Paris Match Belgique

Ukraine : L’incroyable odyssée de Hassan, 11 ans

hassan ukraine

Place Namestie Eugena Suchona, en plein cœur de Bratislava, le 12 mars, quelques jours après son arrivée. | © © Patrick Chauvel

Société

Hassan, un petit garçon de 11 ans, a traversé seul l’Ukraine en guerre pour rejoindre les siens, en Slovaquie.

D’après un article Paris Match France de leur envoyé spécial en Ukraine Nicolas Delesalle

Le train quitte la gare de Zaporijjia, laissant Yuliia Pisetska pleurer sur le quai. Hassan, son fils de 11 ans, part seul pour un long voyage à travers l’Ukraine en guerre. Ils sont arrivés tôt, ce matin du 2 mars, pour ne pas rater le convoi d’évacuation. Les combats se rapprochent. La centrale nucléaire voisine est en flammes. Hassan porte un bonnet bleu, une doudoune, un sac à dos dans lequel son passeport est bien caché. Il a d’abord fallu se frayer un chemin dans la foule, parvenir à grimper dans le wagon. Hassan a un numéro de téléphone inscrit sur la main et une mission à accomplir : il doit rejoindre ses frères et sœurs, déjà arrivés en Slovaquie. Quand sa mère lui a demandé de prendre ce train seul, il a refusé, terrorisé. Mais Yuliia a insisté. « Je ne pouvais pas partir, raconte-t-elle, car je ne pouvais pas laisser ma mère. Elle a 84 ans, elle est malade et sans défense. J’avais le choix : soit laisser tout le monde en danger ici, soit “m’arracher” à mes enfants et les envoyer en lieu sûr. »

C’est donc pour les sauver que Yuliia a décidé de se séparer de ses enfants. En 2012, après la disparition de son mari, syrien, cette Ukrainienne quittait Alep et les bombes avec ses cinq gosses sous le bras. Hassan avait 1 an ; Zakariia, son frère aîné, l’âge qu’il a lui-même aujourd’hui : 11 ans. Pour mettre encore une fois sa famille à l’abri, Yuliia a établi un plan : Zakariia vit maintenant en Slovaquie, où il a décroché une bourse universitaire en 2019. Il a 20 ans et pourra accueillir ses frères et sœurs. Elle décide d’envoyer ses trois grands ados en éclaireurs : Kenana, 17 ans, Luna, 16 ans, et Muhammad, 15 ans, sont débrouillards. Eux aussi ont déjà été arrachés à un pays en guerre, la Syrie. Comme leur frère Zakariia, ils parlent russe, ukrainien, arabe et anglais. Ils vont étudier la route et donner le maximum d’informations à leur mère. Ce qu’ils lui racontent la met en confiance : d’abord réticents à accueillir les réfugiés, les Slovaques ont changé d’état d’esprit et sont mobilisés.

« Ils ont compris que cela pouvait arriver à n’importe qui », nous a raconté un secouriste. Une semaine après lui, nous sommes sortis d’Ukraine par le même chemin que le petit Hassan. L’arrivée dans le camp d’accueil ressemble à la fin heureuse d’un film américain. Épuisés par l’attente interminable, par le froid, par la peur, les réfugiés ont tout laissé derrière eux. Y compris, toujours, des êtres aimés. Des dizaines de volontaires déploient une énergie folle pour leur venir en aide, les soutenir, leur servir un café entre les tentes, dans la nuit glaciale qu’adoucit une lumière de crèche de Noël. Un spectacle étrange après n’avoir croisé pendant des semaines que des visages fermés, angoissés, terrifiés. La bonté est plus étrange que le crime. Je ne sais pas pourquoi nous sommes magnétisés par la banalité des horreurs alors que cette jeune femme qui vole d’une famille à une autre, décrochant ici des sourires aux enfants, apaisant là un grand-père, devrait être l’énigme absolue qui nous captive.

Quand le train a démarré, Hassan mourait d’envie de pleurer. Mais, fan de Dragon Ball Z, il serre les poings : « Je me suis dit que j’étais un homme, et qu’un homme, ça ne pleurait pas. » Il nous racontera ça très sérieusement quand on le rencontrera à Bratislava, entouré de ses quatre frères et sœurs qui forment autour de lui un cordon de douceur, de sourires, de petits gestes d’affection.

Le benjamin entre (de g. à dr.) Zakariia, 20 ans, étudiant en biologie et résident en Slovaquie, Luna, 16 ans, Muhammad, 15 ans, et Kenana, 17 ans.
Le benjamin entre (de g. à dr.) Zakariia, 20 ans, étudiant en biologie et résident en Slovaquie, Luna, 16 ans, Muhammad, 15 ans, et Kenana, 17 ans. ©PATRICK CHAUVEL

Le 2 mars, un long voyage commence pour le petit garçon. Il tient son téléphone portable collé à lui, par peur de se le faire voler. La batterie est faible. C’est le fil d’Ariane qui le relie à sa famille. Hassan a peur de tout. Pendant vingt-quatre heures, il va être au bord de la crise de panique. Le train est bondé, 300 personnes se serrent dans chaque voiture. Presque uniquement des femmes et des enfants, car, depuis la promulgation de la loi martiale, quitter le territoire est interdit aux hommes de 18 à 60 ans. Zaporijjia est une ville universitaire. Des milliers d’étudiants marocains, tunisiens ou nigérians fuient eux aussi et se mêlent à la foule ukrainienne.

