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Sophie Lauwers (Bozar) : « Dans les registres de l’histoire de l’art, les femmes sont les grandes absentes »

Le 5 octobre dernier, le Conseil d'Administration de Bozar proposait la désignation de Sophie Lauwers comme Directrice Générale de Bozar ! | © DR

Société

Bienvenue dans notre rubrique « Tout feu tout femme » ! Chaque mois, Parismatch.be part à la découverte d’une femme inspirante tous secteurs d’activités confondus. L’invitée nous parlera d’elle mais également… d’elles. Et de leurs places dans le monde d’aujourd’hui. De l’urgence de leurs combats et d’autres luttes pour toujours plus d’inclusion dans la société.

 

Par Laurent Depré

Lorsque nous la saluons, nous remarquons un peu de fatigue sur le visage de Sophie Lauwers. Catapultée à la tête du Palais des Beaux Arts de Bruxelles (Bozar) fin 2021, nommée par arrêté royal, la nouvelle directrice générale n’a pas arrêté de se démener depuis un trimestre pour l’institution culturelle. Et les chantiers ne manquent pas dont un fameux contrat de gestion à renégocier et à valider avec le politique…

Elle a donc trouvé une heure à nous accorder dans un agenda plus que chargé. Nous avons abordé de nombreux sujets concernant les femmes. À chaque fois, les réponses, après élaboration d’une pensée, nous ramenaient vers le fil conducteur: l’art ! Et de nous dire à deux reprises « on a pas besoin d’artiste si on ne veut pas changer le monde »… Reprise des copies dans une heure !

Paris Match. Madame Lauwers, comment se sont déroulés vos trois premiers mois de prise de nouvelle fonction ?
Sophie Lauwers. À titre personnel, je suis très satisfaite. Bien sûr le premier mois, vous êtes bombardée de nouveautés et il faut ‘mettre le costume’ comme le dit l’expression. La partie plus difficile a été, à un moment donné, de devoir renoncer à voir ou recevoir tout le monde de Bozar. J’ai dû établir des priorités et faire des choix. Entre le départ de Paul Dujardin et ma nomination, presque dix mois se sont écoulés. L’impatience au coeur de l’institution était devenue grande…

C’était un avantage de bien connaître la maison ?
C’est un avantage indéniable. Cependant, c’est un tout autre rôle que celui de directrice générale par rapport à directrice des expositions. Forcément, j’avance plus vite car je ne dois pas me familiariser avec Bozar. Ma fonction aujourd’hui est bien plus dans le management humain. Et à ce titre, je pense que le leadership féminin est plus transformationnel. Les femmes sont sans doute plus attentives aux collaborateurs et plus inspirantes dans leur vision de la mission. En tout cas, j’ai à coeur de rencontrer tout le monde, chaque équipe. Je suis la directrice, j’ai une vision et un cap. Et je prendrai des décisions… Mais je me nourris de tout ce que les collègues me rapportent pour être au plus proche de la réalité. Le message est vraiment « voici comment on va s’y prendre ensemble et porter collectivement ce projet Bozar dans les années à venir ».

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On imagine que le succès de la double expo sur David Hockney, 170 000 visiteurs et une prolongation, a rendu plus aisée votre entrée en fonction ?
En y réfléchissant, on peut répondre par l’affirmative. C’est la toute dernière expo sur laquelle j’ai moi-même travaillé. Il y a eu un gros focus dans les medias fin 2021. Ce qui correspond à l’annonce de ma nomination. Donc, j’ai bénéficié d’un contexte positif. Mais cela a représenté aussi une intense période de travail.

Comment avez-vous vécu ces longs mois ‘sous covid’ durant lesquels la culture est souvent apparue comme la dernière préoccupation des politiques ? Déception ou confirmation de ce statut de la culture ?
De mon point de vue, on se cache un peu trop derrière la Covid-19 pour expliquer ces décisions politiques et ce statut de la culture. La situation existait déjà bien avant. Bozar demande des moyens et du soutien supplémentaire depuis bien avant la crise sanitaire. On clame depuis longtemps que l’art et la culture sont essentiels à l’équilibre d’une société. La crise sanitaire a simplement mis cela davantage en exergue… Tous s’accorde à dire que la culture est cruciale mais elle n’est jamais mise à l’agenda. Pourtant, ce virus a démontré une nouvelle fois son importance, déjà rien qu’en tant que lieu de rencontres et d’échanges.

 

©BOZAR

Il semble que le Palais des Beaux-Arts n’avait jamais connu une femme à sa tête ?
En effet, vous avez raison de le souligner. Mais je n’y pense pas tellement. Oui, les choses changent et évoluent. D’ailleurs, je tiens à féliciter l’ex-1er ministre Sophie Wilmès pour avoir permis de rendre le conseil d’administration de Bozar aussi ouvert et divers. Elle a donné un excellent signal. Trois femmes sont désormais à la tête de l’institution avec un pouvoir décisionnel: moi en tant que directrice générale, la présidente du conseil Isabelle Mazzara et la directrice financière Christine Perpette.

Coordinatrice, commissaire puis directrice des expositions et maintenant directrice du Palais des Beaux-Arts… Vous êtes la preuve que les plafonds de verre volent en éclat pour la carrière des femmes. Ou alors la culture est en avance sur d’autres secteurs ?
Le secteur artistique est toujours en avance. Je ne cesse de la répéter : on a pas besoin d’artiste si on ne veut pas réimaginer le monde. Ce sont eux qui nous donnent un regard différent sur les choses. Et les exemples ne manquent pas : Laurence des Cars au Louvres, Frances Morris au Tate, Kasia Redzisz à Kanal, Emma Lavigne à la Collection Pinault… La liste est longue ! Dans d’autres secteurs, il y a aussi des avancées. Ce n’est qu’un début.

