Paris Match Belgique

La Colombie voit revenir ses enfants soldats engagés dans les FARC

Le nombre précis de mineurs enrôlé dans les FARC est inconnu. | © AFP PHOTO / RAUL ARBOLEDA

Société

En Colombie, des enfants soldats choisissent de quitter les FARC et de revenir dans les rangs de la société au lendemain d’un demi-siècle de guerre civile.

 

Il faut grimper une fameuse côte, comme il y a tant à Medellin, en Colombie. À la grille, il faut montrer patte blanche et, enfin, entrer au « CAPRE »: il y a là plein de jeunes, on dirait un pensionnat. L’une d’entre eux s’approche, elle a de longs cheveux, elle rit, elle a de l’allure. Elle hésite un peu et puis elle donne un drôle de double prénom : il y a son prénom, le vrai, et l’autre, celui d’emprunt, qui lui garantit anonymat et sécurité. Elle s’est enfuie du groupe armé dans lequel elle combattait.

Elle s’est retrouvée au CAPRE, un projet encadré par des laïcs et impulsé par les Pères salésiens, des religieux à la vocation sociale et éducative. Autour elle, il y a d’autres jeunes qui avaient rejoint un groupe armé (les FARC ou l’ELN) ou une bande criminelle, et s’en sont désolidarisés au péril de leur vie. Avec le processus de paix, dont l’accord a été signé en décembre 2016, de jeunes soldats quittent désormais la FARC à la lueur du jour et, toujours, de leur plein gré.

Le 1er décembre 2016, le président de la Colombie, Juan Manuel Santos, et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) signent finalement un accord de paix. Avec lui, une guerre civile de 52 ans prend fin. Elle a fait, estime-t-on, 220 000 morts, 60 000 disparus, et près de sept millions de déplacés. Désormais les FARC se rassemblent dans 26 « zones de concentration », rendent les armes et s’apprêtent à prendre part à la vie politique. « Ce qu’il y a de plus émouvant, c’est de voir la concrétisation du processus de paix, après tellement d’années de négociations », confie Paula Gaviria. C’est elle, la conseillère présidentielle aux droits de l’homme, qui coordonne la sortie des mineur(e)s d’âge des rangs des FARC. Entre septembre 2016 et mars 2017, 76 de ces jeunes ont choisi de se détacher de leur groupe armé et ont rejoint l’un des dix « lieux de transition », sous l’égide des Nations unies et de la Croix-rouge.

©AFP PHOTO / RAUL ARBOLEDA – Le président Juan Manuel Santos et le leader des FARC Rodrigo Londono Echeverri.

« Le passage des mineur(e)s à l’un des ‘lieux de transition’ depuis l’une des 26 ‘zones de concentration’ prend du temps », raconte Paula Gaviria, qui tente d’assister à chaque sortie de mineur(e)s. « C’est une fameuse logistique, il faut trois ou quatre jours pour atteindre chaque lieu, en hélicoptère, en voiture ou à bord d’un petit bateau ». Et il n’y a pas que la logistique qui prenne du temps : « il y a des journées de sensibilisation. Lors des ateliers avec les jeunes, on leur explique le processus de rétablissement de leurs droits. Nous voulons que chacun puisse sortir de là à son rythme et pose toutes les questions qui le taraudent ».

À quoi pense un adolescent qui quitte la guerrilla?

Ce ne sont pas les questions qui manquent : « Ces mineur(e)s sont toujours un peu perdus, dans l’expectative », raconte Paula Gaviria. « Des questions, ils en ont : ils sortent, et ils ne savent pas ce qui les attend au-delà de la FARC. Ils ont peur d’être stigmatisés, ils ont peur que les relations avec leur famille s’avèrent difficiles. Ils ont un manque de confiance historique vis-à-vis de l’état colombien ». Manque de confiance, peut-être, mais grandes espérances également : « Ils ont de grandes attentes au niveau des études. Ils sont impatients. Ils veulent une réponse rapide de l’État ».

©AFP PHOTO / RAUL ARBOLEDA

Combien sont-ils au sein des FARC avec ces doutes et ces espérances ? Combien veulent encore en sortir ? Pas un mot. Paula Gaviria insiste : « tout cela doit progresser dans la plus grande confidentialité ». Et, sans doute, avec la plus grande ouverture d’esprit : « on apprend, au fur et à mesure des mois, à peaufiner notre programme ». Le gouvernement colombien n’a en effet pas de mode d’emploi testé et approuvé pour ouvrir sa société civile à de jeunes soldats qui l’ont combattue, après un demi-siècle de violences.

Le menu du gouvernement pour ses enfants soldats

« Depuis septembre, on apprend peu à peu », confesse Paula Gaviria, et sur tous les sujets : « on reçoit les jeunes avec un bon sancocho (sorte de pot-au-feu), c’est traditionnel, c’est nourrissant, et les jeunes voient qu’un bon repas, ce n’est pas seulement un repas avec de la farine. Ils apprennent aussi à manger certains fruits ».