Dans son compartiment, personne ne parle le russe ou l’ukrainien. Hassan ne comprend ni l’arabe ni le français. Il est perdu dans son propre pays, isolé sur son île. Le train évite les zones dangereuses, s’arrête, repart très lentement. Les minutes s’étirent sur des heures et les heures sur des siècles ; le temps se tord, se love autour de lui. On le sait très bien, on avait pris le même train. On a vu la folie de la fuite, l’exode sauvage, la rage, la peur, la survie, sauve qui peut et chacun pour soi. Dans le train, personne n’aide le petit garçon jusqu’à Lviv, vingt-quatre heures de trajet. Hassan ne mange pas : « J’étais trop angoissé », nous expliquera-t-il. Yuliia, elle, se ronge les sangs. « Pendant ces quatre jours, alors qu’il était sur la route, j’ai vieilli de dix ans. J’étais tellement inquiète ! Zakariia m’a soutenue, il m’a dit : “Crois en Hassan. Il est intelligent et mature, il y arrivera et nous le retrouverons !” »

Hassan ne dort pas. Il a peur. C’est le mot qui revient le plus souvent quand il raconte son périple. Juste avant d’arriver à Lviv, il parvient enfin à engager la conversation avec deux autres enfants qui parlent russe : « C’est mon meilleur souvenir », rigole-t-il, une semaine plus tard. À Lviv, Nastia, une amie de Zakariia, le récupère. Il passe une nuit chez elle, puis elle le remet dans un train pour Oujhorod, près de la frontière. Une longue chaîne de solidarité se met en place. Des volontaires s’approchent du garçonnet, le confient à d’autres volontaires et, après trois jours de voyage, Hassan se retrouve nez à nez avec des policiers des douanes. Il est minuit, le 4 mars. Hassan montre sa main. Les policiers composent le numéro de téléphone inscrit dessus. Zakariia répond et explique aux agents que ce bout de chou aux yeux vifs est bien son frère, et qu’il vient de traverser un pays en guerre pour le retrouver. Les douaniers sont d’abord méfiants. Même dans le chaos, un enfant si jeune ne devrait pas pouvoir traverser la frontière. Ils expliquent posément ce problème administratif à Zakariia, qui leur raconte la guerre, la centrale nucléaire attaquée, la grand-mère malade, la mère écrasée par un dilemme formidable : sa mère ou son fils, qui sauver ? Le choix de Sophie revisité à l’aune d’un nouveau conflit. Les douaniers sont abasourdis, et le tampon administratif s’abat sur le passeport de l’enfant. Hassan passe la frontière dans la nuit. Dès le lendemain, les efforts des volontaires le propulsent dans les bras de ses frères et sœurs à Bratislava.

À Bratislava, les ados découvrent un nouveau pays

À Zaporijjia, Yuliia respire enfin : « Je suis très reconnaissante envers le peuple slovaque pour son hospitalité. Quand j’ai découvert que Hassan avait réussi et compris que mes enfants étaient en sécurité, j’ai réalisé que la peur m’avait quittée. Je n’avais plus peur de rien, tout ce que j’avais de plus précieux dans la vie était sauvé. Le reste n’est pas si important. C’est difficile pour moi sans les enfants, car ils sont le sens de ma vie. Mais je sais que j’ai pris la bonne décision. »

À Bratislava, les ados découvrent un nouveau pays. Zakariia leur fait visiter la ville, trop calme pour Muhammad qui rêve de New York, Paris ou Londres. Luna ne pense plus à l’avenir : « Je veux juste être avec ceux que j’aime, peu importe le lieu. » Kenana sourit en caressant la main de son petit frère : « Il y a eu beaucoup de stress dans notre vie. Moi aussi, je veux juste être avec ma famille, tout ce qui est matériel n’est pas important. La sécurité, la famille, il n’y a que ça qui compte. » « J’espère qu’on ne fuira plus jamais un pays en guerre », lâche Zakariia. Peut-être leur mère Yuliia les retrouvera-t-elle un jour ici, quand les combats s’arrêteront et qu’elle pourra convoyer sa propre mère malade. Hassan écoute sagement ses frères et sœurs. Il a dans les yeux un curieux mélange de vieille sagesse et d’espièglerie de son âge. Quand on lui demande ce qu’il rêve de faire plus tard, il sourit : « Avant, je disais que je voulais gagner beaucoup d’argent pour protéger ma famille ; maintenant, franchement, je ne sais pas. Je suis fatigué.» 

CIM Internet