Paris Match Belgique

Olias Barco sur le front : La guerre de l’homme qui a montré Paris sous les bombes

olias barco guerre en ukraine

Avec Vitaliia Barco, son épouse, il prend la pose également devant le bâtiment de la Représentation permanente de l’Ukraine auprès de l’Union européenne. Sur la façade de l’immeuble cossu et discret de l’avenue Lepoutre à Ixelles, des affiches, quelques dessins, des étendards. Un drapeau bleu et jaune. « C’est étonnant », remarque le réalisateur, « mais je n’ai pas encore vu ici a Bruxelles de graffiti sur l’Ukraine, le conflit, ou Poutine, tels qu’on en trouve dans d’autres capitales européennes. Mais il est vrai que je n’a pas eu l’occasion d’arpenter la ville depuis des lustres. » ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique | © DR.

Société

Scénariste, réalisateur et producteur de cinéma, Olias Barco est l’auteur de la vidéo électrochoc qui montre Paris sous les bombes. L’objectif : relayer l’appel de l’Ukraine pour bétonner son ciel. Le réalisateur a pris les armes pour défendre son pays de cœur. Il nous a reçus en exclusivité lors d’un passage éclair à Bruxelles.

Il y a quelques semaines, le Parlement ukrainien diffusait cette vidéo sur Twitter mettant en scène un bombardement factice de Paris. Olias Barco est à l’origine des images réalisées pour interpeller les Européens, réclamer l’instauration d’une «no fly zone» dans le ciel ukrainien et la livraison d’avions de combat.L’objectif : relayer l’appel du pays pour bétonner son ciel. Le réalisateur-scénariste et producteur français, par ailleurs résident belge, a aussi pris les armes pour défendre cette terre qui l’a adopté.

C’est l’histoire d’un homme tombé amoureux d’un pays. Il officie au sein d’un bataillon ukrainien, conseille sa femme, la magnifique Vitaliia Barco qui réalise un film sur les femmes-soldats, et continue à concevoir des images qui synthétisent les espoirs d’un peuple. Parmi sa récente production, un cliché de la place Rouge à Moscou recolorée de jaune et bleu, aux couleurs du drapeau ukrainien.

Ou encore, il y a quelques jours, cette illustration des Champs-Elysées sous l’armée russe, « comme Hitler à Paris le 23 juin 1940 », diffusée par le vice-ministre de l’Intérieur ukrainien. « Détail : Personne en 1939 ne pouvait imaginer Hitler se promenant sur les Champs-Elysées à Paris. Aujourd’hui personne ne peut imaginer Poutine y déambuler dans un futur proche. Mais si l’Occident ne nous aide pas à nous défendre davantage, alors le ‘verrou ukrainien’ qui protège aujourd’hui toute l’Europe se brisera certainement. »

En Ukraine, Olias Barco est donc actif sur le front, dans les tranchées ou dans sa base. A Kiev L’émission Quotidien de Yann Barthès, l’a filmé en immersion militaire, au sein de son bataillon. Les frères d’armes l’ont surnommé d’Artagnan. Panache et chapeau bas: un souffle épique le transcende, qui n’empêche pas un regard précis sur les aspects pratiques du conflit. « Cette guerre a et aura, qu’on le veuille ou non, un impact planétaire ».

Lire aussi > Le parlement ukrainien diffuse une vidéo choc d’un faux bombardement sur Paris pour interpeller l’occident

Il est de passage en Belgique pour quelques jours. Voir ses deux enfants, Paul et Victor, d’abord. Et puis repartir aussi sec pour le front, l’Est de l’Ukraine, là où les combats font rage. Nous l’avons rencontré dans un restaurant tranquille à Ixelles. Ensuite dans les bureaux de sa société, Wild Tribe Films. Avec Vitaliia Barco, son épouse, il prend la pose également devant le bâtiment de la Représentation permanente de l’Ukraine auprès de l’Union européenne. Sur la façade de l’immeuble cossu et discret de l’avenue Lepoutre à Ixelles, des affiches, quelques dessins, des étendards. Un drapeau bleu et jaune.

«C’est étonnant », remarque le réalisateur, « mais je n’ai pas encore vu ici a Bruxelles de graffiti sur l’Ukraine, le conflit, ou Poutine, tels qu’on en trouve dans d’autres capitales européennes. Mais il est vrai que je n’a pas eu l’occasion d’arpenter la ville depuis des lustres. »

L’Ukraine est son pays d’adoption. « J’ai perdu mes parents il y a quelques années. Je me suis retrouvé orphelin. J’ai découvert l’Ukraine, y ai travaillé, ai appris à l’aimer. » Vitalliia est du voyage. Ensemble il sont roulé longtemps pour quitter le pays : « Il faut près de douze heures pour rallier Lviv, depuis Kiev.» Ensemble ils repartent bientôt. L’Ukraine les attend.

Lviv est une ville à l’ouest du pays, à 70 kilomètres environ de la frontière avec la Pologne. « La route principale a été prise par les Russes. Il faut descendre vers Odessa par de petites routes défoncées puis bifurquer ensuite vers Kiev. Tout le monde passe par là, c’est le seul accès qui permette d’éviter une rafale de kalachnikov ou des obus d’artillerie russes. On trouve de tout sur ces routes. Ceux qui fuient les combats et ceux qui apportent de l’aide humanitaire. »

En Ukraine, Olias Barco est actif sur le front, dans les tranchées ou dans sa base. A Kiev, l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, l’a filmé en immersion militaire, au sein de son bataillon.

