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Nuisances, pollution, fausses idées reçues : les éoliennes sont-elles dangereuses ?

Une enquête mentionne les nuisances sonores, en faisant référence à des études de la Nasa sur les infrasons produits par les éoliennes et non entendus par l’humain. Les éoliennes seraient responsables d’un état d’anxiété et de vertiges chez les personnes vivant à proximité. | © Ivo Hendrikx / Isopix

Société

Partout en Wallonie, elles poussent comme des champignons… qui ne sont pas au goût de certains riverains. Pour d’autres, on leur fait un mauvais procès et sans éoliennes, il n’y aurait point de salut énergétique. En attendant, la colère gronde et les plaintes s’accumulent.

Ingénieur électromécanicien de formation, Damien Ernst est professeur titulaire en électromécanique à l’Université de Liège et professeur invité à Telecom Paris. Spécialisé dans les questions énergétiques, il dirige également le laboratoire de recherche dédié aux réseaux électriques intelligents.

Paris Match. Comprenez-vous le débat qui divise actuellement partisans et adversaires des éoliennes ?
Damien Ernst. Pour les éoliennes onshore, je peux le concevoir. Pas pour les éoliennes offshore installées en mer. Ces dernières ont même un effet bénéfique sur les écosystèmes marins. Au fond de l’eau, les piliers représentent une niche écologique providentielle dont profitent tout à la fois les algues, les coquillages et les crustacés. La présence des éoliennes sur terre est par contre plus controversée, d’abord parce que les gens n’aiment pas les voir. Elles génèrent également un problème de bruit relatif. La législation actuelle obligeant les promoteurs à respecter une distance de 400 mètres par rapport aux habitations les plus proches, on n’entend quasiment plus rien. Les premières générations d’éoliennes bénéficiaient d’un cadre législatif plus permissif et, dans ces conditions, il pouvait y avoir des nuisances sonores, comme un ronflement saccadé lié à la vitesse de la rotation des pales. Moi qui ai visité beaucoup de parcs éoliens, je peux vous assurer que le long des autoroutes, leur bruit est parfaitement couvert par celui des voitures.

Alors, pourquoi ne se contente-t-on pas de les placer systématiquement au bord des autoroutes plutôt qu’à proximité des habitations ou au beau milieu de la campagne, comme dans la région d’Hannut, par exemple, où elles défigurent complètement le paysage ? Il faut bien le reconnaître, la Hesbaye est pilonnée par les éoliennes et visuellement ravagée. Et elle n’est pas la seule !
On pense volontiers que la transition énergétique se résume à placer quelques panneaux photovoltaïques et quelques éoliennes. Or, rien que pour remplacer les trois unités nucléaires de Tihange, il faudrait 3 000 éoliennes. Et si la Belgique voulait assurer sa consommation énergétique annuelle de 460 TWh exclusivement au moyen d’éoliennes, il en faudrait 60 000. C’est ça, le vrai problème ! La Belgique manque tout simplement de place. Pour vous donner un ordre d’idées, sur l’autoroute Liège-Bruxelles, on dénombre environ une quarantaine d’éoliennes, pas davantage. Il est impossible de couvrir nos besoins énergétiques avec du renouvelable collecté uniquement en Belgique.

Une enquête mentionne les nuisances sonores, en faisant référence à des études de la Nasa sur les infrasons produits par les éoliennes et non entendus par l’humain. Elle assure notamment que les éoliennes seraient responsables d’un état d’anxiété et de vertiges chez les personnes vivant à proximité des parcs éoliens. Que répondez-vous ?
On sait en effet que les éoliennes génèrent des infrasons et des fréquences sonores spécifiques. On sait aussi qu’il y a des interférences avec les populations de chauve-souris, raison pour laquelle des machines sont mises à l’arrêt durant la période de reproduction de ces animaux. Des études environnementales très poussées indiquent également qu’il y a un risque d’interaction avec les oiseaux, une des raisons pour lesquelles on ne peut pas installer de moulins aux abords des forêts, sauf celles à basse diversité, comme les forêts de résineux. Mais quand on me parle de problèmes de santé humaine, j’ai du mal à croire que les infrasons puissent avoir des répercussions comme celles que vous rapportez. Je peux par contre imaginer que certaines personnes confrontées à une éolienne fassent une fixation et que celle-ci suscite un phénomène d’anxiété. Il est concevable que le changement dans leur paysage visuel puisse passablement les perturber.

