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2022 au carrefour de toutes les crises… « Il est encore possible de rêver ensemble à un projet fédérateur »

« Que nous regardions compulsivement 221 fois nos téléphones sur la journée est un indicateur de tout ce que nous négligeons de regarder qui est là, dans la vie réelle, vivant, beau, laid ou insolite» explique notamment la philosophe Pascale Seys (en médaillon sur la photo)... | © Photo by Paco Freire / SOPA Images/Sipa USA

Société

2022 s’est invitée au calendrier et marque les deux ans du début de la pandémie de Covid-19, dont on peine à entrevoir l’issue. Ce péril sanitaire majeur n’est pas le seul affectant notre société, qui semble parvenue au carrefour de toutes les crises. Notre futur a-t-il dès lors un avenir ? La philosophe Pascale Seys répond à cette question dans cet entretien.

 

Docteure en philosophie, Pascale Seys enseigne la philosophie générale, l’esthétique et la théorie des médias à l’UCLouvain et dans diverses écoles supérieures des arts à Bruxelles. Chroniqueuse à la RTBF, elle produit et présente « La Couleur des idées » et « Les Tics de l’actu » sur Musiq3. Elle est notamment l’auteure du Panache de l’escargot  (2020) et de Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant (2019). Son dernier livre, paru chez Racine, s’intitule Connais-toi ! Toi-même ! Refaire un petit coin du monde.

Paris Match Belgique. Nous voici en 2022. Il y aura bientôt deux ans que le monde vit à l’heure de la pandémie de Covid-19. Qu’avons-nous appris de cette expérience hors du commun ? Ou qu’avons-nous désappris ?
Pascale Seys. Saviez-vous que le mois de janvier doit son nom à Janus, un dieu romain à deux visages, dont l’un regarde vers le passé et l’autre vers l’avenir ? Janus est le dieu des commencements et des fins, des transitions et des choix. Cela signifie qu’entrer dans une année nouvelle ressemble à un rite de passage : nous fermons une porte pour en pousser une autre que nous espérons ouverte sur une réalité plus belle, plus riche de promesses, de sens et de prospérité. Pour revenir à votre question, l’expérience récente, à l’échelle planétaire, nous a enseigné plusieurs choses. La principale est que nous avons pris soudain la mesure de notre vulnérabilité face à un élément imprévisible. Un micro-organisme a fait figure de « fatum », de loi implacable du destin. Il a ordonné des mises en quarantaine et des interdictions, orchestré des maladies et des fins de vie précipitées. Nous avons été obligés de nous souvenir que nous étions mortels et que l’improbable pouvait devenir possible. Nous avons aussi appris que, dans une sorte de hiérarchie exprimée par la voie du capitalisme marchand, le monde non seulement se partageait entre les riches et les pauvres – ce que nous savions déjà – mais aussi qu’il valorisait certaines activités au détriment des autres, considérées comme inessentielles.

La culture, notamment, ainsi que l’a montré l’actualité récente. Inessentiel ne signifie toutefois pas inutile.
À cet égard, les décisions politiques prises de manière « concertée » à la veille de la période de fêtes ont été pour le moins déconcertantes : elles ont sonné comme des trompettes d’une apocalypse post-culturelle, c’est-à-dire comme la fin de non-recevoir d’un monde ouvert, questionnant par le rêve, la science et l’imagination les valeurs de beauté, de sens et de liberté. Or, à quoi nous serait-il utile de rester vivants, en repli, isolés dans la peur des autres et de la mort, sans les valeurs essentiellement « inutiles » et libératrices de l’art et du travail de l’esprit, ce qu’on appelle la culture ? Ionesco a eu une phrase forte en disant qu’un pays qui ne comprend pas l’art est un « pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, qui ne rient pas ni ne sourient ». Et il ajoute que là où il n’y a pas l’humour ni le rire, il y a la colère et la haine. Enfin, de la même manière que le manque de culture s’est révélé comme une privation de liens et de lieux de partage, nous avons également appris que nous étions fondamentalement des êtres de relations, qu’elles nous étaient vitales et qu’en être privés nous tue. Ce partage entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, George Bernard Shaw l’a résumé en une histoire courte : si deux personnes se croisent, qu’elles possèdent chacune une pomme et qu’elles les échangent, chacun repartira chez soi avec une pomme. Mais si deux personnes se croisent et qu’elles échangent des idées, elles repartiront chez elles enrichies de deux idées. La culture, c’est être capable d’échanger des idées en mangeant des pommes (rires).

