Paris Match Belgique

Disparition de jeunes belges à l’étranger : Les parents doivent-ils avoir peur des voyages ?

Natacha de Crombrugghe

Le sort de Natacha de Crombrugghe reste un mystère pour les autorités péruviennes qui recherchent, avec la famille de celle-ci, la touriste bruxelloise disparue depuis le 23 janvier. La jeune femme de 28 ans n’a plus été vue depuis son départ pour un trek dans le canyon de Colca. Les agents de la Division des recherches criminelles de la police nationale ont exclu qu’elle ait été assassinée ou victime d’une quelconque agression physique à l’hôtel La Estancia où elle séjournait, dans le district de Cabanaconde (province de Caylloma). | © DR.

Société

Comme celle de Théo Hayez en Australie, la disparition de Natacha de Crombrugghe au Pérou émeut la Belgique et inquiète les parents qui voient partir leurs enfants à l’aventure. Est-il possible d’être rassuré?

Interview Céline Schoen

 Paris Match. Deux jeunes Belges ont disparu alors qu’ils voyageaient: Théo Hayez en Australie, qui n’a toujours pas été retrouvé deux ans plus tard, et Natacha de Crombrugghe, actuellement recherchée au Pérou. Est-il dangereux de laisser ses enfants partir au bout du monde?

Ces deux affaires sont terrifiantes. En tant que mère de deux enfants de 23 et 26 ans, je ne peux rien imaginer de pire que leur disparition. Toutefois, ce qui peut mal tourner en voyage peut mal tourner partout. À l’étranger, c’est comme dans son propre pays: il est possible de faire de mauvaises rencontres, de prendre de mauvaises décisions, etc. Le fait que ces deux Belges aient disparu loin de chez eux ajoute un niveau supplémentaire à l’horreur. Cela se passe dans un endroit inconnu, où l’on parle une langue différente, où l’on ne connaît personne… L’émotion que cela créé est énorme, évidemment. Mais le risque en lui-même ne provient pas du fait de partir en voyage. Certaines destinations peuvent être dangereuses – Lima en est un exemple parmi d’autres – mais dans bon nombre de pays du monde, on sera bien plus en sécurité que dans des grandes villes comme Bruxelles ou Paris. Tout dépend aussi de son comportement sur place: si l’on sort dans des bars et qu’on est complètement ivre tous les soirs, alors oui, le danger sera réel. Mais si l’on suit son instinct et qu’on est raisonnablement prudent, alors voyager n’est pas plus dangereux que de ne pas voyager. 

Décrue de la pandémie de Covid-19 et «wanderlust», c’est-à-dire le désir de voyager, vont-ils forcément de pair pour les jeunes? 

Après avoir été coincés chez eux durant de longs mois et empêchés de partir où bon leur semblait, ils ont particulièrement envie d’aller explorer le monde. C’est un sentiment naturel. Aux États-Unis, cela a même un nom: le «revenge travel», qui renvoie donc à cette idée de rattraper le temps perdu pendant la pandémie en voyageant autant que possible. Les parents, eux, sont peut-être moins enclins qu’avant à laisser partir leur progéniture car pendant les confinements successifs, les familles ont souvent été plus proches que jamais et ont passé énormément de temps ensemble. L’anxiété des parents à l’idée de voir leurs enfants partir loin a pu être exacerbée par cette pandémie.

«Pour tous, un voyage reste une épreuve. Les enfants doivent faire preuve d’empathie à l’égard de leurs parents, prendre en compte le fait que leur départ peut être difficile pour eux»

Les parents doivent-ils accepter que leurs enfants plaquent tout pour partir barouder à travers le monde?

Ont-ils vraiment le choix? Si des jeunes d’une vingtaine d’années veulent partir à l’aventure, il est difficile de les stopper. Cela les conforterait même probablement dans leurs plans! En revanche, rien ne vaut le dialogue. Parents et enfants peuvent discuter ensemble de la destination, et plus généralement des attentes et des motivations qui entourent ce projet. Le tout, c’est de rester diplomate, pour ne braquer personne.

Quel type de voyages les jeunes qui ont la bougeotte devraient-ils privilégier?

Il y a de tout. On peut partir quelques semaines avec son sac à dos, quelques mois, voire plus. On peut visiter un pays, plusieurs pays, travailler, ou ne pas travailler et juste profiter. On peut faire du «woofing», c’est-à-dire être hébergé dans une ferme en échange de quelques jours de travail par semaine. Il y a aussi des voyages très encadrés, des treks au Népal, par exemple. Pour des jeunes un peu angoissés à l’idée de partir à l’aventure, c’est une option.

