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Les « enfants d’intérieur », fruits des angoisses de leurs parents et du monde numérique

Bruno Humbeeck, psychopédagogue : «On peut voir cette « servitude volontaire » du jeune comme un élément d’une danse familiale. » | © ©Pascal BROCARD

Société

En dehors de sorties obligatoires liées à leur scolarité, des enfants toujours plus nombreux restent cloîtrés au domicile familial. Happés par le monde virtuel du gaming, des réseaux sociaux et des séries, ces « enfants d’intérieur » ont parfois moins d’activités extérieures que des taulards ! En apparence seulement… Décodage d’un phénomène de société avec le psychopédagogue Bruno Humbeeck.

 

Dans un récent ouvrage, le sociologue français Clément Rivière relève que « l’enfant a progressivement désinvesti l’espace urbain extérieur pour devenir un « enfant d’intérieur ». Il décrit une forte évolution des mentalités : « la présence d’enfants non accompagnés dans les espaces publics éveille la suspicion, les laisser jouer ou se déplacer sans surveillance étant progressivement devenu un marqueur de négligence, voire d’irresponsabilité parentale ».

Bien sûr, dans un monde perçu comme plus menaçant qu’hier par les parents, on savait révolus les temps des aventures de « Tom Sawyer » et du « Petit Nicolas ». Désormais, pour les gosses de l’école primaire, le sont aussi ceux des virées non surveillées sur les plaines de jeu et autres terrains vagues, des joutes verbales entre copains au coin de la rue, voire des parties de foot endiablées sur le bitume opposant les gamins du quartier. « Attention aux voitures, attention aux méchants, on préfère te conduire, ne reste pas hors de notre surveillance… ».

Ces nouveaux paradigmes de l’éducation parentale – qui impliquent, comme l’écrivait récemment un chroniqueur français que « le ‘bon parent’, pour être reconnu comme tel, soit exagérément et ostensiblement flippé » – ont certainement contribué à la multiplication de ces « enfants d’intérieur », dont beaucoup sont ensuite devenus des ados fortement incrustés dans le cocon familial. Mais dans ce lieu protecteur, ils se réservent un territoire propre et inviolable : leur chambre, une « terra incognita » dont les mystères finissent par nourrir de nouvelles angoisses pour les parents, des inquiétudes d’autant plus fortes qu’elles s’inscrivent dans le temps des écrans connectés.

Paris Match. Mon enfant souffre-il de solitude, va-t-il bien, ne vit-il l’aventure de sa vie que par procuration, sa vie sociale n’est-elle que virtuelle ? Est-il addict aux écrans ? Ne sont-ce pas le genre de questions que vous entendez régulièrement lorsque vous recevez des parents anxieux en consultation ?

Bruno Humbeeck. Tout à fait… Et dans l’immense majorité des cas, mon rôle revient à les rassurer, à leur expliquer que les modes de socialisation des adolescents d’aujourd’hui ne sont plus ceux du siècle précédent. A les inviter à dépasser les idées toutes faites que leur inspire le « mystère de la chambre fermée », à décrisper le débat sur la solitude apparente de leur enfant, à ne pas trop vitre supposer une dépendance aux écrans. Je leur rappelle qu’il est essentiel que l’adulte s’intéresse à ce qui intéresse son enfant pour créer un sentiment de considération et susciter du dialogue. Je leur dis aussi qu’il faut se méfier des jugements hâtifs ; qu’il ne faut pas imaginer que les jeunes qui se construisent un univers propre depuis leur chambre sont systématiquement en perdition ou en souffrance, qu’il s’agit nécessairement de drogués du net qui doivent être envoyés chez le psy. Plutôt que de leur coller une étiquette de fainéant, il faut converser avec eux sur ce qui les occupe, tant il vrai qu’un adolescent qui ne fait « rien », cela n’existe pas ! Le plus souvent, c’est en fait l’adulte qui ne parvient à déchiffrer ce qui se passe sur la planète ado. Le pire consiste à caricaturer ce que ce qu’on ne comprend pas avec des théories à l’emporte-pièce, comme celles que l’on trouve dans certains ouvrages qui décrivent des « crétins digitaux » qui « bousillent leur vie dans un monde virtuel ». Face à ces jeunes si différents en même temps si semblables aux jeunes d’hier, il faut troquer le costume du conquérant qui cherche à leur imposer des centres d’intérêt pour un habit d’ethnologue qui, avec ouverture d’esprit, découvre le monde de vie d’un peuple inconnu. Cela nous bouscule, cela nous insécurise ? Il faut dédramatiser et admettre que ces jeunes qui semblent vivre en vase clos ne sont pas fermés au monde ; ils échafaudent leur imaginaire et construisent leur entrée dans le monde autrement que les enfants du siècle passé.

