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Yves Bigot : Les combats d’hier peuvent enfanter le monde de demain

Yves Bigot est le directeur de la chaine internationale francophone TV5 Monde. | © Belga

Société

Rencontre avec Yves Bigot, directeur de TV5 Monde et écrivain optimiste.

 

Amateur de culture ricaine et journaliste depuis plus de quarante ans, Yves Bigot est aujourd’hui reconnu comme le directeur de la chaine francophone internationale TV5 Monde. Il nous confie sa vision de l’actualité de ces derniers mois, et ses perspectives d’avenir pour la société de demain.

Paris Match Belgique. Comment vivez vous ce début d’année 2022 ?

Yves Bigot. « C’est une année compliquée, à deux titres. La pandémie n’est pas encore terminée. À TV5 Monde, cela restreint nos voyages. Et puis l’invasion de l’Ukraine est aussi très difficile à gérer pour nous. On est diffusé là-bas, et en Russie aussi. Sur le territoire russe, on a dû adapter nos programmes à cause des nouvelles lois. On était diffusé auprès de 16,7 millions de foyers, avec un sous-titrage en Russe. Aujourd’hui, il ne nous reste que la diffusion par satellite, qui nous permet de toucher 1,7 millions de foyers. »

Quel regard vous portez sur ce qui se passe en Ukraine ? La situation touche la profession que vous défendez depuis le début de votre carrière.

« Notre correspondant en Russie ne peut pas utiliser un certain nombre de termes. Ses conditions de travaille se sont naturellement dégradées. En Ukraine, une équipe a travaillé sur les fronts au Donbass. Mais on l’a rapatriée depuis l’invasion. Aujourd’hui, on a des équipes à Odessa, et elles sont menacées. Quand on voit que déjà plusieurs journalistes sont morts à cause de la guerre, on doit agir très prudemment. »

Comment gère-t-on l’actualité de guerre quand on est une télévision internationale ?

« Du mieux qu’on peut. Même si parfois le « mieux » devient le « moins mal » … »

Comment vous entendez le fait que l’Union Européenne puisse interdire la diffusion de médias russes sur le territoire de ses États membres ?

« Pour moi, ce n’est pas tant une question de censure qu’une question de stopper la diffusion de fausses nouvelles. Les médias comme RT France et Sputnik font de la propagande de guerre. Mais on comprend bien que de leur côté, les Russes estiment que nous, européens, propageons de fausses nouvelles. Je pense que la différence, c’est que nous pouvons prouver que ce n’est pas le cas. »

Yves Bigot a publié Katrijn aux éditions Encre de nuit.

Vous avez sorti votre premier roman fin 2021, intitulé Katrijn. Il aborde des thèmes comme le féminisme et les mouvements hippies dans l’Amérique des années 60-70. Pourquoi avoir choisi d’écrire là-dessus ?  

« Je pense que ce qui a été le déclencheur pour raconter cette histoire à ce moment-là, c’est ce que sont devenus nos vies et nos sociétés. Ces années 60-70 étaient une période d’ouverture, de générosité, de grande liberté et d’ouverture aux autres. On voulait toujours aller vers autrui. Mais depuis même avant la pandémie et l’invasion de l’Ukraine, je pense qu’on vit dans une société qui se referme.

Mon héroïne, Katrijn, est une femme. De toutes ces libérations des années 60, la plus importante était la libération des femmes et des jeunes filles. La libération des corps, c’est la libération du corps des femmes. On voit bien, à l’inverse, que pour limiter les libertés, les Talibans par exemple agissent sur les corps des femmes. C’est une clef déterminante dans la libération de nos sociétés hier, et aujourd’hui. »

On se réveillait le matin en se disant que le monde était meilleur qu’hier et qu’il serait encore meilleur demain.

Les valeurs des années 60-70 américaines, et tous les combats qui s’y menaient, signifient quoi aujourd’hui ?

« Dans les années 70, ces idées de liberté et d’ouverture à l’autre étaient embrassées par tous et accueillies à bras ouverts. La démocratie, les droits des femmes, les droits des enfants, la diversité, l’éducation, la liberté, la tolérance… ces idéaux et ces valeurs revendiquées et acquises sont des valeurs qui construiront les belles sociétés, et qui ont tendance à se perdre aujourd’hui. On parle de Wokisme depuis des années. C’est une idée très généreuse et qui part d’un bon sentiment. Mais vouloir éradiquer le passé, c’est nier ce qu’on a été. Si on nie son passé, on risque de reproduire ces erreurs là dans le futur. Donc je pense qu’il faut prendre conscience du passé, et des erreurs du passé pour avancer.

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Avec ce roman que j’ai écrit, je veux raconter ces histoires de hippies et de révolution dans une France où je pense que c’est assez méconnu, où ces histoires ont été mal racontées. Les années 70 montrent que tout est possible. On se réveillait le matin en se disant que le monde était meilleur qu’hier et qu’il serait encore meilleur demain. Tout n’était pas formidable, mais il y avait de l’espoir. Et même si tous les combats n’ont pas débouché sur une meilleure société pour autant, c’est une recette qui peut encore fonctionner. Cette période qui peut inspirer la jeunesse d’aujourd’hui pour créer le monde de demain. »

Katrijn est publié aux éditions Encre de nuit.

 

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