Le réalisateur et producteur, qui a fait tourner en Ukraine entre autres Jean Reno et Jean-Claude Van Damme, est un passionné. Un chevalier sans peur, infatigable. Il était il y a peu au cœur de cette tornade. Le film de Paris sous les bombes qu’il a monté à la hâte avec l’aide de l’équipe de Quad, société parisienne d’effets spéciaux et de production de films, qui a fait Les Intouchables, entre autres, et du producteur Jean-Charles Levy.

Mais Olias Barco ne veut pas, nous dit-il, être réduit à cette image, ce concept. Ce travail, conçu sur un coup de tête, il l’a fait avec le cœur, c’est sa chair aussi qu’il défend. La chair de sa vie, c’est ce pays. Jeune, vivant, plein de fougue et de créativité. Un pays qui a du souffle aussi. Et qui mérite qu’on croise le fer, dit-il en substance. Quoi qu’il en coûte. « Si je tombe sous un missile ou un tir, vous l’aurez, votre exclusivité », dit-il gaillard en mettant le cap vers l’est du pays.

Olias Barco est actif dans la base militaire de son bataillon près de Kiev. Mais il est parti récemment rejoindre le front de l’est de l’Ukraine. ©DR

Vous avez créé cette vidéo pour stimuler les esprits français et européens au sens large, pour les pousser à protéger le ciel ukrainien.

C’est un film d’anticipation, j’ai voulu effectivement très vite montrer qu’au XXI e siècle en Europe, on est toujours dans des guerres où on a rien appris du passé. On est en 2022 et sur notre continent, une guerre recommence… Cette guerre, on va tous la payer à un moment ou à un autre sur un plan économique, mondial, sociétal aussi. On annonce des famines, entre autres. L’Ukraine était le grenier à blé de l’Europe et du monde entier. Or tout est à l’arrêt, il n’y a plus de récoltes, plus de semences, plus rien. C’est donc une catastrophe à tous points de vue.

Montrer un Paris iconique – dont la Tour Eiffel – sous les bombes a pu être associé aux yeux de certains à des images « terroristes ». N’est-ce pas une façon de provoquer une explosion de la situation, d’entraîner l’Europe dans un conflit plus  ample, plus sanglant encore ?

Ce petit film a été fait pour réveiller les consciences. Je voulais montrer ce que ça fait d’être réveillé sous les bombes. Je suis né à Paris et suis résident en Belgique depuis 14 ans. J’aurais pu montrer aussi l’Atomium et les bâtiments de l’Otan dans ce montage. Ce film, je l’ai fait pour électrifier la conscience occidentale. Si on arrive pas à se mettre au niveau de Poutine, au bout d’un moment, on arrivera malheureusement à un conflit qui risque d’être mondial, et l’est déjà au niveau économique et social.

Lire aussi > Face aux bombes, l’Ukraine tente de protéger ses monuments culturels

Le caractère « fake » de cette vidéo, un montage bien sûr, a pu créer une ambiguïté. Est-ce néanmoins le prix à payer pour faire passer un message ?

Mon pays d’adoption a été du jour au lendemain ravagé par des missiles russes, et j’ai voulu réagir en prenant les armes, c’est à dire avant tout ma caméra, et raconter au plus proche ce que j’ai pu ressentir.
Donc j’ai voulu retranscrire ce que j’ai ressenti en essayant de faire fermer ce ciel et en arrêtant de se laisser manipuler par Poutine. J’ai voulu alerter et faire peur. Malheureusement certaines personnes ont pris ce film pour une réalité. Mais le but était atteint en ce sens que j’ai voulu montrer que ça se passe à côté de chez vous, ou pourrait se passer près de chez vous.

Cette vidéo, vous l’avez conçue rapidement, vous n’avez pas eu le temps, nous dit Vitaliia, votre épouse, de la peaufiner, une chance dit-elle car vous êtes à ses yeux « un perfectionniste maladif ». Avant de connaître l’origine de cette vidéo, des commentateurs ont imaginé que le président Zelensky était lui-même aux manettes, qu’il avait repris du service dans le 7e art en quelque sorte. Était-ce une forme de « commande » indirecte de sa part ?

Je n’ai pas encore rencontré M. Zelensky. Même si j’ai pu lui parler un peu plus tard, ce n’était pas une commande de sa part.

Le parlement ukrainien a relayé votre film…

Je le leur ai envoyé pour m’assurer de ne pas mettre M. Zelenzky en porte-à-faux, pour ne pas nuire aux initiatives et opérations de défense de l’Ukraine. J’ai décidé de tout dans ce film avec l’équipe de Paris mais je ne voulais le diffuser que si j’étais absolument certain de ne pas mettre en péril leur communication. Si ça leur portait préjudice je ne l’aurais pas lancé. J’ai fait ça comme un franc-tireur, j’ai mis ma petit pierre à l’édifice de ce pays qui m’a adopté et que j’aime profondément. M. Zelensky a en effet pu visionner le film en amont, il a beaucoup aimé et son entourage a fait en sorte qu’il soit diffusé de façon officielle. Mon film a donc été avalisé par un canal officiel de l’Ukraine. A l’heure où nous nous parlons, il compte plus de 600 millions de vues a travers le monde… C’est une traînée de poudre que je n’avais pas anticipée.

Moscou aux couleurs de l’Ukraine. Une des créations d’Olias Barco, infatigable.

