Paris Match Belgique

Sima Samar : «L’outil le plus puissant pour lutter contre l’ignorance est l’éducation»

sima samar

Sima Samar en 2012. | © Britta Pedersen

Société

Sima Samar, médecin afghane et ancienne ministre de la Condition féminine sous la présidence de Hamid Karzaï après la chute des talibans en 2001, se trouvait aux Etats-Unis lorsque les talibans ont repris Kaboul, à l’été dernier.

 

D’après un article Paris Match France de Kahina Sekkai

L’ancienne rapporteure des Nations unies, nommée au prix Sakharov en 2021, issue de la communauté hazara particulièrement visée et en danger en Afghanistan, alerte sur la situation dans le pays et a été entendue au Parlement européen dans le cadre des «Journées des femmes afghanes».

Paris Match. Que cela signifie pour vous de parler ici, au Parlement européen, de la situation des Afghanes ?

Sima Samar. J’étais déjà là il y a 24 ans, en 1998, pour évoquer le même sujet, dans la même institution. C’est triste de voir que nous sommes dans la même situation, voire pire, 24 ans plus tard. C’est bien que les femmes afghanes soient au programme, mais nous avons besoin d’action, pour valoriser et donner les moyens à nos propres femmes, notre peuple de prendre ses responsabilités pour le futur de l’Afghanistan.

Que recommandez-vous ?

Il est une priorité de promouvoir l’éducation de qualité, par tous les moyens possibles : que cela soit par l’éducation à domicile, à la mosquée -pas celle prônée des talibans- ou par une école classique, dans un village ou en ville. Et ce à tous les niveaux : on ne peut pas construire un pays avec un niveau d’éducation faible. C’est pour cela que je pense que l’outil le plus puissant pour lutter contre l’ignorance est l’éducation. Cela devrait être au programme de la reconstruction de l’Afghanistan.

Quelles sont les dernières nouvelles que vous avez reçues d’Afghanistan ?

Il me reste de la famille en Afghanistan. La situation y est très, très dure. Je reçois des messages sans cesse, disant qu’ils ont besoin d’aide, notamment des anciens militaires ou policiers, parfois handicapés, qui ont besoin d’aide pour nourrir leurs enfants. C’est une situation vraiment triste et catastrophique.

« Il n’y a pas le choix, il faut être optimiste »

Il y a 20 ans, vous étiez au gouvernement. Auriez-vous pu imaginer que la situation puisse devenir celle d’aujourd’hui ?

C’est une situation différente, je dois le préciser. Il y a 20 ans, quand j’étais ministre, Kaboul était un lieu sombre, détruit, les gens étaient vraiment pauvres. Comme dans toutes les villes, il y a un quartier où vivent les riches et même là, les enfants avaient des chaussures en plastique, en mauvais état et dépareillées à cause de la pauvreté. Après la longue guerre contre les soviétiques, puis les moudjahidines et les talibans, l’économie était en très mauvais état. Mais cette fois-ci, depuis 20 ans, avec l’implication de la communauté internationale, il y avait des améliorations. Les gens vivaient un peu mieux qu’en 2001, en terme d’économie et d’accès à la nourriture, à de la meilleure nourriture. Là, tout d’un coup, tout s’est effondré. Durant les années 90, c’était graduel. Là, c’est soudain.

Il n’y a pas le choix, il faut être optimiste : c’est un échec global et il faut voir ce qui a mal tourné, étudier attentivement la question pour éviter d’autres catastrophes, encore plus profondes.

Les femmes et les filles sont au premier rang des victimes, et s’expriment malgré les risques…

Malheureusement oui. Le patriarcat existe partout et c’est un problème : il essaie de dominer la société et de contrôler les gens, mais le plus facile est d’utiliser la culture et la religion pour contrôler, limiter l’éducation puisque des personnes instruites ne sont pas facilement contrôlables. C’est triste que ces personnes, ces héros autoproclamés pour avoir chassé les Etats-Unis, oublient qu’ils sont nés de la chair de leur mère. C’est triste car le problème, dans tous les pays, n’est pas les femmes. Comme ailleurs, c’est l’absence de gouvernance, de justice, d’état de droit, les discriminations. Mais les femmes en Afghanistan ne sont pas prises en compte par le nouveau régime, à part de nouvelles règles limitant leurs libertés toutes les semaines : elles n’ont plus le droit d’aller à l’école, de voyager sans être accompagnée, imposition du port du hijab. C’est une sorte de diversion de l’attention, ils veulent cacher leur incapacité à gouverner avec des restrictions imposées aux femmes.

« Je dirigeais le seul lycée du pays durant le premier gouvernement taliban, et je le referais »

La jeunesse, qui a grandi pendant 20 ans avec la présence internationale et l’espoir d’une amélioration, peut-elle se réunir et se soulever face aux talibans ?

C’est une possibilité, j’ai de grands espoirs pour la jeunesse. Mais c’était si soudain, les gens ont été choqués, et ils ont besoin de davantage d’encouragements, de moyens. Au final, ils doivent décider de ce qu’ils veulent.

Comment la communauté internationale peut agir ?

Premièrement, ils doivent apprendre de l’expérience passée. Deuxièmement, ils devraient aider les programmes visant à développer l’éducation. Troisièmement, aider les programmes de santé, y compris ceux sur la santé reproductive et la contraception. Quatrièmement, ils devraient donner les moyens à la population de s’élever plutôt que d’apporter des aides toutes faites : comme je le dis, il ne faut pas donner du poisson aux gens, mais installer un étang pour qu’ils puissent y élever des poissons. Les Nations unies devraient tourner toutes leurs politiques sur des questions de droits humains. La seule solution pour tous, partout, est de prévoir et légiférer en fonction des droits humains et de l’égalité.

Faut-il négocier avec les talibans ?

Il y a différents niveaux de négociations. Un premier en reconnaissant leur régime et en les traitant comme des VIP. Un second en parlant avec eux mais en posant des lignes rouges à ne pas franchir, des incitations en faveur d’avancées pour obtenir de l’argent. Il faut surtout aider les ONG et les programmes locaux, notamment éducatifs : il pourrait exister un mécanisme de surveillance, confier aux Afghans le soin de les mener. Je dirigeais le seul lycée du pays durant le premier gouvernement taliban, et je le referais. Je cherche de l’argent pour le faire, c’est si difficile.

CIM Internet