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Restitution au Congo : Thomas Dermine détaille un « dispositif ambitieux »

Thomas Dermine, secrétaire d'Etat à la Politique scientifique. Médaillons : le masque-buffle Luba et la statuette de Ne Cuco, deux objets ethnographiques autrefois volés par des colons belges, aujourd'hui exposés en Belgique.

Société

La Belgique a entamé le processus qui conduira à la restitution d’objets volés aux Congolais durant l’époque coloniale. « Le passé, on ne peut pas le changer mais on doit l’assumer afin de construire un avenir apaisé et réconcilié », affirme le secrétaire d’Etat à la Politique scientifique, Thomas Dermine.

Paris Match. Pourquoi, dès l’entame de votre mandat ministériel, avez-vous manifesté votre souhait d’engager la Belgique dans une politique de restitution des biens culturels mal acquis durant l’époque coloniale ?

Thomas Dermine. Je suis animé par la conviction qu’on ne peut pas faire l’économie d’un questionnement moral sur le temps colonial. Le passé, on ne peut pas le changer mais on doit l’assumer afin de construire un avenir apaisé et réconcilié avec nos frères congolais. De ce postulat découle une évidente interrogation : est-il légitime de conserver des objets volés aux Congolais dans notre pays et qui plus est de les considérer comme faisant partie de notre patrimoine inaliénable ? La réponse est clairement négative. En filigrane de ce questionnement sur la restitution, il y a toute une symbolique, une vision politique qui vise à modeler un futur basé sur le dialogue et le respect entre les peuples belges et congolais.

Une rencontre hautement signifiante, le 17 février 2022, au Musée de Tervuren. De gauche à droite, le premier ministre congolais Jean-Michel Sama Lukonde, le premier ministre belge Alexander De Croo et le secrétaire d’Etat à la Politique scientifique, Thomas Dermine. © BELGA PHOTO JASPER JACOBS

Vous préférez, avez-vous déclaré récemment, le terme de « reconstitution » à celui de « restitution » ?

« Reconstitution », c’est aussi le terme qu’utilise Jean-Michel Sama Lukonde, le premier ministre congolais. Il est plus indiqué que celui de « restitution » qui évoque de manière par trop limitative une démarche européenne visant à rendre un objet qui n’aurait jamais dû être pris. Dans la perspective africaine, ce processus va bien plus loin :  il s’agit pour les Congolais de « reconstituer » leur patrimoine, de rétablir leur histoire, de se reconnecter avec l’art de leurs ancêtres dans une démarche qui est culturelle mais aussi spirituelle. Rendez-vous compte qu’en RDC, certaines vitrines de musée sont vides parce qu’elles ne peuvent présenter aucun item relatif à certains lieux, à certaines époques ou encore à certaines ethnies ; presque tout se trouve à l’étranger ! Il est donc temps d’écrire un nouveau chapitre. Ces dernières semaines, j’ai eu le sentiment de vivre de très beaux moments. Notamment quand les premiers ministres de nos deux pays se sont rencontrés au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren. Quelle réunion symbolique, pleine d’émotions aussi. Il y a 125 ans, en cet endroit, on organisait des zoos humains, on exposait des Congolais comme s’il s’était agi d’animaux. Aujourd’hui, y débattent des représentants d’Etats souverains qui, sur un pied d’égalité, construisent un avenir commun. C’est clairement le sens de l’Histoire. Dans tous les pays européens, en marge du mouvement « Black Lives Matter » qui a émergé aux Etats-Unis, on constate une même évolution. Les lignes ont bougé. C’est heureux.

« 100% des objets ethnographiques qui ont été collectés sur le territoire de l’actuelle RDC entre 1885 et 1960 sont questionnables »

Quelle est la particularité de l’approche belge en termes de « restitution » ?

A mon sens, elle est véritablement pionnière. Nous prenons une orientation différente des autres pays qui ont à gérer ces héritages coloniaux controversés. Notre approche est holistique dans la mesure où elle interroge l’ensemble des collections présentes à Tervuren : on entérine l’idée que, par principe, 100% des objets ethnographiques qui ont été collectés sur le territoire de l’actuelle RDC entre 1885 et 1960 sont questionnables. Cela revient à considérer que, par essence, les acquisitions de ces biens sont suspectes étant donné qu’elles ont été réalisées dans une période où les relations entre colonisées et colons étaient conditionnées par la domination des uns sur les autres. Cependant, la provenance historique des pièces devra être instruite et cela devra se faire d’une manière rigoureuse, scientifique.

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Ce sera le job d’une commission d’experts ?