Une autre étude de 2006 va encore plus loin et précise que « l’impact sonore des parcs éoliens est comparable à celui des aéroports, des infrastructures de transports ou des usines, et peut provoquer des nausées, des migraines, des troubles du sommeil, de la tachycardie, des acouphènes, voire des vomissements ». Quid ?
Là, je crois qu’on y va un peu fort ! À 400 mètres de distance, quand on est au jardin pour faire son barbecue, il est vrai que si l’on tend l’oreille, on capte un bruit qui serait comparable à celui d’une voiture dans le lointain. Mais dès qu’on rentre chez soi, on n’entend plus rien.

On a quand même le droit de profiter de son jardin…
Bien sûr, mais on est loin du cas du riverain habitant non loin d’un aéroport, soumis au bruit des décollages et des atterrissages des avions. Au niveau des nuisances sonores, ce n’est pas le même type de problème.

 

« On pense volontiers que la transition énergétique se résume à placer quelques panneaux photovoltaïques et quelques éoliennes. Or, rien que pour remplacer les trois unités nucléaires de Tihange, il faudrait 3 000 éoliennes. C’est ça, le vrai problème ! » ©GILLES BASSIGNAC/JDD/SIPA

Les éoliennes polluent-elles ?
Oui, elles polluent. Les panneaux solaires également, il ne faut pas s’en cacher. Elles nécessitent beaucoup de matières premières dont l’extraction pollue. Dans une éolienne, on trouve de l’acier, de la néodyne qui permet la fabrication des aimants, du cuivre, de l’aluminium, sans oublier les fondations, qui nécessitent des milliers de mètres cubes de béton armé. Vous avez aussi des résines et des matériaux composites utilisés pour la fabrication des pales et qui ne se dégradent pas.

La rumeur prétend que lorsqu’elles sont démontées après vingt-cinq ans de bons et loyaux services, on ne s’embarrasse pas de détails : on creuse un trou et on enterre l’éolienne telle quelle.
Ce n’est pas tout à fait exact. La colonne est recyclée, les métaux aussi. Quant aux pales, on les enterre dans des endroits spécifiques prêts à accueillir des déchets industriels de ce type. Par contre, le socle en béton est effectivement recouvert de terre à l’emplacement où il se trouve.

Beaucoup de citoyens directement concernés disent : « Vous ne savez pas quel enfer cela représente de vivre à proximité d’une éolienne. » Vous comprenez leurs doléances ? Quelles sont réellement les nuisances objectivement rencontrées ?
Tout dépend de la génération d’éoliennes dont il s’agit. La législation s’est considérablement durcie pour les nouveaux parcs. Avant, c’était un peu le Far West au niveau des distances et les éoliennes étaient singulièrement plus bruyantes, alors qu’aujourd’hui, il y a des normes sonores rigoureuses à respecter. Il existe même des aménagements spécifiques pour certaines d’entre elles : leurs pales sont équipées d’une sorte de peigne pour éviter la formation de régimes turbulents qui peuvent conduire à des niveaux sonores assez élevés.

En termes de bénéfices et de retours sur investissement, on se pose aussi des questions. Fabricants, installateurs, propriétaires du site, qui empoche quoi ? Les bénéfices sont-ils aussi faramineux qu’on le prétend, notamment pour le fermier qui accepte qu’on en installe sur ses terres ?
Pour le fermier, c’est effectivement un bon deal. Le record, c’est 60 000 euros par an et par éolienne. Je l’ai constaté moi-même. Pour les deux autres acteurs, le fabricant et le développeur du projet éolien, c’est plus nuancé. Le développeur se trouve dans un marché compétitif et c’est la croix et la bannière pour obtenir les permis. Le fabricant fait sa petite marge, un peu comme un vendeur de voitures, et beaucoup se retrouvent coincés et perdent de l’argent, car le prix de départ peut considérablement évoluer en ces temps inflationnistes. Mais revenons un instant au développeur. Après ce qui s’apparente pour lui à un chemin de croix pour obtenir son permis, il peut compter sur deux sources de revenus : vendre son électricité sur les marchés de gros en réalisant une opération juteuse par les temps qui courent et, par ailleurs, toucher des subsides. Donc, pour lui, c’est très rentable, surtout avec les prix de l’électricité tels qu’on les connaît : en trois ou quatre ans, il a payé son parc, qui lui coûte entre trois et cinq millions d’euros par éolienne installée.