Un voyage à plusieurs est-il plus rassurant qu’un voyage en solo?

Cela dépend des gens. Moi, par exemple, je préfère largement voyager seule. Je suis alors plus ouverte aux nouvelles expériences et aux rencontres. Plus on est entouré de personnes qu’on connaît, plus on est renfermé sur soi-même, c’est un fait. Partir à deux peut être une bonne alternative et peut se révéler plus sûr. Mais si l’on se retrouve avec quelqu’un qui enchaîne les mauvaises décisions et ne fait attention à rien, alors mieux vaut être seul que mal accompagné. 

N’y a-t-il pas un risque de se sentir trop seul?

C’est sûr, il y a forcément des moments où ce sera difficile, où la solitude pèsera. Grâce aux nouvelles technologies, on peut parler à ses amis ou sa famille. Mais il faut aussi apprendre à se déconnecter et à tisser de nouveaux liens «dans la vraie vie». En voyage en Thaïlande, par exemple, rien n’empêche de réserver une excursion sur l’une ou l’autre île afin de rencontrer d’autres voyageurs.

Quels comportements faut-il éviter à l’étranger? 

J’ai vu des gens se comporter de manière horrible. En fait, j’ai vu de tout, le pire comme le meilleur. Certaines personnes ne respectent absolument pas les coutumes des locaux, et c’est très embêtant car cela peut participer à la dégradation du climat général entre les populations autochtones et les touristes. Certains comportements peuvent être franchement offensants. Il y a un côté «cool kid» à l’idée de voyager, or ce mode de vie ne convient pas à tout le monde. Il faut se connaître. En revanche, à l’issue de tout voyage, c’est sûr, on se connaîtra encore mieux. 

theo hayez
Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 2019, Théo Hayez, d’Overijse, disparaissait à Byron Bay, en Australie. Très vite, la famille s’était inquiétée de ne pas recevoir de nouvelles de ce Belge âgé de 18 ans qui s’apprêtait à rentrer au pays treize jours plus tard. « L’accident reste possible. Mais nous avons toujours eu la sensation que Théo avait pu faire une mauvaise rencontre », a expliqué son papa. « Nous pensons qu’il a pu être amené à traverser un bois réputé, selon les habitants de la région, pour être inhospitalier. Le type d’endroit qu’on ne parcourt pas sans être accompagné d’une tierce personne, d’un guide. » DR.

Pourquoi dit-on toujours que «les voyages forment la jeunesse»?

L’acquis principal, c’est l’indépendance. Pour les jeunes, les voyages sont indéniablement un premier pas – de taille, et très positif – vers le monde adulte. Et puis, les jeunes apprennent à gérer leur argent, surtout s’ils en ont peu. Il faut décider comment le dépenser. Dormir ici ou là? Réserver telle ou telle activité sur internet ou aller sur place pour trouver un meilleur tarif? En voyage, il y a des millions de décisions à prendre, dont ces voyageurs en herbe n’auraient pas à se préoccuper s’ils étaient restés chez eux, à la maison. Et c’est encore plus marqué s’ils sont issus d’une famille dans laquelle les parents faisaient beaucoup de choix pour eux. Soudain, en voyage, il n’y a plus personne pour les guider. Ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes. En voyage, on apprend aussi à gérer son temps, à résoudre tous types de problèmes, à assumer ses propres erreurs. Si l’on se fait piquer son argent parce qu’on n’a pas fait attention à ses affaires, on aura compris la leçon et cela n’arrivera plus. Le voyage développe en quelque sorte la pensée analytique. Et évidemment, voyager, c’est s’ouvrir au monde, à différentes cultures. C’est extrêmement précieux.

Dans tous les cas, vous diriez donc que voyager, c’est mieux que de ne pas voyager? 