Oui, ces experts exerceront leur mandat dans le cadre d’une procédure décidée collégialement par les gouvernements de nos deux pays. Surtout, la Commission sera mixte, c’est-à-dire composée à parts égales d’experts(e)s congolais(e)s et belges. Sur base des requêtes qu’introduira l’Etat congolais, ces scientifiques évalueront, sur base d’études de provenance, si telle ou telle collection a bel et bien été illégitimement acquise par la Belgique. De manière totalement indépendante, ils recommanderont – ou pas – de restituer.

Au Musée national de Kinshasa, le 24 novembre 2021. De gauche à droite, la ministre fédérale de la Coopération au Développement Meryame Kitir, Thomas Dermine et le professeur d’anthropologie Placide Mumbembele. © BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

En sus, l’avant-projet de loi belge crée un distinguo entre les notions de « restitution » et de « retour » des collections illégitimes ?

Oui, la « restitution » consiste en un transfert de propriété de ce qui a été illégitimement acquis. Le cas échéant, la Belgique reconnait qu’un objet ou une série d’objets ne font plus partie du patrimoine belge, qu’ils appartiennent de droit au Congo. Mais, même dans ce cas, on envisage la possibilité que le bien en question demeure pour une durée plus ou moins longue en Belgique, le temps pour nos partenaires de formuler une demande de « retour » dans des bonnes conditions. On veut éviter que ce patrimoine inestimable et fabuleux soit mis en péril parce qu’il ne serait pas dans des conditions de conservation optimales dans le pays d’origine.

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Ce préalable a souvent été exprimé dans le passé par ceux qui s’opposent aux rapatriements des biens culturels et, force est de le constater, il est devenu obsolète…

Vous avez raison, le nouveau Musée national de Kinshasa répond tout à fait aux normes internationales en termes d’infrastructures muséales. Aussi les conservateurs congolais travaillent en étroite relation et coopération avec leurs confrères belges. Cela dit, la préoccupation de prendre le temps de bien faire les choses est aussi congolaise. En novembre de l’année dernière, le président Tshisekedi l’a rappelé lors d’une visite officielle d’une délégation belge au Congo en déclarant : « Un jour, il faudra bien que notre patrimoine revienne au Congo mais il faut le faire de manière organisée, pas le faire précipitamment mais de manière concertée. » Cela définit bien la perception congolaise : l’enjeu est d’abord moral et, pour nombre de pièces, la question du retour est envisagée à moyen ou à long terme.

Des dizaines de milliers d’objets sont conservés à Tervuren. La Commission d’expert ne va-t-elle pas être noyée par l’immensité des recherches sur leur provenance qui restent à accomplir ?

Ce ne devrait pas être le cas. D’une part, le chemin est déjà bien balisé pour environ 1% des collections de Tervuren, à savoir des objets comme ceux des collections Storms, Delcommune et autres qui ont été indubitablement acquises dans la violence. Ensuite, la commission ne travaillera que sur base de demandes explicites qui seront formulées par les autorités congolaises. Or, ces dernières n’envisagent pas de demander l’examen de milliers d’objets. Dans une perspective de reconstitution, leur idée est plutôt de centrer les demandes sur quelques pièces prioritaires, sur quelques parties de l’histoire et quelques ethnies à propos desquelles il y a des « trous » dans leurs musées.

« Le rapport à la colonisation a beaucoup évolué dans notre pays. C’est une question de génération »

Les voies du débat politique belgo-belge sont parfois impénétrables : pourrait-il y avoir des velléités de marche arrière dans ce dossier, un peu comme on l’observe dans celui relatif à la sortie du nucléaire ?

Pour avoir été l’un des sherpas de Paul Magnette pendant les négociations visant à constituer un gouvernement fédéral, je peux affirmer que ce dossier est beaucoup moins compliqué que celui du nucléaire. Il y a une belle unanimité au sein de l’exécutif. Elle traduit un fait : le rapport à la colonisation a fortement évolué dans notre pays. C’est une question de génération : aujourd’hui, on est beaucoup plus décomplexé, on ose regarder ce passé en face. Dans le gouvernement belge, il n’y a qu’un seul ministre assez âgé pour avoir été vivant du temps où le « Congo belge » existait encore.

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Vous en êtes au stade de « l’avant-projet de loi », c’est-à-dire encore un peu éloigné d’une loi pourvue de ses arrêtés d’exécution… Quand auront lieu les premières restitutions ?