« Cet auto-enfermement se passe dans une « cellule » qu’ils ont dessinée eux-mêmes (…) Il n’a rien de total »


Bruno Humbeeck : « Il y a une forte appétence de cette génération pour les écrans mais il ne faut pas galvauder des grands mots comme  »addiction ».» ©Pascal BROCARD

Vu le temps que certains enfants passent dans leur chambre, on serait pourtant tenté de comparer leur vie à celle peu enviable de « taulards » ?

La comparaison est amusante mais elle a ses limites car il s’agit pour ces enfants d’une phase de vie consentie et temporaire. De plus, cet auto-enfermement se passe dans une « cellule » qu’ils ont dessinée eux-mêmes, avec des horaires de sortie qui leur conviennent. Surtout, cet auto-confinement au sein de la famille n’a rien de total comme le craignent certains parents. Certes, la vue du ciel est limitée par le plafond de la chambre mais ils n’en bénéficient pas moins d’une formidable ouverture vers l’extérieur, en rien entravée par des barreaux, d’un espace à explorer complètement libre et immense ! Via leurs écrans, ils disposent d’une fenêtre ouverte sur un monde infini dans lequel ils interagissent avec des personnes parfaitement réelles.

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Leur consommation d’écrans n’est-elle pas trop importante ?

Il y a une forte appétence de cette génération pour les écrans mais il ne faut pas galvauder des grands mots comme « addiction ». L’écran n’est qu’un moyen d’accès à des activités très diverses : apprendre, échanger avec des amis via une plateforme, regarder des séries, jouer à des jeux ; On peut être éventuellement dépendant des jeux mais on ne l’est pas d’un écran en tant que tel. Dans le monde qui est le leur, ce média est incontournable. Il leur permet de se mettre en scène dans leur environnement mais aussi de collecter d’innombrables informations. En conséquence, les adolescents d’aujourd’hui ont généralement une idée beaucoup plus construite du monde que celle de générations précédentes. Je les trouve bien plus conscients de certains enjeux géopolitiques et bien plus impliqués que, par exemple, les jeunes de la « bof génération » de naguère.

Cela s’est d’ailleurs manifesté dans le monde réel avec des mobilisations importantes pour sauver l’avenir de la planète…

Cela confirme que leur cocon est en fait un cocon transparent qui laisse entrer la lumière extérieure. Ils ont besoin du monde du dehors ! On l’a bien vu pendant la crise sanitaire : une trop grande dose de confinement imposée a été très mal vécue par ces jeunes, que l’on perçoit comme des adeptes de la réclusion. Pour une grande majorité d’entre eux, la vie des écrans n’exclut pas le besoin de rencontres réelles, d’implication dans des aventures collectives. J’ai le sentiment que ces explorateurs d’un nouveau monde seront les adultes d’un 21ème siècle qui devrait tendre vers une « phygitalisation », c’est-à-dire la recherche d’un équilibre entre le meilleur des rencontres physiques et le meilleur du digital.

« Il faut parler avec nos jeunes pour qu’ils se sentent considérés. Les adultes ne peuvent faire l’économie d’un dialogue salutaire en cette période de désenchantement »

 

Ce « cocon transparent » laisse passer le meilleur comme le pire…

Je ne dis pas que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Des sondages récents ont montré que trop de jeunes, en désamour avec la démocratie perçue comme un régime faible, souhaitent être dirigés par des « personnalités fortes ». On peut y voir un effet des algorithmes qui les enferment dans des groupes de discussion où tout le monde va dans le même sens. Mais les jeunes d’autrefois qui sortaient plus, se rendant dans des cafés et autres lieux de rassemblement, n’allaient-ils pas préférentiellement à la rencontre de copains qui leur ressemblaient ? Je crois que l’enjeu du temps est ailleurs : il faut parler avec nos jeunes pour qu’ils se sentent considérés. Les adultes dans les familles et dans l’enseignement ne peuvent faire l’économie d’un dialogue salutaire en cette période de désenchantement, alors également que des études montrent que la courbe du bonheur ressenti par les adolescents est en train de chuter. C’est par ces échanges qu’on les aidera à comprendre que la société se construit plus harmonieusement par le respect de règles communes préservant l’intérêt général que par n’importe quel culte du chef ; que la démocratie, c’est le respect de toutes les opinions, pas uniquement le respect de l’opinion majoritaire. Des adultes, que ce soit en famille ou à l’école, doivent les aider à transformer les innombrables informations qui leur parviennent en sujets de connaissance, contrariant par-là certaines lectures du monde figées, voire complotistes.

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La figure de « l’enfant d’intérieur » a été favorisée par la dernière révolution technologique mais n’est-elle pas aussi le fruit d’une évolution marquante du mode de vie des parents et de l’éducation qu’ils prodiguent ?