Votre nom n’est apparu qu’un peu plus tard, aviez-souhaité spontanément revendiquer la paternité de la vidéo ?

Non. Au départ je n’avais pas envie de me mettre en avant. Mais un site finlandais qui ausculte les date sur le web a pu retrouver les sources de la vidéo, en ce sens que j’avais été le premier à la poster, suivi par Jean-Charles Levy, qui est producteur également. Nous sommes tous deux dans le cinéma et avons des liens avec l’Ukraine, ça a permis à ce site d’en déduire que j’étais à l’origine du film. J’ai été contacté par ce site mais je n’ai pas répondu. Mais mon nom a commencé à circuler sur les réseaux sociaux. Ensuite, l’ambassade de Russie à Paris a récupéré mon film et l’a diffusé en prétendant que ce n’était que la démonstration que les images prises en Ukraine étaient de la fiction, du montage pur, de la propagande ukrainienne… Bref ils ont commencé à utiliser mon film pour le retourner en leur faveur. Là, je devais défendre l’Ukraine et m’exprimer. J’ai été alors obligé d’en revendiquer la paternité et d’expliquer dans quel esprit libre je l’avais réalisé, dans le but d’éveiller les consciences à l’ouest aussi. Montrer ce que c’est que se réveiller avec ces bombes et peut arriver demain.

Comme l’a fait ensuite le réalisateur français Romain Goupil, vous avez en quelque sorte lancé un appel à armer les Ukrainiens… Les initiatives d’un Sean Penn sont-elles appréciées ?

Bien sûr. Sean Penn est venu faire un documentaire, il est reparti depuis. Romain Goupil est toujours là. Moi, j’ai fait mon petit film, Paris sous les bombes… Toutes les forces positives doivent être cultivées.

Lire aussi > Le réalisateur Oleg Sentsov prend les armes: « Poutine est un crocodile. Un animal impossible à dresser qui peut se montrer d’une immense cruauté. »

Les liens entre le monde du cinéma international et la résistance ukrainienne vont bien au-delà de la création de films sur le thèmes de la guerre ou en soutien au pays. Vous en êtes la démonstration à travers votre engagement physique.

Oui j’ai incorporé une unité de combat ukrainienne, j’y ai rejoint mes amis du cinéma ukrainien qui sont au combat sur le front. J’ai d’ailleurs dans mon groupe une amie qui était pointeuse  sur certain de mes films (elle faisait le point  entre la caméra et l’acteur). Elle est devenue snipeuse…. Je n’aimerais pas être dans son viseur ! Elle fait mouche à un kilomètre. Elle peut vous éliminer de ce monde en un clic.

L’Ukraine, était-ce, avant le 24 février, un nouvel eldorado pour le cinéma international ?

J’ai pu pour ma part y produire et tourner plusieurs films. Avec Jean-Claude Van Damme par exemple, dans Le Dernier mercenaire, tourné à Kiev et sorti sur Netflix l’été dernier. On a notamment tourné en Ukraine aussi Cold Blood Legacy (La Mémoire du sang, un thriller sorti en 2019), avec Jean Reno.  Ou mon dernier film comme realisateur, A Magical Journey. Mon travail se déroulait souvent avec des sociétés belges que je faisais venir en Ukraine. J’ai fait découvrir le pays à une série de compagnies de prestations belges. J’ai perdu désormais mes studio et ma société de production en Ukraine mais je n’ai pas perdu l’amitié des gens qui restent sur place.

Certains ont rappelé que les Serbes auraient utilisé des parallèles un peu similaires en termes d’images lorsqu’ils ont subi les bombardements de l’Otan lors de la guerre des Balkans. L’image vous gêne-t-elle ou est-elle précisément « de bonne guerre » ?

Les Serbes oublient ce qu’était devenu Grozny avant les frappes de l’Otan. Un Marioupol bis. L’Otan a bien fait d’intervenir. La guerre et le massacre de civils ont été aussitôt arrêtés.

Craignez-vous l’extension du conflit. On parle d’un embrasement possible dans les Balkans entre autres…

Les Russes se sont infiltrés un peu partout. Prenons cet exemple récent : ils n’ont toujours pas signé un accord de paix au Japon, ça dure depuis 1945 et aujourd’hui il y a des bruits de bottes aux portes du Japon. (La guerre en Ukraine a ravivé les tensions entre le Japon et la Russie au sujet de quatre îles de l’archipel des Kouriles, au nord du Japon. Moscou a annoncé le 21 mars abandonner les négociations de paix avec Tokyo, qui n’avaient jamais été signées en raison de ce différend. L’annexion par la Russie en août 1945 de ces îles à proximité de la ville russe d Vladivostok empêche la signature d’un traité de paix entre les deux pays depuis la fin de la 2eGuerre mondiale. NDLR).
Ce conflit est mondial, qu’on le veuille ou non. Il a des répercussions sociales et économiques partout. Nous devons arrêter le massacre.

Olias Barco avec le chef décorateur ukrainien qui a réalisé tous les décors de son dernier film A Magical Journey, tourné à Kiev avec Jean Reno et Edouard Baer entre autres. ©DR

Votre unité fait partie des groupes paramilitaires, affiliées à l’armée nationale ukrainienne.