Il n’y a pas que du sancocho au menu des ex-mineur(e)s des FARC. À un premier niveau, le gouvernement travaille au rétablissement de leurs droits, à une identité et à une famille. « La communication avec la famille [d’anciens enfants-soldats] est essentielle », appuie James Areiza, fort de ses années d’expérience au sein du CAPRE. « Quand ils arrivent chez nous, ils veulent souvent renouer avec leur famille. Et là, on fait tout un travail pour la localiser ». Paula Gaviria raconte qu’« on est face à des populations très vulnérables, où les opportunités sont rares ». Ces familles croyaient parfois leur enfant perdu à jamais.

©AFP PHOTO / RAUL ARBOLEDA – Les FARC construisent des maisons dans le centre de transition de Colinas.

Les enfants soldats ont aussi besoin d’un rétablissement psycho-social. James Areiza est bien placé pour le savoir, lui qui a vu passer au CAPRE des générations de jeunes de la FARC et d’ailleurs : « ces enfants ont dû se mettre à penser en adultes. Ils ont vécu la guerre, beaucoup de choses. Ils ont un choc mental. Ils ont besoin d’une attention médicale et psychosociale ». Ces enfants étaient des soldats, ils en ont les blessures physiques et morales.

Le troisième et dernier volet du processus vise à la réintégration économique, sociale, politique des ex-combattant(e)s. Celle-ci passe entre autres, par leur préparation au marché du travail. Ainsi, les mineur(e)s qui sortent de la FARC « ont des attentes extrêmement élevées en ce qui concerne les études. Beaucoup ont seulement atteint la quatrième ou cinquième année de primaire, d’autres n’ont jamais vraiment été scolarisés » , raconte Paula Gaviria.

D’ailleurs, au CAPRE, on voit un grand gars musclé et tatoué se pencher sur une carte muette de Colombie. De la pointe du crayon, il note les provinces de la Colombie. Ni lui ni son éducatrice ne lèvent le nez : ils ont encore du boulot.

Valoriser l’expérience

Certains sortent de la guerrilla avec une idée derrière la tête. L’une des ex-combattantes raconte à Paula Gaviria avoir soigné les autres dans la guerrilla, participé à des opérations, même. Elle se verrait bien infirmière. « Et pourquoi pas chirurgienne ? », suggère Paula Gaviria, à l’écoute de son parcours. Depuis, la jeune fille s’est en effet inscrite pour suivre une mise à niveau dans ce but.

L’expérience de la guerrilla compte, aux yeux de Paula Gaviria aussi : « on ne peut pas voir ces jeunes comme des gens sans identité propre, sans expérience. Ce ne sont pas seulement des victimes du recrutement, qui ont été dépouillées de leurs droits. Ces mineur(e)s se sont aussi réalisé(e)s. Ils ont acquis une certaine expérience. Ils ont gagné en maturité, ils ont acquis de la discipline, de l’ordre. Là d’où ils viennent, chacun est responsable de lui-même. En même temps, ils ont appris à collaborer, à organiser entre eux des tours de garde, de veille, de cuisine. C’est important qu’ils ne perdent pas cette capacité à travailler ensemble. Et puis tous ces jeunes ont aussi un passé familial, personnel, avant le passage par les rangs de l’armée. L’état doit pouvoir tirer parti de tout cela, le valoriser ».

©AFP PHOTO / RAUL ARBOLEDA

Sortant de la guerrilla, les jeunes ont parfois laissé derrière eux un(e) amoureux(se) – sans savoir s’ils pourraient se revoir. Parce que la guerrilla est aussi un lieu de relations affectives, amoureuses, sexuelles. « Évidemment », insiste James Areiza. « Ici aussi, au CAPRE, ils se draguent, comme toute personne de leur âge. Les garçons apprennent à faire attention à leur présentation. Les filles retrouvent un espace où être féminines, après avoir été mises au rythme des hommes dans la guerrilla ».

Face à Monsieur et Madame Tout-le-monde

Avec tout ce bagage, ces mineur(e)s ex-combattant(e)s affrontent la société à laquelle ils ont fait la guerre. Toute une frange de la population a regretté l’accord de paix, qui aurait été trop tendre avec les FARC. Mais, surtout, les Colombiens sont las de la violence et veulent tourner la page.

Paula Gaviria nuance le tout : « il ya toujours un risque que les personnes qui rendent les armes maintenant soient toujours perçues comme des combattant(e)s. Mais bon, il y a eu des avancées. On a travaillé à sensibiliser les gens au fait que ces personnes étaient aussi des victimes. Il reste encore du travail. Il faut les accueillir, leur tendre la main et traiter de tout cela avec grande confidentialité ».

James Areiza rappelle qu’« ils ne sortent pas avec une pancarte qui dit ‘je sors de la guerrilla’. Au début, ils peuvent se sentir rejetés mais ils sont vus comme des gens qui en veulent, qui ont beaucoup de potentiel ». James Areiza sait de quoi il parle, il a vu ses pupilles prendre leur place dans la société, sur le marché du travail colombien. Il en tire un message positif, mais il ne se prononce pas pour les enfants qui sont sortis depuis septembre 2016 : « ils ne sont pas encore assez avancés dans leur chemin de vie ».

Toute jeune qu’elle soit, l’expérience colombienne, celle d’un État qui s’organise face aux enfants d’une guerre civile, est déjà porteuse d’enseignements. En fait, c’est un laboratoire grandeur nature pour beaucoup d’autres pays qui pourraient voir leurs enfants soldats, un jour ou l’autre, rejoindre les rangs de la société.

CIM Internet