On se dirige vers le code jaune et la fin du CST (covid safe ticket), ce qui constitue une bonne nouvelle pour les secteur de la culture. Quels sont les gros évenements de 2022 à Bozar ?
L’actuelle exposition de l’artiste Rinus Van de Velde qui sera accessible jusqu’au 22 mai en collaboration avec Europalia. Après, il y a des concerts superbes à venir toute l’année. La liste longue et complète se trouve sur le site web de Bozar !

Les mouvements féministes, la 3e génération en l’occurence, sont très actifs, combatifs et revendicatifs pour faire changer la société. L’art dans toutes ses expressions est-il touché ?
Disons que ce qui est frappant, c’est que dans les grands registres de l’histoire de l’art, les femmes sont les grandes absentes. Et il y a tout un travail de réhabilitation et de reconnection qui s’effectue actuellement. Prenez l’expo en 2019 à la Barbecan de Londres nommée « Couples ». Elle mettait enfin en lumière les femmes d’artistes masculins très connus. Mais que sait-on de Lee Krasner ou de Ani Albers, respectivement compagnes de Jackson Pollock et de Josef Albers ? Elles étaient aussi de grandes artistes ! Nous préparons d’ailleurs actuellement une expo sur Hilma af Klint. Cette artiste suédoise est une véritable pionnière dans l’art abstrait. Elle a tout simplement devancé Kandinsky fin 19e siècle. Bozar se doit aussi de casser ce cercle qui consiste à porter la lumière majoritairement sur le travail artistique d’hommes connus du grand public. Il faut oser et les mentalités changent. Attention, ce n’est pas uniquement le genre qui doit être revu mais la diversité dans sa totalité…

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Stromae et Angèle portent hautes les couleurs de la Belgique en pop music pour le moment, quid des autres arts ? Notre pays connait-il une « hype » ?
Je suis assez optimiste… On a clairement une histoire et un rôle à jouer. J’entends souvent que Bruxelles ne sera jamais Paris. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette assertion. Cela bouge dans notre capitale ! Il y a les deux têtes de pont que vous mentionnez mais il ne faudrait pas oublier Arno ! De l’autre côté de la frontière linguistique, il y a aussi de grands artistes comme Michel François qui aura une belle expo en 2023 chez Bozar. On travaille aussi avec l’Antwerp Symphony Orchestra qui est fabuleux. Doit-on rappeler la contribution des créateurs belges à la mode internationale ? La Belgique, ou même Bruxelles, n’a pas sans doute pas une identité aussi claire que Londres, Paris ou Amsterdam. Et à mes yeux, c’est une force. Bruxelles ne ressemble à rien mais à tout en même temps… Elle reste aussi en terme de connection rapide d’une incroyable centralité.

Nous sommes à l’époque des récompenses (victoire de la musique, césars, oscars…) : faut-il en arriver à un système d’attribution de récompenses non genré ?
C’est une question compliquée… Mais si vous partez du simple point de vue de la qualité intrinsèque d’un film, d’une chanson, d’un album, d’une oeuvre d’art… Vous avez la réponse. Vu le contexte de l’époque, je pense qu’il est important de donner ce genre de signal. Il faut y porter de l’attention. C’est sériéux ce combat contre les stéréotypes, ce n’est pas seulement une « tendance » comme je l’entends encore trop souvent.

Malheureusement, l’actualité récente a encore parlé de plusieurs cas de féménicides en France et en Belgique… Avec ce constat amer : quand l’horreur va-t-elle s’arrêter ?
J’ai l’impression que le corps de la femme et l’identité féminine reste à leur disposition totale pour certains hommes. C’est une attitude animale, c’est une question de pouvoir que l’on maintient par la force. C’est terrible.

 

Rinus Van de Velde à l’affiche de Bozar jusqu’au 22 mai 2022.©BELGA PHOTO HATIM KAGHAT

Du tac au tacte…

Etat civil – Cohabitante avec enfants
Lieu d’habitation – Molenbeek-Saint-Jean
Langues parlées – Néerlandais, Français, Anglais. 
Dernières vacances – Du côté de Nice, ma maman y habite. Les couleurs sont magnifiques et ont influencé tant de peintres… 
Petit coin de paradis près de chez vous – Le Petit Sablon
Sport(s) pratiqué(s) – Je me déplace à vélo et à pied
Resto préféré – La Taverne du Passage dans les galeries royales Saint-Hubert
Café préféré – L’Espérance
Magasin de fringues préféré – Stijl et Icon au centre de Bruxelles
Plat préféré – J’adore les chicons braisés ! J’aime aussi beaucoup la raie panée.
Type de cuisine préférée – Belge et Française
Plat le mieux géré – Tout le monde adore ma mayonnaise.
Vin, bière, cocktail ou spiritueux ? Le vin rouge.
Séries Netflix du moment – Je ne regarde pas grand chose pour l’instant. On a une grande collection de DVD. Récemment, j’ai adoré Marguerite avec Catherine Frot.
Livre lu en ce moment – De Bediende de Robert Walser
L’art qui vous parle le plus – L’art de vivre…
Moment préféré de la journée – Le matin
Une devise ou proverbe – On a pas besoin d’artiste si on ne veut pas changer le monde
Épitaphe sur votre tombe – Je ne suis pas certaine d’en vouloir… Je préférerais un jardinet et des fleurs. A choisir, alors ce serait « J’ai adoré être la mère de mes enfants »

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