L’armée est financée par l’État et ces troupes sont financées par des sponsors, souvent des oligarques ukrainiens. Ils fournissent la nourriture, les armes létales, gilets pare-balles, casques, protections diverses, tout ce qui est validé. A chaque oligarque son groupe. Ceux-ci comptent une centaine de personnes par base. En fonction de ce sponsor, on peut être bien ou moyennement protégé. Certains se partagent un gilet pare-balles et un casque, ils font des rotations sur le front.

Mais ne pas s’y tromper, l’armée ukrainienne est, soulignez-vous une machine de guerre en termes de structure aussi.

Les groupes paramilitaires sont hyper organisés entre eux et fonctionnent de façon très précise avec l’armée nationale à laquelle ils sont tous affiliés. L’armée choisit les groupes qui mèneront des actions sur tel ou tel front. Elle décide de tout. Dans les groupes para-militaires, très structurés, avec le ministère des armées et aussi les volontaires, on leur envoie médicaments, eau, matériel para-médical, chaises roulantes. L’armée arrive à leur dispatcher tout le matériel reçu de l’étranger. Tout arrive à bon port. Sauf à Marioupol… Par ailleurs, les soldats ukrainiens ne boivent pas du tout car c’est totalement interdit durant la guerre, ce qui fait une autre différence avec les soldats russes qui vont piller les magasins d’alcool, les maisons des civils  en Ukraine.  Les soldats Russes sont ivres mort du matin au soir, d’où les viols, les sévices, les meurtres commis par eux sur la population civile…

Il ne faut pas confondre ces groupes para-miliaires ukrainiens avec les milices, soulignez-vous par ailleurs.

Les milices sont hors guerre, on peut trouver notamment en Russie des milices néo-nazies ou homophobes. L’Ukraine est, à plus d’un niveau, nettement plus progressiste que la Russie. J’ai produit, en tant que producteur exécutif en Ukraine un film français qui s’appelle Les crevettes pailletées (ou les tribulations allègres d’une équipe de water-polo gay « davantage motivée par la fête que par la compétition ». NDLR). L’équipe du film était venue tourner en Ukraine car l’homophobie est trop grande en Russie. »

Les oligarques font du business entre eux et soutiennent des bataillons ou milices paramilitaires. On parle d’Azov sans arrêt mais c’est une vitrine mise en place par Poutine. L’extrême droite est en fait plus présente en France ou en Belgique qu’en Ukraine, où on compte peut-être 2 ou 3 % d’extrémistes de droite. Les nazillons y sont moins nombreux que dans nos pays occidentaux.

Ce patriotisme que l’on retrouve en Ukraine peut-il parfois induire des confusions avec certaines formes de nationalisme et donc avec l’extrême droite notamment ? L’image d’extrême droite de l’Ukraine est liée à cette composante du bataillon Azov, largement médiatisé. Cette extrême-droite ukrainienne, brandie par Poutine lorsqu’il parle d’une opération de dénazification de l’Ukraine, est-elle aussi faible qu’on l’affirme ?

Le patriotisme, c’est autre chose… Il y eut en Ukraine les milices Maidan. Des milices civiles qui sont montées sur les barricades. Certaines comptaient, c’est vrai, des éléments d’extrême droite, mais plus que d’autres mouvements. Il existe au moins cent bataillons différents en Ukraine… Ça n’a rien à voir avec les milices de type Azov, dont on parle beaucoup dans les médias, ni avec les « groupuscules » pour reprendre une expression plus courante dans les pays occidentaux. Les oligarques font du business entre eux et soutiennent des bataillons ou milices paramilitaires. On parle d’Azov sans arrêt mais c’est une vitrine mise en place par Poutine. L’extrême droite est en fait plus présente en France ou en Belgique qu’en Ukraine, où on compte peut-être 2 ou 3 % d’extrémistes de droite. Les nazillons y sont moins nombreux que dans nos pays occidentaux. En Russie, l’extrême droite est beaucoup plus forte. Prenons l’exemple des milices Wagner, qui s’occupent des tâches basses. (Le groupe Wagner est cette société privée russe, proche du Kremlin, qui fournit des mercenaires, active notamment lors de la guerre du Donbass, la guerre civile syrienne et autres zones de conflits à travers le monde. NDLR)

La plus grande Menara juive au monde se trouve à Dnipro. C’est une des raisons pour lesquelles Poutine ne bombarde pas totalement cette ville je pense.

On rappelle souvent, pour souligner l’aberration de la notion de « dénazification » de l’Ukraine, que sont président est juif, qu’une partie de sa famille avait été déportée.

Mais absolument. Et c’est tout de même extraordinaire de la part de Poutine d’oser parler de « dénazifier » l’Ukraine… C’est un peu comme s’il se lançait dans une dénazification d’Israël !Il y a en Ukraine une  communauté juive extrêmement importante. Et les écoles et centre culturels juifs ne doivent y être protégés ni par des militaires ni par des policiers. C’est un pays où on ne trouve pas de croix gammée sur le synagogues… Il n’y a pas en Ukraine de rapport conflictuel intercommunautaire, ni d’ostracisme anti-juif comme en France par exemple. Par ailleurs, la plus grande Menara juive au monde se trouve à Dnipro. C’est une des raisons pour lesquelles Poutine ne bombarde pas totalement  cette ville je pense.
En Ukraine se trouve aussi, dans la ville d’Uman, la tombe du rabbi Nahman de Bratslav dans la synagogue qui porte son nom. C’est un lieu de pèlerinage important qui attire des dizaines de milliers de juifs qui viennent y prier chaque année. Un missile qui tomberait sur ce type de lieu aurait un impact terrible. Il  faut rappeler enfin qu’Israël n’a pas pris parti dans le conflit. Les liens entre Israël et l’Ukraine comme la Russie sont très forts.

