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Un trafic d’ampleur mondiale qui finance la guerre et le terrorisme dans lequel la Belgique joue un rôle

Dans l’une des salles principales du musée de Mossoul saccagé et pillé par Daech en 2015, son directeur, Zaid Ghazi Saadallah, adopte une posture parabolique pour figurer son désarroi. | © Roger Job

Société

The Docket, une initiative de la Fondation Clooney pour la Justice, a fourni les preuves recueillies aux cours de ses investigations aux autorités judiciaires spécialisées en Europe et aux Etats-Unis.

L’onde de choc déclenchée par la mise en examen pour complicité d’escroquerie et blanchiment de l’ancien président du Louvre, Jean-Luc Martinez, suspecté d’être impliqué dans un vaste réseau de trafic d’antiquités, n’en finit pas de déferler sur les mondes de l’archéologie, de la muséologie et du prestigieux commerce d’art ancien.

Les soupçons qui pèsent sur lui sont à mettre en relation directe avec le démantèlement progressif d’une filière internationale, présumée avoir tiré profit des situations de guerre et de chaos consécutives aux printemps arabes, pour faire sortir de différents pays du Moyen-Orient des objets archéologiques pillés, puis blanchis et vendus illégalement en Europe et aux Etats-Unis. Cette filière se ramifie notamment en Belgique comme l’a révélé Paris Match.

C’est dans ce contexte qu’est rendu public aujourd’hui un rapport d’enquête qui devrait faire du bruit et alimenter les procédures judiciaires actuelles et à venir, relatives au trafic de biens culturels dont l’Unesco et d’autres organisations internationales s’accordent pour dire qu’il atteint une ampleur inégalée depuis la seconde guerre mondiale. Ce rapport, présenté à Washington, émane de The Docket, une initiative de la Fondation Clooney pour la justice, créée par George et Amal Clooney.

Le rapport intégral de l’enquête 

Pendant plus de deux ans, les investigations menées par The Docket ont visé les réseaux transnationaux responsables du pillage et de la contrebande de milliers d’artefacts en provenance du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. La conclusion est sans appel : le commerce illicite de ces objets finance dans ces régions les groupes armés, le terrorisme, les conflits et les crimes qui en découlent. « Le pillage d’antiquités est souvent considéré comme un crime sans victime, mais c’est loin d’être le cas », assure Anya Neistat, la directrice juridique de The Docket, qui a par ailleurs accordé une interview exclusive à Paris Match Belgique.

Cette vaste enquête vise à démanteler ces réseaux criminels et à traduire en justice non seulement les trafiquants, mais aussi les marchands européens et nord-américains qui ont sciemment participé au business illégal de ce qu’on appelle les « antiquités du sang ». Le rapport de The Docket s’appuie sur des centaines de témoignages, notamment ceux d’archéologues et de spécialistes du patrimoine culturel, de journalistes, de magistrats et d’enquêteurs, de décideurs politiques, d’universitaires, mais également celui de victimes issues des communautés touchées par le pillage et d’individus impliqués dans le trafic illicite.

L’équipe d’Anya Neistat a en outre effectué plusieurs missions en Syrie, en Irak, au Liban et en Turquie. Ces enquêtes de terrain ont été combinées à des recherches approfondies, entre autres l’analyse des médias sociaux et des images satellites, ainsi que l’examen de centaines de publications universitaires couvrant tous les aspects du commerce parallèle d’antiquités.

La Belgique sur la carte des circuits souterrains

Le rapport démontre que les antiquités pillées en Syrie, en Irak, en Libye et au Yémen arrivent sur les marchés occidentaux par le biais de réseaux complexes comprenant des contrebandiers, des marchands, des intermédiaires et des courtiers en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, dans les pays du Golfe, en Asie, en Europe de l’Est et dans la Corne de l’Afrique. En suivant ces itinéraires, The Docket a pu recueillir des informations mettant en évidence les liens entre d’importants marchands d’antiquités opérant en Europe et en Amérique du Nord et des sites razziés dans des zones de guerre. L’implication de la Belgique dans ces circuits souterrains est confirmée et documentée.

Les preuves ainsi recueillies ont été fournies aux services de police compétents en Europe et aux États-Unis. Cela devrait leur permettre de poursuivre les marchands d’antiquités pour des charges beaucoup plus lourdes, le cas échéant. Elles pourraient inclure la complicité de crimes de guerre et le financement du terrorisme.

The Docket dispose d’informations détaillées sur quantité de faits de pillage d’objets culturels perpétrés en Syrie, en Irak, en Libye et au Yémen au cours des conflits récents. Dans la plupart des cas, elle a pu établir quels groupes armés contrôlaient les sites au moment où ces razzias ont eu lieu.

« Le trafic continuera à financer les activités des groupes terroristes tant qu’il existera un marché international largement non réglementé pour les antiquités illicites, où les marchands opèrent en toute impunité », prévient Anya Neistat. « Seules des poursuites pénales qui dévoileraient le lien entre les marchands, les crimes de guerre et le terrorisme mettront un terme à ce commerce illégal, empêcheront de nouveaux pillages et la destruction du patrimoine culturel ».

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