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Le courage de Sophie Wilmès confrontée à une autre tempête : le cancer de son mari

Le mari de Sophie Wilmès a un cancer du cerveau.

« La vie prend parfois et malheureusement des tournants douloureux. » Il y a quelques jours, le monde de Sophie Wilmès s’écroule. Elle fait part de sa douleur : son époux Christopher Stone (63 ans) souffre d’un cancer agressif du cerveau. Ils étaient heureux. Elle vivait une trajectoire politique d’exception et lui a toujours été son parfait complément. | © DR

Société

Pour soutenir son mari dans son combat contre le cancer, la ministre des Affaires étrangères et vice-Première ministre met sa carrière entre parenthèses. Cette épreuve est un choc pour les Belges, qui vouent beaucoup d’affection à Sophie Wilmès depuis son rôle de capitaine humain à la barre du navire Belgique, plongé dans la tempête du Covid. Mais face à l’intransigeance du destin, il n’y a, aujourd’hui, plus une ministre. Juste une femme.

 

Elle aurait pu s’absenter sans communiquer, disparaître sans trop d’explications. Comme d’autres. Se réfugier derrière quelques mots secs. Finalement, ne pas s’adresser à cette population qui a appris à l’aimer. Mais ça, ce n’est pas Sophie Wilmès. La capitaine courage d’hier – il en faut aussi pour évoquer sa souffrance personnelle – s’est adressée aux gens comme si elle n’avait rien oublié.

Sa façon de faire est d’autant plus forte qu’elle a toujours eu comme principe absolu de protéger sa vie privée. « La maladie », révèle-t-elle, « s’est invitée brusquement dans nos vies et, en particulier, dans celle de mon mari, Christopher, qui doit entamer, comme beaucoup trop d’hommes, de femmes et même d’enfants, son combat contre un cancer agressif du cerveau. Cette difficile épreuve n’est pas sans conséquence pour ma famille et donc sur mon rôle au sein du gouvernement belge. Être ministre exige rigueur, disponibilité et un engagement total qui ne me permettraient pas d’apporter l’aide et le réconfort dont Christopher et nos enfants auront besoin durant cette période difficile. Je souhaite être présente auprès de lui comme il l’a toujours été pour nous et mener ce combat avec lui et nos enfants. C’est pourquoi, en parfaite concertation avec le Premier ministre et mon parti, j’ai pris la décision de me mettre immédiatement en congé de mes fonctions ministérielles actuelles, sans indemnité. Ceci nous donne la capacité d’envisager pleinement notre situation d’ici le courant de l’été. » Et d’ajouter, comme elle l’a fait à chaque conférence de presse lors de la pandémie : « Prenez soin de vous. »

On lit la douleur à chaque ligne de son message. Cette femme qui, pendant des mois, a montré humanité, empathie et sensibilité face aux ravages du Covid n’a donc pas changé ? Sophie a toujours fait passer l’humain au premier plan. Il y a peu, malgré un emploi du temps surchargé et la fatigue, elle avait tenu à assister, dans les locaux d’IPM qui édite Paris Match Belgique, au lancement du livre « États d’âme » de Francis Van de Woestyne, le journaliste dont le jeune fils est tragiquement décédé en novembre 2016. Elle est venue sans faire de bruit. Juste par amitié. Oui, effectivement, elle n’oublie pas.

Des phrases nous reviennent aujourd’hui. Certaines plutôt drôles et d’autres devenues terriblement cruelles à travers le prisme de l’épreuve qu’elle affronte. À l’été 2020, Paris Match lui avait consacré un premier portrait. Le titre l’avait fait rire : « La femme de l’année est une Première ministre en baskets. » Elle s’était effectivement montrée au photographe de La Libre Belgique au bout d’un chemin de campagne, le brin de blé à la bouche et les baskets aux pieds. Du jamais vu pour une politique à la tête de l’État.

Il y a des phrases qui résonnent brutalement à la lumière des événements. Sophie ne mérite pas cette cruelle ironie de la vie. Pas elle !

Entre nous, le succès de la série TV « Borgen », l’histoire d’une Première ministre qui pense tant à servir les citoyens qu’elle ne voit pas sa vie privée partir en lambeaux, avait été une première façon de briser sa carapace. Car Sophie ne donne pas sa confiance facilement. Elle préfère être imperméable d’entrée, peut-être même froide, et analyser, peser, juger.

« À vrai dire », avait-elle finalement lâché, « il ne faut pas être Premier ministre pour avoir parfois du mal à gérer les équilibres entre les différentes sphères de notre vie. C’est une équation complexe. Je pense notamment à tous ces parents qui ont un emploi et doivent jongler avec leurs obligations. Ce qui est certain, c’est qu’une vie de couple ou une vie de famille ne se réussit jamais seul. Chacun doit y mettre sincèrement du sien. Les parents. Les enfants. Et, avec tout ça, il faut quand même avoir un peu de chance. Je dois reconnaître que j’en ai beaucoup. Pourvu que ça dure. »

Cruel. Pas elle ! Elle ne mérite pas cette brutale ironie de la vie. Car la chance qu’elle évoquait dans cette confidence, c’est lui : Christopher Stone, un Australien originaire de Tasmanie qui a fait de la Belgique sa deuxième patrie. Selon RTL, « Christopher Stone œuvre à la tête d’une société publicitaire. Il a été joueur de football dans les années 70-80. C’est dans le cadre de ses fonctions professionnelles qu’il a été amené à s’installer en Europe au début des années 90, d’abord au Royaume-Uni, puis en Belgique. »

 