Si demain les bottes de Poutine débarquaient en Belgique, la nation belge serait d’un coup unifiée. S’il larguait des missiles sur Anvers ou Namur, si l’armée russe venait égorger les familles belges, il n’y aurait plus de Flamands ou de Wallons, mais un peuple belge uni. Il y a une différence entre suivre un conflit télévisé et voir un soldat égorger sa fille. Qu’on soit flamand ou francophone, on réagit.

Certains avancent que des pays occidentaux comme la Belgique auraient du mal à prendre les armes. Pour des raisons historiques, politiques, communautaires notamment…

Vous savez, si demain les bottes de poutine débarquaient en Belgique, la nation belge serait d’un coup unifiée. S’il larguait des missiles sur Anvers ou Namur, si l’armée russe venait égorger les familles belges, il n’y aurait plus de Flamands ou de Wallons, mais un peuple belge uni. Il y a une différence entre suivre un conflit télévisé et voir un soldat égorger sa fille. Qu’on soit flamand ou francophone, on réagit. L’attaque russe en Ukraine a cristallisé l’esprit patriotique et renforcé encore la nation.

Lire aussi > Le réalisateur Oleg Sentsov prend les armes: « Poutine est un crocodile. Un animal impossible à dresser qui peut se montrer d’une immense cruauté. »

Que dire par ailleurs, en parlant de ces grands financiers qui nourrissent les bataillons, de la corruption en Ukraine aujourd’hui ? Cette corruption qui est évoquée dans le film Rhino du réalisateur Oleg Sentsov, que vous avez coproduit. Même si ce film fait référence à l’Ukraine des années 90…

Oui, d’ailleurs certains n’ont pas compris que ce film se déroulait dans l’Ukraine des nineties, après la chute du rideau de fer. Certains encore ont été choqués par la violence de ce film. Mais elle existe toujours dans une autre mesure dans l’Ukraine d’aujourd’hui. Cette criminalité en col blanc est plus cachée. Voyez cet exemple récent de l’épouse d’un ancien député ukrainien, Igor Kotvisky, arrêtée par les autorités hongroises avec 28 millions de dollars et 1,3 million d’euros en espèces, soit plusieurs valises bourrées de coupures. Elle a utilisé un passage frontalier pour réfugiés vers l’Union européenne.

Les Ukrainiens m’ont tout donné pendant huit ans, depuis la mort de mes parents. Je n’allais pas leur dire : battez-vous bien, on se reverra au paradis ! Si on attaque demain la Belgique où je suis résident depuis 14 ans je vais me battre aussi contre l’envahisseur. Chacun a ses convictions et sa guerre. Je mesure le risque. Si demain j’ai un cancer, je combattrai tout autant.

Comment en tant que français, résident belge, investi dans les arts, vivez-vous cette expérience du terrain de guerre ?

Il y a l’adrénaline qui monte quand vous êtes au front. C’est une adrénaline que je ne pensais pas avoir mais lorsqu’on est là, on se convainc qu’on y est pour les bonnes raisons. J’y suis pour mes amis ukrainiens, qui constituent aussi ma famille. Je suis à leurs côtés et je combats avec eux, moi, résident ukrainien, un pays qui m’a tout apporté, travail, famille et amis. Je suis orphelin depuis quelques années. Ma famille c’est mes amis. On attaque ma famille, alors je résiste. Je n’ai pas décidé que Poutine m’envoie une bombe sur la tête et détruise le pays dans lequel je travaille et je vis… Et jusqu’ici je n’ai pas tiré, ni tué et ne souhaite pas le faire. Mais si ma liberté est compromise face à un soldat russe, je le ferai.
Les Ukrainiens m’ont tout donné pendant huit ans, depuis la mort de mes parents. Je n’allais pas leur dire : battez-vous bien, on se reverra au paradis ! Si on attaque demain la Belgique où je suis résident depuis 14 ans je vais me battre aussi contre l’envahisseur. Chacun a ses convictions et sa guerre. Je mesure le risque. Si demain j’ai un cancer, je combattrai tout autant.

Vous guidez aussi les journalistes sur le terrain, dont certains apprentis reporters de guerre, dites-vous.

Oui, il y en a qui foncent sans expérience, qui y voient une opportunité de lancer une carrière. Il y a parfois de la candeur et c’est périlleux. Les journalistes sont une cible de Poutine. Pour lui, c’est le tir aux pigeons. Mon rôle est qu’ils ne se prennent pas une balle dans la tête. Mon bataillon compte 40 % de femmes. L’armée ukrainienne compte le plus grand nombre de femmes au monde, à l’exception d’Israël où le service militaire est obligatoire. Dans ces bataillons, il y a des artistes aussi, des groupes de gens du cinéma, des chefs caméras, des maquilleuses, costumières, des acteurs qui ont pris le armes aussi dans les bataillons. Certains bataillons comptent aussi des sportifs. L’équipe du Dynamo de Kiev a pris part aussi à la mobilisation générale. La veille de l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes, ils jouaient un match de l’Europa League. Ils ont troqué les maillots pour le treillis militaire et ont pris les armes. Tout le monde participe à l’effort de guerre.

Le monde a changé le 24 février dernier. Vous vous êtes retrouvé sous une pluie de missiles dans ce pays qui était pour vous associé au bonheur.