En revanche, les bénéfices que retire la Belgique de l’éolien ont-ils un sens ? Autrement dit, le jeu en vaut-il la chandelle ?
Le prix de l’éolien offshore doit tourner autour de 70 euros par MWh et le prix du marché est actuellement de 200 euros par MWh. Financièrement, cela vaut donc le coup, même si d’un point de vue environnemental, la filière n’est pas parfaite. Et je comprends la réaction des gens qui ne veulent pas d’éoliennes près de chez eux, même s’il y a là une forte part d’irrationnel. De plus, il faut reconnaître que la filière de construction d’éoliennes pollue, comme je l’ai déjà dit. Elle doit arriver à des taux de recyclabilité plus élevés, au moins 95 %. Or, on en est loin !

 

Stop au nucléaire ? « La vérité, c’est qu’on ne peut pas encore s’en passer, idem pour les énergies fossiles », répond Damien Ernst. « On a trompé la population en essayant de lui faire croire que le défi était facile à relever. En Europe, on a mené une politique énergétique de bisounours. On n’a rien compris ! » ©Photo by Ana Fernandez / SOPA Images/Sipa USA

Voyons le problème sous un autre angle : accepteriez-vous qu’on place une éolienne à proximité de votre habitation ?
Cela dépend de ce qu’on entend par proximité. À 20 mètres, personne n’en veut, à juste titre. Mais dès lors que la distance de 400 mètres et les règles environnementales sont respectées, cela ne me dérange pas. Bon, cela dit, j’habite en appartement, à Liège, en face de Belle-Île. À 400 mètres de chez moi, j’ai une centrale à gaz, et un chemin de fer à 250 mètres !

Ne risque-t-on pas de se retrouver dans des situations impossibles, avec des citoyens attaquant en justice et d’autres attaquant ceux qui attaquent, comme récemment en Wallonie ? La coopérative Émissions Zéro et le promoteur Eneco ont introduit chacun un recours au Conseil d’État contre le refus de permis pour le parc éolien de Bois-et-Borsu.
Les recours en justice sont les cauchemars des développeurs éoliens. Pour obtenir un permis, il faut dix ans. Bon nombre de dispositifs juridiques font que cela prend trop de temps. Dans le cas que vous évoquez, c’est le ministre Willy Borsu qui gère le dossier et peut ou non, in fine, délivrer le permis. Quelle que soit sa décision, on ne pourra que déplorer que tant d’énergie ait été dépensée, et je ne veux pas faire de mauvais jeu de mots ! Le boulot des développeurs est devenu un cauchemar. En Wallonie, ils sont tous déprimés et prêts à jeter l’éponge. Ils sont sans cesse à la merci de modifications de loi qui leur compliquent la tâche. Ils sont aussi limités dans la taille des éoliennes alors que, par exemple en Allemagne, la législation, plus coulante, permet d’installer des appareils plus grands et donc plus rentables que chez nous. Actuellement, le tableau en Belgique est le suivant : en Wallonie, on n’arrive plus à décrocher de permis et en Flandre, il n’y a plus de subsides pour cette activité. Les parcs éoliens qui sont construits à l’heure actuelle le sont sur base de permis accordés sous la législature précédente. Bientôt, il risque de ne plus y avoir de nouveaux parcs en construction, ou très peu. La Belgique va bien évidemment louper tous les objectifs qu’elle s’était fixée en matière de développement onshore.