Fin avril, le texte devrait avoir passé le stade du conseil d’Etat et de la relecture pour être soumis aux parlementaires. Avant l’été, cet aspect législatif devrait être bouclé en Belgique. En parallèle, on travaille dans le cadre diplomatique avec nos partenaires congolais afin qu’ils avancent sur un cadre juridique équivalent. Ensuite seulement, on pourra signer un accord de coopération dont l’objet principal portera sur la constitution de la Commission. J’espère que les experts pourront commencer leurs travaux avant la fin de l’année. Je suis optimiste car le gouvernement congolais et le gouvernement belge sont tout à fait en phase.

Cette coopération nourrit positivement les relations entre nos deux pays ?

C’est très clair, oui. J’ai été profondément ému lors d’une récente visite au Congo, percevant que ces échanges respectueux sur l’histoire, l’art et la culture avaient un impact énorme en termes de résilience. Il faut se souvenir que la question de la restitution des biens culturels s’ancre dans des revendications congolaises exprimées de longue date ; cet enjeu avait été abordé par Patrice Lumunba à l’occasion de ses premiers discours.

Dans l’état de votre projet, la Commission d’experts n’aura pas de pouvoir de décision. Elle donnera un avis que le gouvernement suivra. Ou pas ? N’y-a-t-il pas là une source potentielle d’arbitraire alors que l’Etat belge – qui exerce la tutelle sur les musées concernés – est évidemment juge et partie ?

Il est vrai que la formule utilisée dans l’avant-projet de loi est que le gouvernement belge « peut » décider d’une restitution dès lors qu’il y aurait un avis en ce sens de la Commission. Cela est écrit de cette manière pour des raisons juridiques. Dans les faits, la décision politique s’accordera évidement avec les conclusions de la commission d’experts. En tant que porteur de ce projet, j’imagine mal que le gouvernement aille à l’encontre des avis autorisés et documentés des experts. Pour faciliter la tâche, nous avons d’ailleurs décidé de dégager des moyens importants : un budget de plus de 2 millions d’euros permettra de mener à bien des études de provenance.

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Vous avez évoqué les demandes de restitution qui pourront être introduites par l’Etat congolais. Qu’en est-il des requêtes qui pourraient être formulées par des communautés ou par des particuliers ?

Pour des raisons diplomatiques, on se contentera de travailler d’Etat à Etat : ce qui se passe dans les pays tiers ne fait pas partie du périmètre d’action du gouvernement belge. Autrement dit, seul l’Etat congolais et l’État belge pourront saisir la Commission. Les citoyens et les communautés congolaises devront passer par le filtre de leur gouvernement qui relayera via la voie diplomatique.

« Il ne s’agit que d’une première étape »

Cela ne pourrait-il pas être l’objet de critiques ?

J’en ai conscience. Cette discussion a d’ailleurs eu lieu également au sein du Conseil des ministres. Il faut comprendre que l’on met en place un dispositif très ambitieux. Dès lors, nous voulons lui donner toutes les chances de réussite, ce qui passe par cette limitation des voies de saisines de la Commission. Je vous ai parlé du principe de non-ingérence mais interviennent aussi des raisons pratiques. Si on ne structure pas ainsi le processus de demande, on s’expose potentiellement à devoir gérer énormément de demandes de restitutions, ce qui freinerait, voire compromettrait les travaux de la Commission. Peut-être même que cela nous exposerait aux adversaires historiques de la restitution qui pourrait prendre argument du fait qu’il y aurait trop de demandes, parfois illégitimes, parfois conflictuelles entre elles… Par ce tri préalable qui sera effectué par les autorités démocratiques congolaises, par ce cadre bilatéral, ce rapport d’Etat à Etat que nous sommes en train de définir de manière collégiale, nous empruntons le chemin le plus sûr et le plus serein vers une concrétisation des restitutions et des retours. Cela dit, il ne s’agit que d’une première étape. Début 2024, il est prévu d’évaluer le dispositif. Le gouvernement belge restera ouvert à un débat sur une éventuelle révision de certaines modalités…

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Votre projet de loi n’embrasse pas la question des « collections coloniales de restes humains » conservées par divers musées belges. Attendez-vous le rapport du groupe d’experts « Home » (Human Remains Origin(s) Multidisciplinary Evaluation) pour définir votre stratégie ?

En effet, le gouvernement attend les conclusions de ce groupe de travail pour le mois de septembre 2022. La question des restes humains est un peu différente car le périmètre géographique est beaucoup plus large : il y a aussi bien des restes humains qui proviennent d’Indonésie, de Nouvelle-Zélande que d’Afrique centrale. A mon niveau, j’envisage la question de leur restitution avec un a priori favorable mais je veux fonder mon avis définitif sur base du rapport que déposeront les experts du groupe « Home ».

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