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«En Ukraine, personne n’avait anticipé la gravité de cette guerre»

guerre en Ukraine

Image d'illustration. | © FADEL SENNA / AFP.

Société

Alors que la guerre en Ukraine a commencé il y a un mois, Frédéric de Saint Sernin, directeur général délégué de l’ONG ACTED, revient pour Paris Match sur la situation humanitaire pour les Ukrainiens, réfugiés, déplacés ou sous les bombes.

D’après un article Paris Match France de Kahina Sekkai

Paris Match. Quelles sont les dernières nouvelles que vous avez reçues de vos équipes sur place ?

Frédéric de Saint-Sernin. Ce sont des nouvelles alarmantes car le flux de déplacés et de réfugiés se poursuit : on a dépassé les dix millions de personnes ayant quitté leur domicile, dont six millions –même si les comptages ne sont pas évidents à faire– ont quitté leur domicile et sont restés dans le pays. Ils sont partis dans des zones du centre et de l’ouest du pays. On peut comparer les quatre millions de réfugiés, en 25 jours, à la dernière grande crise migratoire qui était en Syrie : il y a eu six millions de réfugiés syriens, mais en dix ans.

Nous sommes présents en Ukraine depuis 2015, en particulier dans le Donbass et dans l’Est, où on travaille à répondre à plusieurs préoccupations, dont des besoins de première nécessité, des causes de désindustrialisation et de dégâts environnementaux. Désormais, nous répondons à une situation globalement très difficile pour une bonne partie des Ukrainiens.

Combien d’employés travaillent sur place ?

Nous avons 200 employés sur place et, comme dans beaucoup d’autres pays, nous travaillons avec les organisations de la société civile, des ONG locales, 75 au total. Nous avons un maillage assez fort dans le pays, ce qui nous permet d’être les plus efficaces possibles, même si les gens bougent, pour apporter des besoins aux personnes nécessiteuses.

Cela fait un mois que la guerre a commencé. Combien de personnes ACTED a-t-elle prises en charge ?

On est aux environs des 25 000 bénéficiaires directs, en Ukraine. C’est sans compter ceux dont on s’est occupés de l’autre côté des frontières, en Pologne, en Roumanie et en Moldavie. Les autorités polonaises et roumaines arrivent à faire face à l’afflux de réfugiés, mais c’est plus dur pour la Moldavie qui est un pays plus pauvre, qui n’est pas membre de l’Union européenne. Nous y avons recruté plusieurs dizaines d’employés qui effectuent un gros travail auprès de ces réfugiés.

Historiquement, nous sommes dans le Donbass donc nous continuons à travailler là où on était, mais notre bureau principal est désormais à Lviv et non plus à Kiev. Nous travaillons également à Kharkiv, où nous avons fait des distributions de repas chauds à la gare tous les jours. Nous ne travaillons pas à Odessa car il n’y a pas réellement de besoins, ce n’est pas pour l’instant une ville à risque contrairement à beaucoup d’autres comme Marioupol, qui est complètement coupée. Nous y avions un bureau de contact avec une vingtaine d’employés. Il nous reste un employé à Marioupol, qui nous donne des informations sur la situation, et les autres ont quitté la ville. Ils travaillent depuis d’autres villes : les employés d’Acted sont pour beaucoup, eux aussi, des déplacés.

« Personne n’avait anticipé la gravité de cette guerre »

Quels sont les principaux défis auxquels ils font face ?

Il y a un besoin très important d’informations pour anticiper les risques et atteindre les populations sans dommage. C’est pour ça que dans un pays en guerre, on a besoin d’être à l’écoute de l’information, savoir jusqu’où on peut aller sans prendre de risque. Nous avons l’habitude de ces situations, nous sommes présents en Afghanistan, en Syrie, au Yémen, donc travailler sur des terrains difficiles et le principal c’est d’être mobile et prêt à intervenir ou non.

Quelles sont les spécificités du conflit ukrainien par rapport aux autres terrains sur lesquels vous intervenez ?

Les particularités du drame que vivent les réfugiés, c’est probablement que personne n’avait anticipé la gravité de cette guerre, ni son enclenchement. Nous travaillons dans des pays qui sont en guerre depuis des années ou d’autres qui subsistent malgré des désastres climatiques, avec des gens qui sont souvent sur les routes pour atteindre des points d’eau ou fuir des conflits. Ils ont appris qu’il fallait peut-être se déplacer pour sauver sa vie, donc ils se déplacent en famille et emportent tout ce qu’elles ont, même si c’est parfois très peu. En Ukraine, c’est très différent : ce sont des gens qui n’ont jamais imaginé être en situation de guerre, ils sont souvent partis avec très peu de choses et les familles sont plutôt éclatées. Quelques femmes, mais surtout les hommes, sont restés pour combattre. Sur le terrain, parmi les déplacés, on voit des femmes, des enfants, des personnes âgées mais quasiment pas d’hommes.

Psychologiquement et matériellement, les choses n’ont pas pu être préparées. Quand vous partez avec une valise, en laissant derrière vous un être cher, un mari, un frère au pays, vous imaginez que le retour est pour bientôt. Mais nous allons atteindre la quatrième semaine de conflit, qui n’a malheureusement pas l’air de s’estomper, alors que les gens sont partis en pensant qu’une paix serait signée plus rapidement.

C’est étonnant par rapport à ce qu’on voit ailleurs depuis des dizaines d’années : un flux gigantesque comme jamais atteint depuis le début de la Seconde guerre mondiale, des familles sans hommes pour beaucoup et qui partent légèrement car ils ont fait vite avec la sidération et pensaient revenir vite.

En savoir plus sur les actions d’ACTED en Ukraine sur leur site

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