Ce 24 février, c’est hier. La veille on s’amuse et on se trouve à 4 heures du matin avec le bruit assourdissant des missiles qu’on reçoit sur la tête, des explosions dans tous les sens. L’aéroport de Jouliany, le deuxième aéroport de Kiev, une des cibles principales des missiles de Poutine, est à deux kilomètres de chez moi. Voir les boules de feu, sentir l’odeur de brûlé, du fer qui se consume… C’est un traumatisme, j’en fais encore des cauchemars aujourd’hui. C’est un cauchemar éveillé qui m’a électrisé, je vis dans ce cauchemar et n’arrive toujours pas à y croire. « Comment savez-vous si la Terre n’est pas l’enfer d’une autre planète ? », a dit Aldous Huxley…

Avril 2022. Olias-Barco sur le terrain, avec le grand-père de sa « petite actrice, Polina », qui joue au côté de Jean Reno dans son dernier film belgo-ukrainien, A Magical Journey. ©DR

Le peuple russe est, en partie au moins, « lobotomisé » soulignez-vous. Où se situe la fracture ? Peut-on parler d’un fossé intergénérationnel ?

Il y a, de fait, une partie de la population qui va suivre aveuglément Poutine, un peuple « zombifié ». C’est un peuple aussi où le sang est mélangé avec les Ukrainiens. Il y du sang russe en Ukraine. Le 24 février a lancé aussi des guerres familiales, au-delà du conflit au sens large. On est arrivé à un niveau tel qu’une fille peut mourir en direct tandis que sa mère, au téléphone, n’y croit pas et lui intime de se ressaisir ! Cette mère est convaincue à 2000 % qu’il y a un lavage de cerveau effectué par les « nazis » en Ukraine… C’est affolant. Cela ajoute de la tragédie à la tragédie. Poutine a réussi à détruire des centaines de milliers de familles. C’est le résultat d’un travail de longue haleine. Il a mis en geôle pas mal de journalistes et d’activistes divers. Ça fait des années qu’il ratisse large et écarte les éléments contradictoires. Il élimine le contre-pouvoir, c’est son côté dictatorial. Il manie également de longue date les chaînes télé. Les anciennes générations n’ont pas Internet. Dans des villages perdus au fin fond du Caucase par exemple, une  majorité de la population ne voit que ces chaînes. Les sondages peuvent être plus moins faussés en Russie mais il apparaît que 70 % de la population pense vraiment que ce que dit Poutine est la réalité. C’est une fiction qu’il met en forme pour raser des villes entières en Ukraine, comme on l’a hélas constaté.

Selon vous, Poutine croit-il au fond de lui à ces scénarios ou cela relève-t-il d’une forme de méthode Coué ?

Je crois qu’il y croit. Quand il part avec 200 000 soldats russes pas préparés, pas convaincus et qu’il pense qu’ils vont être reçus en héros au bout de 48 heures alors que le peuple ukrainien s’est soudé, dont une panoplie de convictions religieuses – juifs, orthodoxes du côté grec et russe…-, c’est vraiment qu’il n’a pas conscience de certaines réalités.

Un déni au moins partiel, ou un défaut d’information de son entourage comme cela a été dit ?

Sa fiction qui le met en scène en sauveur, il se l’est tellement répétée qu’il s’est monté la tête tout seul. Il pensait être reçu en héros et réglé le problème à vive allure, mais il a à la place cristallisé la population ukrainienne qui combat férocement pour sauver ses terres.

Il y a aussi cette politique de la terre brûlée.

Sa fiction ne fonctionnant pas, il opte pour les missiles dans un esprit « vous ne m’aimez pas, eh bien je ne vous aime pas non plus. Et vais vous réduire à néant ». Cette fiction, il la crée depuis huit ans, depuis le début de cette guerre où il a récupéré la Crimée et pris le Donbass. Il voulait reformer la Grande Russie et il est en train de la détruire. Maintenant il est dos au mur, acculé. Il pensait que l’armée ukrainienne allait déposer les armes, s’était mis en tête que l’Europe de l’ouest allait s’entre-déchirer. Il vit dans une fiction qui n’a pas fonctionné. Il est très en colère. Ce monde d’illusion s’effondrant est tel qu’il en est lui-même déstabilisé et du coup poussé à aller jusqu’au bout des choses. Jusqu’au bout des massacres, ukrainiens et russes… Il est d’ailleurs impossible d’évaluer avec justesse les pertes russes.

L’armée 2.0 qu’on imaginait ou que Poutine souhaitait ou prétendait chercher à atteindre était donc un leurre ?

Une armée 2.0 par certains aspects peut-être, mais mal organisée. Les Russes ont été obligés de faire appel aux Tchétchènes et aux Syriens pour essayer de continuer cette guerre. Si Poutine était réaliste, on serait en train de négocier. L’armée ukrainienne était mieux préparée, mieux organisée, mieux formée.