Suite de l’affaire évoquée plus haut : « Nous n’acceptons pas cette décision », insiste le chargé de projet, « alors que nous devons tout mettre en œuvre pour sécuriser nos approvisionnements en énergie. Mais, surtout, nous sommes étonnés qu’aucune pondération des intérêts ne soit faite entre l’impact du projet et les bénéfices en termes de production d’énergie renouvelable. Devons-nous expliquer aux habitants de la Hesbaye, de l’Ardenne ou du pays de Herve que leur paysage est moins important que celui du Condroz ? Dans le document motivant le refus, le terme “paysages du vrai Condroz” à préserver est repris à 24 reprises (…) » Qu’en penser ?
Une part importante de la population rurale est contre les éoliennes installées dans leurs parages. C’est encore plus flagrant en France, où l’éolien est devenu un élément de clivage et où certains médias, de droite principalement, prennent ouvertement fait et cause pour les riverains concernés. Une partie du monde politique va dans le même sens. Marine Le Pen avait promis de démanteler toutes les éoliennes en France. En Belgique, les médias donnent rarement la parole aux antiéoliens. Que voulez-vous ? C’est ainsi. En France, le débat est plus ouvert, on discute plus franchement. Maintenant, pour en revenir au promoteur Eneco et au parc éolien de Bois-et-Borsu, il faut appeler un chat un chat : Eneco est hollandais et veut faire du business. Il a beaucoup dépensé en développements, a suivi les règles du jeu et se voit débouté en fin de parcours. J’ignore ce qui a motivé ce refus de la part des autorités publiques, mais la défense du paysage a sans doute été prise en compte.

Faut-il lutter contre les mentalités, informer pour vaincre les idées reçues, ou bien sommes-nous aux prises avec un gros problème de société qui ne se résoudra jamais… et qui risque de coûter cher politiquement, notamment au parti Ecolo ?
Il ne faut pas mentir aux gens et bien leur expliquer que 60 000 éoliennes en Belgique, ce n’est pas faisable. Il faudrait en placer partout, au Condroz et ailleurs. 100 % d’énergie renouvelable en Belgique, c’est du rêve, du pipeau ! La vérité, c’est qu’on ne peut pas encore se passer d’énergies fossiles ni de nucléaire. On a trompé la population en essayant de lui faire croire que le défi était facile à relever. Regardez certains pays d’Europe, notamment l’Allemagne, qui ont été trop prompts à vouloir sortir du nucléaire. On voit bien les conséquences avec les tensions actuelles. En Europe, on a mené une politique énergétique de bisounours. On n’a rien compris. Et maintenant, la population va devoir payer la facture parce qu’on s’est jeté tête baissée pour notre approvisionnement énergétique dans les bras de pays peu recommandables, dont principalement la Russie.

Selon vous, on va droit dans le mur ?
Mais on y est, dans le mur !

Comment faire machine arrière ?
Deux mesures urgentes : la première, faire le diagnostic de nos erreurs ; reconnaître qu’on est sorti trop tôt du nucléaire et qu’il aurait fallu continuer à exploiter plus d’énergies fossiles en Europe au lieu de les importer. La deuxi-ème, investir massivement dans le nucléaire et le renouvelable, mais aussi développer de nouveaux champs de pétrole en mer du Nord et, pourquoi pas, lever le tabou du gaz de schiste en Europe. De toute façon, on va en importer des quantités phénoménales des États-Unis ! Mais quelles que soient les actions prises, la situation va être très difficile, car on ne corrige pas en quelques mois des années d’errance en matière de politique énergétique.

En clair, quel scénario envisagez-vous dans le cadre des tensions énergétiques actuelles avec la Russie ?
J’en vois deux : Poutine se fait dégager. Retrait des troupes russes, normalisation du marché énergétique ; on récupère le gaz et le pétrole russe, qui sont abondants. Les prix redeviennent acceptables. Autre scénario, celui du pire : l’Europe confirme son embargo sur le charbon, le pétrole et le gaz russes, ce qu’elle peut moralement difficilement éviter si la Russie ne se retire pas de l’Ukraine. Les Européens vont alors connaître une souffrance économique terrible, avec des fermetures d’entreprises et des citoyens asphyxiés financièrement face à des factures qui atteindront des sommets jamais envisagés. Toute la classe moyenne, c’est-à-dire celle qui perçoit un revenu mensuel net compris entre 1 500 et 3 000 euros, sera touchée de plein fouet. Elle peut s’attendre à devoir débourser 3 000 à 4 000 euros de plus pour ses factures énergétiques. Disons-le franchement : de telles sommes, c’est impayable pour ces gens-là.

 

 

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