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On a beaucoup glosé sur le « monde d’après ». Pourtant, alors que la crise sanitaire n’est pas terminée, celui dans lequel nous entrons ressemble déjà furieusement à celui d’avant. J’en reviens dès lors à ma première question en me permettant d’insister : sommes-nous réellement capables d’apprendre ou de désapprendre de nos choix, de nos errements, de nos drames intimes ou de nos tragédies collectives ?
Chaque génération est forcée d’apprendre et d’aller de l’avant sous peine de répéter le passé, sans quoi nous en serions restés à l’âge de pierre. Et sans doute faut-il être aussi capable de désapprendre pour inventer des réponses revivifiées qui seront lancées à leur tour comme autant de défis en direction des générations à venir. Inspirée par les vers du poète René Char, Hannah Arendt disait que nous sommes des héritiers sans testament, ce qui signifie que nous marchons à tâtons avec nos héritages et que chaque génération est soumise à la responsabilité de construire le monde dans lequel elle souhaite vivre dignement. Les effondristes et les collapsologues estiment que le futur est sans avenir. Le pari et le vrai courage consisterait à croire en un monde possible malgré tout.

Avec le déclin des idéologies traditionnelles, le monde occidental ne vit-il pas le temps de ce que Spinoza appelait les « passions tristes » : défaitisme, peur, colère, violence… ? Le cas échéant, quels remèdes voyez-vous pour sinon les contrer, du moins les adoucir ?
Les médias, la politique, la rumeur et la vie en réseau nous abreuvent de passions tristes comme si c’était l’unique rapport possible à la vie. Heureusement, d’autres voix se donnent à entendre, même si c’est à bas bruit, comme celles des poètes, des artistes et des savants. À cet égard, la prouesse que constitue la conception et le lancement dans l’espace du télescope James Webb force l’admiration. Imaginez un rêve d’odyssée qui a germé pendant vingt ans dans l’esprit des plus éminents chercheurs, réunis autour d’un même projet : celui d’envoyer, à une distance d’un million et demi de kilomètres de nos soucis quotidiens les plus étriqués, une paire de lunettes tellement performante qu’elle serait susceptible de nous raconter le mystère de nos origines et de découvrir si éventuellement nous ne serions pas seuls dans l’univers !

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La pandémie, comme toujours dans l’histoire, agit à la façon d’un révélateur des mouvements profonds de la société. Parmi ceux-ci, la rupture de confiance entre une partie grandissante des citoyens et les institutions, y compris la science. Plus largement, faire société relève à présent du défi pour toute une génération. D’où la tendance à vouloir se fabriquer un monde sur mesure, ce que Tocqueville appelait des « petites sociétés ». Ces microsociétés correspondent à la vision du monde de ceux, toujours plus nombreux, qui s’y réfugient. Percevez-vous ce phénomène ? Vous inquiète-t-il ?
La confiance implique d’offrir librement à un tiers quelque chose que nous estimons très précieux et dont espérons qu’il puisse en prendre soin. En repli et en rupture de liens de confiance, nos sociétés souffrent d’un tel surplus de subjectivité qu’il devient problématique pour les individus de faire monde, c’est-à-dire de rêver ensemble à un projet collectif et fédérateur. Cette archipélisation de nos consciences et de nos imaginaires non seulement nous isole, mais elle tend aussi à rendre le monde lui-même dans son ensemble totalement insignifiant. Les individus sans lieux et sans liens se retirent à l’écart, exclusivement préoccupés par les conditions de bien-être de leur « petit monde » et concentrés sur leurs affaires privées, négligeant leur appartenance, en tant que citoyens, à un monde commun. Le danger qu’avait pointé Tocqueville de manière visionnaire, c’est que l’insignifiance, puis l’indifférence de chacun envers tout risque de conduire des individus à une forme d’oppression librement consentie par chacun et qui prendrait la forme d’un despotisme bureaucratique. Il évoque la présence d’un pouvoir tutélaire immense, prévoyant et très doux, exercé non par des tyrans mais par des tuteurs. En 1840, il avait décrit cette vision d’une société constituée d’individus interchangeables qui tournent sur eux-mêmes sans autre repos que celui procuré par la poursuite de plaisirs vulgaires. Indifférents au sort de ses semblables, ces êtres qui nous ressemblent étrangement ne se sentent chez eux nulle part. Ils sont, dit-il, « sans patrie ». D’où la question de savoir comment faire en sorte que chacun puisse trouver sa place dans le monde en le rendant respirable, habitable.

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« La prouesse que constitue la conception et le lancement dans l’espace du télescope James Webb force l’admiration », explique Pascale Seys. « Imaginez un rêve d’odyssée qui a germé pendant vingt ans dans l’esprit de chercheurs. »
« Nous nous dénudons de nos données, sacrifions nos vies privées, notre pudeur également, et c’est sans doute la pire des aliénations. »

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