Olias Bacco au sein de son bataillon. Ses frères d’armes ukrainiens le surnomment d’Artagnan. A priori, ça lui va comme un gant. ©DR

Avez-vous croisé des soldats américains sur le sol ukrainien ?
Ce que j’ai vu ce sont des soldats de la légion internationale qui représentent une palette de nationalités. Il y a un an, dans une base située dans la région de Yavoriv, à vingt kilomètres de la frontière polonaise et où se trouvaient  par ailleurs beaucoup de membres de l’armée américaine. On y trouvait à l’époque tous les formateurs canadiens et américains de l’armée ukrainienne. Entre-temps ils se sont soi-disant retirés de cette base mais cette base a été attaquée lâchement par Poutine qui a lancé des missiles balistique de la mer Noire, extrêmement précis, pour montrer ses muscles. C’est dans cette base que ma femme, Vitaliia, réalise son documentaire sur les femmes-soldats incorporées dans l’armée ukrainienne.
Au début, tout le monde pouvait s’engager dans cette légion. Mais ils ont fermé ces canaux libres car il y avait pas mal de guignols suicidaires. Maintenant une expérience de terrain est requise. Parmi ces hommes surarmés il y a d’anciens militaires dont certains font encore partie de l’armée. On trouve parmi ces troupes aussi notamment des légionnaires français qui ont déserté. Et je suis étonné de la qualité de leurs tenues. Ils sont bien entraînés. Ont des gilet pare-balles haut de gamme – un gilet pare-balles peut coûter entre 700 et 1500 euros selon la qualité. Ils sont équipés d’armes modernes et coûteuses – des semi-automatiques ou des fusils d’assaut avec viseur à infrarouge. Comment se fait-il que ces hommes soient aussi bien équipés ? Je me pose la question de savoir qui les soutient, les états-majors des pays ne vont évidemment jamais le confirmer.

Ce que mes copains ukrainiens d’armes m’expliquent, c’est que l’Ukraine c’était la femme de la Russie. Elle rencontre un homme qui est l’Europe, lui fait miroiter, bonheur et joie de vivre, et cette femme se laisse prendre au jeu de l’Europe. Amoureuse d’un homme qui a une ouverture, une liberté. Le mari déclenche alors une colère terrible et lui dit : ne me quitte pas sinon ce sera la guerre. L’Ukraine dit à l’amant européen : tu m’as dit que tu m’aimais. Et celui-ci, qui lui a fait miroiter de beaux jours, lui répond : oui mais ton mari est baraqué. Bon, tu vas te faire frapper mais je suis là, je t’apporterai un peu d’eau et des médicaments…

Vous évoquez cette image très symbolique et graphique de Vladimir Poutine…

Ce que mes copains ukrainiens d’armes m’expliquent, c’est que l’Ukraine c’était la femme de la Russie. Elle rencontre un homme qui est l’Europe, lui fait miroiter, bonheur et joie de vivre, et cette femme se laisse prendre au jeu de l’Europe. Amoureuse d’un homme qui a une ouverture, une liberté.
Le mari déclenche alors une colère terrible et lui dit : ne me quitte pas sinon ce sera la guerre. L’Ukraine dit à l’amant européen : tu m’as dit que tu m’aimais. Et celui-ci, qui lui a fait miroiter de beaux jours, lui répond : oui mais ton mari est baraqué. Bon, tu vas te faire frapper mais je suis là, je t’apporterai un peu d’eau et des médicaments… Il y a aussi cette version des deux amants âgés, incarnés par Poutine et Biden qui veulent récupérer leur jeune Ukraine. Et là aussi, l’Europe part en courant. Plus généralement, cette crainte de l’Europe de mettre un doigt dans l’engrenage nous apparaît comme un discours timoré. Il faut pouvoir tenir le même langage que Poutine.

On a découvert, parmi les divers crimes de guerre de l’armée russe, le massacre d’innocents à Bucha notamment, qui ont naturellement suscité une vague d’indignation…

En réaction à ces dernières tragédies que l’Ukraine découvre, je vous redirai ceci :  si les armes nucléaires de Poutine sont aussi défectueuses que son armée, alors il serait temps que l’ouest intervienne. Je suis interloqué par la trop grande faiblesse de la réaction occidentale au « bluff » de Vladimir Poutine. Cet homme tient plus à sa vie qu’à la vie de ceux qu’il assassine d’une manière génocidaire en Ukraine. Sinon il n’aurait pas imposé la distance de sécurité hallucinante entre lui et autrui  (voir la table interminable derrière laquelle il a reçu ses interlocuteurs internationaux…) par crainte de contracter le dernier variant du Covid, et n’aurait pas non plus fait rapatrier fissa, en décembre dernier, son yacht de Hambourg en Allemagne, sachant déjà  ce moment-là qu’il allait faire l’objet de sanctions pour sa guerre deux mois plus tard en Ukraine. Cet homme est un faible dont l’Occident a peur.

Avez-vous personnellement reçu des menaces de mort ?
J’en ai tous les jours en réalité sur le terrain, ça ne me perturbe pas plus que ça. Face aux Russes ou aux Tchétchènes, ce sont de vraies menaces de mort en direct. Rien à voir avec celles que profèrent les mecs derrière leur clavier en mangeant une glace, sous prétexte que j’ai mis une bombe artificielle sur la tour Eiffel. Moi, j’ai les Tchétchènes qui me menacent en direct sur le front, c’est autre chose.

Quelle sortie de l’impasse imaginez-vous ?