Ce n’est peut-être pas aussi simple, mais je dirais que dans une vaste majorité de cas, il y a énormément de bénéfices à retirer d’une ou plusieurs expériences à l’étranger. La majorité des gens dans ce monde sont de bonnes personnes. Elles veulent votre bien. Elles veulent vous aider, non vous faire du mal. Ce sont les mauvaises personnes qui font les gros titres, mais elles ne forment qu’une infime minorité. Moi, la première fois que je suis partie, c’était en Polynésie française. Six semaines, seule. À l’époque, j’étais extrêmement timide. Grâce à mes différents voyages, j’ai gagné en confiance en moi. Le voyage, c’est une école de la vie, qui vous donnera des histoires à raconter tout au long de votre existence. En regardant des documentaires couché sur son canapé, l’expérience est loin, très loin d’être complète! Car il y a également énormément de bénéfices annexes à tout séjour à l’étranger, comme apprendre une nouvelle langue, ne serait-ce que quelques mots. C’est un atout de taille. Et puis, en voyage, tous les sens sont en éveil: on voit des choses jamais vues auparavant, on sent de nouveaux parfums, on découvre des saveurs inédites. C’est drôle, mais quelqu’un qui est un peu «difficile» sur le plan alimentaire le sera forcément moins en revenant de voyage. 

Les parents doivent-ils participer à la préparation du voyage de leur enfant? 

Si l’enfant le réclame, pourquoi pas, mais les parents devraient s’en mêler le moins possible. Si l’idée est de gagner en indépendance, autant que ce soit le cas dès le début. Les parents peuvent toujours donner un coup de main aux enfants durant les préparatifs, mais sans s’imposer outre mesure. 

Quand un enfant voyage, faut-il introduire de nouvelles routines entre lui et ses parents? 

Tout dépend du niveau d’anxiété des parents. Les familles peuvent s’entendre sur le fait que chaque mercredi, par exemple, l’enfant donnera des nouvelles par mail. Mais avec certaines destinations où la connexion web n’est pas toujours assurée, ce n’est pas forcément une très bonne idée, car si un message manque à l’appel, les parents peuvent vraiment s’inquiéter. Les parents qui eux-mêmes ont beaucoup voyagé acceptent souvent mieux que leur enfant mette les voiles vers l’étranger que ceux qui n’ont jamais bougé. Mais pour tous, cela reste une épreuve, et dans tous les cas, les enfants doivent faire preuve d’empathie à l’égard de leurs parents, prendre en compte le fait que leur départ peut être difficile pour eux – et donc tout mettre en œuvre pour que les parents vivent bien cette séparation. Il faut aussi garder à l’esprit que, dans le cas de beaucoup de jeunes qui voyagent, être loin leur fait soudain comprendre à quel point il est bon d’être chez soi, d’être entouré, d’avoir une famille.

Vit-on aujourd’hui dans un monde trop connecté pour pouvoir réellement tirer tous les bénéfices des voyages? 

Oui, il y a de cela. Les parents s’inquiètent s’ils n’ont pas eu un message toutes les vingt-quatre heures, tandis que leurs enfants, eux, vivent leur meilleure vie en voyage et n’ont pas forcément le temps d’écrire. Quand j’avais 20 ou 21 ans, je suis partie en Thaïlande pendant un semestre entier. J’ai aussi visité le Népal et la Malaisie à ce moment-là. Je n’avais pas vraiment de possibilité de communiquer avec ma famille, mais aujourd’hui, je me demande comment c’était possible! À l’heure actuelle, l’idée de prendre le temps d’écrire des lettres à ses proches lorsqu’on voyage est certainement bonne. Les lettres sont plus faciles à conserver que les mails, et souvent plus qualitatives. On prend le temps de coucher sur le papier ses plus belles expériences, de se concentrer sur l’essentiel… Si les parents ont la patience d’attendre leur courrier pendant des semaines, cela peut être une très bonne option. De même, tenir un journal de voyage sur place est très utile, surtout par la suite, pour conserver les bons souvenirs. Sinon, on les oublie. 

canyon de colca
Le canyon de Colca où aurait disparu Natacha de Crombrugghe : 
« Le Pérou n’est pas le pays le plus sûr dans cette zone géographique, 
mais pas le plus dangereux non plus. Les grandes villes sont généralement 
à éviter. » DR.

Quels pays ou régions déconseillez-vous? 

