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Le groupe Wagner : comment le journalisme a révélé l’existence de « l’armée de l’ombre du Kremlin »

Soldat dans l'ombre

Le groupe Wagner est réputé pour sa violence. | © Unsplash Alexander Jawfox

Société

Ils s’appelaient Maxime, Orhan, Alexandre et Kirill. Tous sont morts dans des conditions inexpliquées. Tous étaient journalistes, et tous avaient un point en commun : ils enquêtaient sur les activités du groupe Wagner.

Par Audrey Forman

Si ces décès ont lieu en 2018, ils résonnent pourtant dans l’actualité. Quatre ans plus tard, la milice Wagner fait à nouveau parler d’elle dans la guerre en Ukraine. Selon certaines sources, la tête du président Zelensky serait mise à prix. Et celle-ci vaudrait cher : 400 mercenaires russes rapatriés d’Afrique rien que pour elle. Et à celui qui la rapportera, une importante prime financière.

En réalité, ce mystérieux groupe orchestré par Poutine et son gouvernement n’a jamais cessé d’opérer depuis sa création en 2014. Bachar Al Assad est d’ailleurs le premier dictateur à faire appel à l’armée, qui interviendra ensuite lors de la guerre civile ukrainienne, ainsi que dans plusieurs autres pays africains.

Premières révélations

Selon Amnesty International, c’est en 2015, grâce à des journalistes, que les premières révélations sur l’existence du groupe tombent. Denis Koroktov travaille pour le journal d’opposition russe Novaya Gazeta. Un jour, une vidéo sur la toile l’interpelle : quatre hommes russes armés passent à tabac un jeune Syrien avant de lui mettre le feu, le tout avec un engouement et un plaisir déconcertant. C’est le commencement de son enquête. Durant des années, il accumule les preuves et tente de percer à jour les secrets du groupe Wagner. Il obtient des entretiens avec plusieurs combattants, et prend connaissance de celui que l’on nomme le « sacré chien de guerre » : Dimitri Outkine. Il découvre que cet ancien vétéran des forces spéciales russes —qui se fait nommer Wagner en hommage au compositeur allemand préféré d’Adolphe Hitler— est à la tête du groupe paramilitaire. Puis, Koroktov et son média mettent la main sur un deuxième nom : Evgueni Prigojine, un ancien prisonnier devenu milliardaire et proche du pouvoir russe, qui financerait le groupe.

Morts suspectes

Depuis ces révélations, plusieurs journalistes ont tenté d’en découvrir davantage sur les agissements de la milice. En 2018, Orhan Djemal, Alexandre Rasstorgouïev, Kirill Radtchenko, trois journalistes russes, se rendent en Centrafrique pour enquêter. Ils y seront assassinés froidement par un groupe d’hommes armés non identifiés. Quelques mois auparavant, le journaliste d’investigation russe Maxime Borodine décède à la suite d’une étrange chute de balcon. L’homme, qui enquêtait lui aussi sur les activités du groupe Wagner, disait se sentir suivi depuis la veille. Pourtant, aucune enquête n’est ouverte, la justice russe évoquant un suicide.

En 2019, le média russe basé à Londres, The Bell, dévoile des témoignages chocs obtenus auprès de hauts gradés du ministère de la Défense et du FSB. Des généraux de l’armée russe sont à l’initiative du groupe Wagner et avaient pour but de créer une armée privée, « utilisable pour régler des problèmes par la force ». Pourtant, Poutine et son ministère de la Défense ne cessent de nier leur implication dans cette armée. Sans existence juridique, la société fantôme leur permet de se tenir à l’écart de toute condamnation.

Récemment, le documentaire « Wagner, l’armée de l’ombre de Poutine » diffusé sur France 5, a permis de mettre des visages aux combattants de Wagner. Durant deux années, les réalisatrices Alexandra Jousset et Ksenia Bolchakova ont enquêté sur le sujet, malgré les menaces pesant au-dessus de leur tête. Marat, ancien membre de Wagner, a accepté de se confier aux deuxvidéastes à visage découvert. L’homme de 56 ans y raconte comment il a été recruté par la société privée puis comment il a été amené à combattre en Syrie : « On nous a dit, il y a là-bas un mec super, le président Bachar-Al-Assad. Et ce mec bien, tout seul à la tête de son armée héroïque, s’efforce de combattre l’impérialisme mondial. Et ce mec bien, il a besoin d’aide ».

Le 28 février dernier, un article paru dans le journal The Times affirmait que 400 mercenaires russes avaient été rapatriés d’Afrique vers la capitale ukrainienne à la mi-janvier, sous ordre du Kremlin et de Poutine. Leur mission serait de préparer le terrain en vue du renversement de l’Ukraine par la Russie, notamment en éliminant Volodymyr Zelensky, le président ukrainien. Suite à ces informations, le gouvernement ukrainien s’est empressé de déclarer un couvre-feu de 36 heures, afin de « nettoyer la capitale des saboteurs russes ».

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