Sophie Wilmès, ex-première ministre belge, et son mari Christopher Stone
Aux Affaires étrangères et avec son époux Christopher. « C’est quoi le bonheur ?
Tout et rien à la fois. C’est trouver et maintenir l’équilibre entre tous nos besoins,
l’harmonie entre toutes les facettes de notre être. » ©DR

Depuis toujours, pour Sophie, il est son roc, celui sans lequel elle n’aurait peut-être pas pu embrasser le destin politique qui est le sien. Ils vivent ensemble depuis 2009. « Christopher avait un petit garçon dans son sac à dos. Et ensemble, nous avons eu trois filles », aime-t-elle raconter. À Pascal Vrebos qui lui demandait ce qu’elle dirait à Sophie Wilmès enfant si elle la rencontrait, elle répondit : « Je lui dirais : “Un jour, tu rencontreras un Australien. Garde bien ton attention sur lui, car c’est un chic type.” »

Protégeant jalousement sa vie privée, elle avait également fait une exception pour Francis Van de Woestyne, expliquant : « Nous vivons toujours tous les six ensemble. Un vrai bonheur. Mes enfants sont élevés dans trois langues. Nous parlons anglais à la maison. Moi, je leur parle en français. Les filles ont fait leurs primaires en néerlandais. Avant, c’était moi qui faisais tourner toutes les assiettes, je gérais le ménage, je réparais les robinets, même si l’on partageait déjà les tâches. Quand je suis devenue ministre, mon mari a pris le relais. On s’est toujours beaucoup soutenus mutuellement. Je ne m’attendais pas du tout à faire une telle carrière. Charles Michel m’a demandé de venir chez lui un dimanche matin et m’a proposé de succéder à Hervé Jamar, ministre du Budget. J’ai demandé un délai de réflexion, je voulais en discuter en famille. Charles m’a dit : “Tu as deux heures.” Mon mari et moi savions que ce serait un grand changement. Nous étions intéressés, mais aussi conscients du danger pour notre bel équilibre. Nous avons choisi, ensemble, d’accepter. Tout en nous disant que si ça n’allait pas, on arrêterait. »

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Flash-back encore. Quelques mois après sa prise de fonction comme ministre des Affaires étrangères, nous la retrouvons. L’interview est un peu houleuse. On évoque avec elle la Russie (c’était avant la guerre en Ukraine), la Turquie, Donald Trump et d’autres. Le « jeu », aussi, de certains politiques belges. Ses réponses « diplomatiques » ne nous conviennent pas. Elle se cabre, se défend, se révolte. « Non, non et non ! Des sensibilités sont différentes et je peux l’admettre. Je comprends la frustration, je la partage, mais ce n’est pas pour autant qu’il faille tirer de mauvaises conclusions. Oui, certaines choses ne vont pas assez vite et il faut continuer à travailler. Ça, c’est une vérité ! Mais affirmer que les politiques se cachent derrière leur stylo pour ne pas prendre leurs responsabilités n’est pas correct. Tout le monde a le droit à la critique, c’est même un sport national en Belgique. C’est très bien et cela renforce la démocratie. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. » Elle s’adoucira finalement. « On peut être forte et sensible à la fois », justifie-t-elle.

Comme rassurée, elle-même évoque alors son jardin secret. « J’adore prendre mon vélo et partir me balader parce que j’aime me lâcher dans la nature. Ça aide mon corps après ce que j’ai vécu (elle a contracté le Covid, NDLR) et prolonge la revalidation. Parfois, mon mari m’accompagne, uniquement pour me faire plaisir. Parce que c’est un grand sportif : il me lâche dès qu’il appuie sur les pédales ! »

Elle riait. Telle est restée Sophie Wilmès, sans épi de blé en main mais la main sur le cœur. Un caractère entier n’empêche pas l’empathie. « Je me souviendrai toujours du soutien de la population quand j’ai été malade. Et ce n’est pas du blabla. Je n’ai pas changé, mais je ne peux pas oublier ce que les gens vivent et ce que j’ai vécu », dit-elle encore.

Si elle avait su.

 

Sophie Wilmès dont le mari souffre d'un cancer du cerveau
©AP Photo/Olivier Matthys

En expliquant sa décision de mise en retrait, elle a posé un acte fort dans un milieu politique chaque jour décrié, chaque jour malmené par l’ambition, l’égoïsme, la recherche du coup d’éclat. Sa décision n’en est pas un. Sophie Wilmès est tout le contraire de son chef de parti, qui a récemment brisé le cordon sanitaire avec l’extrême droite. Cette femme est droite. Et sans extrême.

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Aujourd’hui, les messages qui lui parviennent ne sont qu’un juste retour des choses. « Je suis très sensible à la douleur de l’autre. Cela me touche énormément, me mobilise. La période est dure, pas pour moi, mais je vois les gens en souffrance », disait-elle. « Le pouvoir est une notion très relative. Plus je gravis les échelons, plus j’ai le sentiment d’être isolée. Quand on se retrouve chef d’équipe, le poids sur les épaules devient lourd. (…) C’est quoi le bonheur ? Tout et rien à la fois. C’est trouver et maintenir l’équilibre entre tous nos besoins, l’harmonie entre toutes les facettes de notre être. »

Tellement vrai. Face à l’intransigeance du destin, il n’y a désormais plus de ministre. Juste une femme. Avec sa volonté et ses peurs. Avec son courage et son cœur. Comme beaucoup d’autres qui luttent dans l’ombre et ne s’appellent pas Sophie Wilmès. Et si elle était un phare exemplaire dans la nuit de ceux qui souffrent ? Oui, c’est ça, Madame : vous êtes exemplaire.

 

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