Récemment, je suis allée au Honduras et je ne conseillerais pas cette destination. Je me suis crue dans un remake du film «Blood Diamond»! Le taux de criminalité est élevé, le pays n’est pas très ouvert vis-à-vis des touristes… Là-bas, c’est facile de finir dans de mauvais draps. À Tegucigalpa, dans un taxi, je me suis carrément retrouvée au milieu d’une fusillade. J’ai eu la peur de ma vie. Dans ce genre d’endroits, il faut vraiment être prudent. Sortir son smartphone pour chercher son chemin sur Google Maps, c’est mission impossible. En marchant seule dans la rue, j’avais peur. Je me cachais dans des recoins pour consulter mon téléphone, pour ne pas me le faire voler. Dans la même zone géographique, je recommanderais bien plus volontiers le Costa Rica, qui a tiré son épingle du jeu en misant sur l’ écotourisme. Entre les deux, il y a le Nicaragua, une destination correcte du point de vue de la sécurité. Idem pour le Panama, plus au sud. Au Nord, le Mexique est généralement sûr, à quelques exceptions près à cause des cartels de la drogue, mais ils ne s’attaquent pas aux touristes. Quant au Pérou, ce n’est pas le pays le plus sûr dans cette zone géographique, mais pas le plus dangereux non plus. Les grandes villes sont généralement à éviter. Je ne conseillerais par exemple pas d’aller à Quito, en Équateur, alors qu’au large du pays, il n’y a aucun danger à visiter les îles Galápagos. Des pays comme la Colombie sont de plus en plus ouverts aux touristes. Au Chili, en Argentine ou en Uruguay, il n’y a généralement pas de problème. Et pour ce qui est du Brésil, tout dépend d’où l’on se trouve: il y a du bon et du moins bon dans ce pays. 

Y a-t-il moins de risques à partir en Asie qu’en Amérique du Sud?

Oui, même si le risque zéro n’existe pas. L’Asie du Sud-Est est devenue très touristique. Mais ce que risquent le plus les voyageurs, c’est de se faire arnaquer. Le danger s’arrête à peu près là en Thaïlande, au Cambodge ou au Viêt Nam. L’Indonésie est un peu moins ouverte aux touristes, mais ça passe encore. En revanche, je ne conseillerais pas de choisir la Chine comme destination, du moins pas pour des voyageurs débutants, sauf s’ils parlent ou lisent le chinois. Sinon, la compréhension est vraiment ardue. Plus dépaysant, ça n’existe pas. Je déconseillerais aussi de partir en Inde, car voyager dans ce pays est vraiment difficile. Et si mes enfants me disaient qu’ils voulaient partir en Corée du Nord, là aussi, j’aurais probablement quelque chose à redire! Dans certains pays, voyager en tant que femme est plus compliqué. On peut penser à l’Iran, par exemple. Il faut accepter de porter le voile, puisque c’est la règle. En Tunisie, les femmes sont transparentes, la culture est si différente que cela peut être pénible. Au Maroc, c’est un peu plus simple. Plus au sud, sur le continent africain, en faisant un safari au Kenya, il ne peut pas se passer grand-chose. En revanche, voyager dans des pays comme le Nigeria, c’est déjà plus l’aventure.

Il ne faut donc pas choisir sa destination au hasard.

Non, il faut connaître un minimum sa destination, ne serait-ce que le climat politique sur place. Ce ne serait pas réaliste de voyager au Pakistan ou en Afghanistan, par exemple. Et il faut également connaître les règles en vigueur, même les plus bêtes: on peut avoir de sérieux ennuis en arrivant en Australie avec une barre de céréales Granola dans son sac! Les autorités australiennes sont extrêmement strictes en ce qui concerne les règles sanitaires.

Y a-t-il des pièges à éviter en voyage, des astuces à connaître?

Mon astuce personnelle, c’est de toujours lever la tête, de me tenir droite et d’avoir l’air en confiance, même si j’ai peur ou que je suis perdue. Je ne veux jamais passer pour une cible potentielle. Et cela fonctionne très bien. Plus généralement, en cas de pépin, il ne faut jamais hésiter à demander de l’aide, mais toujours en faisant preuve de bon sens. En d’autres termes, ne pas aller demander sa route au gars qui fume de l’herbe seul dans un coin, mais plutôt à la maman qui attend tranquillement le bus avec son bébé.

NOTRE GRAND TÉMOIN

Les voyages, Celeste Brash connaît. Originaire de San Francisco et installée à Tahiti depuis une quinzaine d’années, cette aventurière dans l’âme a contribué à l’écriture de dizaines de guides «Lonely Planet», sans compter les multiples articles qu’elle a signés dans le célèbre National Geographic, magazine de référence pour ceux qui aiment sillonner la planète. À 50 ans, elle sait que partir au bout du monde ne va pas sans son lot de surprises, certaines excellentes, mais certaines aussi un peu moins bonnes.

celeste brash
© Rachel Hadiachar.
CIM Internet