Comment se sortir de ce cauchemar ? Personne ne peut répondre à cette questions. Même M. Poutine ne peut pas y répondre, il n’est pas sûr qu’il sache lui-même où il va. C’est un ours blessé qui vacille. Un seul homme qui met à mal le monde entier. Je n’ai pas de réponse et personne n’en a, mais il y a une phrase extraite de L’art de la guerre de Sun Tsu. Elle dit ceci : « La guerre est semblable au feu, lorsqu’elle se prolonge, elle met en péril ceux qui l’ont provoquée. »
Alexandre Soljenitsyne, célèbre dissident et auteur de L’Archipel du goulag abordait en visionnaire les fractures qui s’annonçaient entre Russie et Ukraine. Il affirmait qu’il apparentait aux Ukrainiens seuls de choisir leur futur en cas de déchirement de l‘Union soviétique, et que Moscou devrait faire en quelque sorte amende honorable.
Celui qui veut vivre est condamné à l’espoir. C’est une phrase prononcée dans Shoah, le film documentaire de Claude Lanzmann (1985). Un des rescapés du train à bestiaux qui partait vers les camps avait été interrogé. On lui demandait pourquoi il ne s’était pas révolté. Et il répondait : celui qui veut vivre est condamné à l’espoir. On peut savoir par des bruits qu’on va finir ses jours dans une chambre à gaz. Mais tant qu’on n’est pas mort, il y a toujours l’espoir, même infime, que ce train infernal puisse dérailler…

Qu’est-ce qui vous a séduit le plus dans ce pays dont vous êtes tombé amoureux rapidement ?

C’est une population pleine d’enthousiasme, de fraîcheur. Les Ukrainiens ont un côté sportif souvent, un mode de vie assez sain. C’est un pays jeune aussi, dans le sens où il a acquis son indépendance très récemment. En émane une belle vitalité. C’est un pays magnifique qui a la force de sa jeunesse, a une culture puissante aussi, et un côté slave joyeux, avenant. Les Ukrainiens cultivent les valeurs de l’amitié, de la famille. C’est un pays qui est ouvert. L’égalité des genres, des sexes n’est plus un débat. Le communisme a amené le droit de vote des femmes et toutes ces notions fondamentales. Ils ont un siècle d’avance sur certains de nos débats. Le pays est aujourd’hui, sur les questions sociétales en général, nettement plus à la pointe que la Russie. Il y a un monde de différence.

Vitaliia Barco avec Olias, dans la cour des bureaux de la société d’Olias Barco à Bruxelles, Wild Tribe Films. ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Vitaliia rencontre les femmes-soldats

Longiligne, cheveux de jais nattés et garnis d’un ruban rose. Blouse à motifs slaves. Jupe crayon. Derrière la féminité assumée, une sacrée détermination. Vitaliia Barco, psychologue de formation, réalise un documentaire sur les femmes-soldats. Elle brosse les portraits de ces combattantes qui sont légion dans l’armée ukrainienne. Elles sont de 18 à plus de 60 ans. Ont de profils académiques ou bucoliques. Vitaliia a son pays dans la peau et elle combat l’ennemi russe – entendons non pas le peuple russe, précise-t-elle d’entrée de jeu, mais les directives du chef de guerre maudit. Poutine « ce serpent ». « L’armée valide les photos. Le documentaire ne peut être montré en amont de sa sorite officielle, même par bribes. Il s’agit de garder le secret quant aux positions de l’armée ukrainienne,

Les anecdotes fleurissent, racontées par Vitaliia, relayée par Olias. Entre deux récits, ils nous montrent les dernières « memes », ces vidéos humoristiques créées par les Ukrainiens pour prendre un peu de recul et dénoncer l’absurdité de ce que « Vlad le terrible » nomme « l’opération militaire ».

Ces familles russo-ukrainiennes déchirées par la guerre

Cette guerre qui fait couler le sang des deux côtés du front, ce conflit bâti sur un « casus belli » ou l’autre, gonflé ou ciselé par la propagande russe, brise les familles. Le conflit, comme beaucoup d’autres, détruit deux pays, le monde aussi, et puis avant tout, en son cœur même, détruit les fratries. « Cette propagande fait mouche », insiste Vitaliia Barco, « auprès des classes sociales moins éduquées en Russie. Ceux qui vivent loin des grandes métropoles aussi. Je connais de nombreuses personnes en Ukraine qui ont de la famille russe. Des personnes qui, lorsqu’elle racontent à leurs parents par exemple, qu’elles ont échappé à un tir d’obus et vivent terrées dans leur cave, ou même qui expliquent avoir été blessés lors d’un bombardement, n’obtiennent à l’autre bout de la ligne que scepticisme et incrédulité. Ou plus simplement du déni. « Ce que tu dis n’est pas vrai », répondait récemment une mère russe à sa fille terrée dans un abri en Ukraine. C’est de la propagande de Zelensky. »

Des familles entières se déchirent ainsi autour de la guerre en Ukraine. « Je connais le cas de jeunes filles issues de familles mixtes, russo-ukrainiennes. Elles sont prises sous les bombes à Marioupol, sans nourriture ni eau. Lorsqu’elles appellent leur mère en Russie, celles-ci nient leur situation, prétendent que le conflit est inventé de toutes pièces. Certaines ne parlent plus à leurs parents. Le dialogue parfois se rompt et c’est tragique. »

Vitaliia confirme par ailleurs que les soldats russes pillent les magasins, brisent les vitres pour s’emparer de tout ce qui peut ressembler à du rêve. « Pour eux, l’Ukraine c’est une forme d’eldorado. Les femmes demandent à leurs époux soldats russes de leur ramener coûte que coûte du parfum. Ils peuvent briser des vitrines et commettre le pire pour se servir… » Ce n’est là évidemment, rappelle-t-elle eu substance, qu’un des aspects noirs de l’invasion barbare.

Article publié dans l’édition belge de Paris Match du 14 avril 2022.

CIM Internet