S’ils font un peu d’introspection, beaucoup de parents devront en effet admettre qu’ils ne sont pas étrangers au mode de vie choisi par ces ados « en chambre ». En miroir des « enfants d’intérieur », il y a aussi de plus en plus de « familles d’intérieur » : chacun dans sa cabane ! La question est d’intérêt public : ne va-t-on pas toujours plus vers une société du confinement ? Tant il est vrai que la notion de bulle n’est pas née avec la crise sanitaire. Dans nombre de « cellules familiales », on estime qu’il est rassurant de vivre en cercle restreint, d’éviter de multiplier les sociabilités. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un repli sur soi mais d’un « individualisme de groupe », d’un « égoïsme du nous » dans une société où tout est facilitant pour favoriser une vie confinée : travailler à domicile, se faire livrer ses achats, consommer de la culture sur des plateformes. A cela s’ajoute le phénomène des « parents hélicoptères » qui ont développé une forme d’hyper-parentalité qui consiste à garder un contrôle total sur les activités de leur progéniture.

« En définitive ces « enfants de l’intérieur » sont ceux qui se sont le plus accommodés de l’éducation donnée par leurs hyper-parents »

 

Ils tournoient en permanence autour de leurs enfants ?

Exactement et cela s’installe comme une mode de fonctionnement qui perdure bien au-delà de la petite enfance. Ces parents ont décidé que leur enfant risquait d’être en danger dès qu’il n’est plus sous leurs yeux. Il ne faut cependant pas les culpabiliser, parler d’un défaut de parentalité. C’est juste une tendance forte dans une société qui peut paraître inquiétante à plus d’un titre pour tout un chacun, alors qu’il y a beaucoup de facteurs d’insécurité – parfois objectifs et parfois subjectifs- alors que les gens sont soumis à un flux d’information continu qui peut s’avérer anxiogène. Ces parents sont d’autant plus attentifs à leur précieux enfants qu’ils en ont « programmé » la naissance. Désormais, les « accidents » sont devenus rares. Les enfants sont littéralement « convoqués à naitre » par des parents qui se sentent ensuite terriblement responsables de tout ce qui pourrait leur arriver sur terre.

Bruno Humbeeck : « On peut être éventuellement dépendant des jeux mais on ne l’est pas d’un écran en tant que tel. Dans le monde qui est le leur, ce média est incontournable. » ©PHOTOPQR/DNA/Franck DELHOMME

« Reste près de nous, tu seras plus en sécurité », tel est le message de ces « hyper parents » ?

C’est en partie inconscient, mais il s’agit bien de cela. Pourtant armés de bienveillance et de souci de bien faire, ces parents ont aussi le désir ostensible que leur enfant soit ouvert au monde, qu’il explore son environnement pour développer des compétences. Et pour cela, notre société technologique, notre monde social, leur donne une solution toute faite qui s’enfile comme un gant sur leur modèle éducatif : l’internet et les écrans qui, en conséquence, entrent de plus en plus vite dans la vie des enfants. Dans un premier temps, c’est très rassurant : l’enfant peur parcourir le monde en restant à la maison. Quand il grandit, ses parents peuvent considérer qu’il est préférable qu’il soit devant ses séries, ses jeux et ses réseaux sociaux plutôt qu’en sortie avec des copains qui pourraient le conduire dans des situations dangereuses.

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Jusqu’à ce que la solution devienne « le problème » évoqué dans cette conversation…

Pour les parents en tous les cas ! Et c’est là, tout le paradoxe : l’enfant explore avec avidité l’univers des écrans et les parents en arrivent à développer une angoisse subséquente. Se perd-il ? Pourquoi reste-il si longtemps dans sa chambre avec ses écrans ? C’est une nouvelle perte de contrôle pour les parents hélicoptères.

C’est le serpent qui se mord la queue ?

Oui car, en définitive ces « enfants de l’intérieur » sont ceux qui se sont le plus accommodés de l’éducation donnée par leurs hyper-parents. Ils en ont fait leur affaire pendant un temps où cela arrangeait tout le monde dans la famille : l’enfant qui ne sort pas est un enfant ne se met pas en danger. On peut donc aussi voir cette « servitude volontaire » du jeune comme un élément d’une danse familiale. Faut-il ensuite le reprocher à l’ado qui y trouve son compte en termes de confort et de « tranquillité » dans son développement personnel ?

Directeur de recherche au sein du service des Sciences de la famille de l’Université de Mons, Bruno Humbeeck est notamment l’auteur de « Et si nous laissions nos enfants respirer ? Comprendre l’hyper-parentalité pour apprendre à mieux l’apprivoiser », La Renaissance du livre.

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