découvre que la conscience humaine existe en dehors du corps et part vivre dans un autre monde après la mort. Une découverte conduisant à des millions de suicides dans le monde.

Mais vivre toute sa mort à San Junipero peut finir par poser problème, puisque certaines personnes se livrent à des expériences les plus extrêmes voire glauques… Car ils savent qu’ils ne peuvent plus mourir et c’est donc pour eux la seule façon d’explorer des choses qu’ils n’ont pas pu faire de leur vivant. Ils tentent de fuir l’ennui dans ce monde de la répétition permanente où le temps n’existant pas, il n’y a pas d’évolution possible vers un devenir. Cette éternité sans finalité peut alors rapidement devenir un enfer, dans la mesure où on ne peut jamais décider de le quitter. Et par définition, le bonheur ne se doit-il pas d’être éphémère ? « On ne peut pas être éternellement heureux sur un même événement. On a besoin d’événements nouveaux pour pouvoir être heureux » nous dit Frédéric Simode. Pour Serge Tisseron, opter pour San Junipero ou tout autre type de paradis virtuel s’il en existait un, ce serait « le choix du plaisir, de la facilité ». Et ce serait aussi flippant car ce choix serait irréversible, et si ce paradis devenait un enfer, on serait obligé d’y rester, pour l’éternité.

Vous envierez un peu l’éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances… – Georges Brassens

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