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Inconscience et trahison : La vie brisée de Lucas Fortuna

Samedi 28 mai 2022 à Embourg. Lucas Fortuna et sa garde rapprochée, ceux qui veillent sur lui, pour qu’il résiste, dans la douleur physique et morale. Sa compagne Margot, ses parents Maria et Bruno, et Raoul, son petit chien. | © Ronald Dersin.

Société

Cette histoire tragique n’est pas seulement celle d’un accident de la route qui a brisé la vie de Lucas Fortuna, un jeune homme de 29 ans désormais lourdement handicapé, souffrant au quotidien d’insupportables douleurs neuropathiques. C’est aussi, plus encore, celle d’une trahison, d’un stratagème pour échapper à des poursuites mis en place par le responsable des faits. Un conducteur qui n’avait pas de permis, pas d’assurance… Un « ami » de la victime.

 

« L’accident, j’aurais pu le pardonner. Malgré le fait qu’il roulait beaucoup trop vite, qu’il n’avait pas écouté mes invitations à ralentir, qu’il m’avait caché qu’il ne disposait ni d’un permis, ni d’une assurance… Malgré tout, j’aurais pu le pardonner s’il avait fait preuve d’humanité à mon égard. S’il n’avait pas galvaudé mes chances de mieux m’en sortir en ne visant que ses seuls intérêts. Dans ce cas, je me serais dit et redit, jusqu’à m’en convaincre : “Lucas, pardonne-lui. Évidemment qu’il n’a pas souhaité cette sortie de route.” Mais il y a eu ce qui s’est passé après l’accident. Et ça, ce n’est pas pardonnable. À cause des mensonges du conducteur, de cette combine dont l’un des passagers du véhicule s’est rendu complice, les secours ont mis une éternité à arriver. Or, quand on est gravement blessé, qui plus est avec des vertèbres fracturées et des lésions à la moelle épinière, le temps de prise en charge est crucial. Dans mes cauchemars, je ne cesse de me revoir, coincé dans cette maudite voiture. Je crie : “Je ne sens plus mes jambes ! Appelez mes parents ! S’il vous plaît, appelez les secours ! Il faut une ambulance !” Je crie, je crie, mais en vain. Où en serais-je si ces “amis” avaient réagi comme ils auraient dû ? Le CHR de Verviers n’est qu’à trois kilomètres du lieu de l’accident. L’ambulance aurait pu être sur place après trois ou quatre minutes. À cause de ces inconscients, le délai d’intervention a été multiplié par dix ! Toute ma vie, je me le demanderai : si j’avais été secouru plus rapidement, mon handicap aurait-il pu être moins important ? »

Lucas Fortuna : « À cause des mensonges du conducteur, de cette combine dont l’un des passagers du véhicule s’est rendu complice, les secours ont mis une éternité à arriver. »  © Ronald Dersin.

Lucas a 29 ans. Il nous raconte une histoire sans morale et sans happy end. Ce n’est pas comme au cinéma, où les victimes se transforment parfois en superhéros. Les valides aiment tant que les personnes handicapées témoignent de leur résilience, les entendre dire que « tout compte fait, cela va bien » … Assis dans une chaise roulante, le corps agité par des spasmes, envahi par des douleurs neuropathiques incessantes, harassantes, le corps souffrant mais inerte des tétons jusqu’aux pieds, Lucas n’a pas envie de nous présenter des images d’Épinal : « Avant cela, la vie me souriait. J’avais une bonne situation professionnelle dans le domaine du marketing. Je consacrais beaucoup de temps à ma passion, le hockey. Presque tous les jours, je passais au RHC Verviers pour y jouer et donner des entraînements à des équipes de jeunes. J’étais l’un des piliers du club. Le soir, nous nous retrouvions, Margot et moi, heureux et épanouis. Cette vie-là, je l’ai perdue. Ce n’est pas uniquement le fait que je ne marche plus. J’ai besoin d’une assistance permanente. Je porte un lange, je dois me sonder toutes les quatre heures, y compris la nuit. Plus rien ne se fait naturellement. Les infections se succèdent, les escarres guettent… Un jour, peut-être, la science apportera des solutions pour les gens qui se trouvent dans ma situation. Je rêve d’un exosquelette, d’implants pour remarcher, pour vaincre les douleurs. Mais ici et maintenant, c’est difficile. Très difficile. Certaines personnes qui vivent des infortunes semblables se suicident. Moi, ce sont mes proches qui me sauvent : Margot, mon amour, mes parents et Raoul, mon petit chien. Ils ne m’ont pas lâché, contrairement à beaucoup d’autres. »

Accident

 

Ce samedi-là, le 13 avril 2019, Lucas, Garry, Arnaud et Geoffrey passent toute l’après-midi au Royal Hockey Club de Verviers. Un moment joyeux parmi tant d’autres pour ces amis qui se fréquentent depuis des années. Tandis que les matchs s’enchaînent sur le terrain synthétique, les blancs-coca et les chopes de bière se font concurrence. En soirée, les compères forment le projet de poursuivre la fête au Bootlegger, un café situé à quelques kilomètres du stade. Ils montent à bord de la VW Golf R de Garry : Arnaud prend la place du convoyeur, Lucas s’installe derrière lui et Geoffrey s’assied dans le dos du conducteur. Vers 21 h 25, le bolide fait vrombir ses 320 chevaux et emprunte la drève de Maison Bois, qui longe le terrain de hockey. Moins d’une minute plus tard, Garry tourne à gauche et s’engage sur une petite route de campagne bordée de prairies et de rares habitations. L’asphalte de cette chaussée – la rue Jean Gôme, à Heusy – est en mauvais état : il y a de nombreux nids de poule, les accotements sont instables. Après quelques dizaines de mètres, un rétrécissement implique d’anticiper tout croisement avec un conducteur arrivant dans le sens inverse. Les virages et la végétation accroissent le manque de visibilité, tandis qu’un éclairage public famélique combat faiblement l’obscurité.

L’asphalte de la rue Jean Gôme, à Heusy – est en mauvais état : il y a de nombreux nids de poule, les accotements sont instables… © Ronald Dersin.

Un expert judiciaire qui a étudié cette route estime que, sauf à être suicidaire ou criminel, il convient de ne pas dépasser les 30 km/h quand on l’emprunte. Or, selon ce même expert, ce soir-là, la Golf R file à plus de 70 km/h. À 21 h 27, la caméra de surveillance d’une propriété située au numéro 87 enregistre le passage du véhicule : les images ne laissent aucun doute sur l’inadéquation de sa vitesse. Lucas confirme : « On roulait trop vite. J’ai demandé à Garry de ralentir. En vain. » Deux ou trois minutes à peine après avoir quitté le club de hockey, la Golf rate la sortie d’un virage en S. Son arrière-train chasse, laissant une trace de ripage sur le sol. Elle fonce dans la haie qui borde le côté gauche de la chaussée, plonge ensuite dans une prairie en contrebas et, après avoir perdu le contact avec le sol, s’écrase sur la roue avant gauche. L’impact est extrêmement violent. La voiture rebondit. Après un tonneau, elle s’immobilise sur le flanc gauche. Lucas se souvient : « Malgré l’importance du choc, je ne perds pas conscience. Arnaud, le convoyeur, sort rapidement de l’habitacle. Il est suivi par Garry. Moi aussi, j’essaye de sortir, mais je n’y parviens pas. Seuls mes bras sont mobiles, je ne sens plus mes jambes. J’implore mes amis d’appeler les secours. À côté de moi, Geoffrey est dans un état de semi-inconscience, mais bientôt il parvient lui aussi à sortir, passant au-dessus de moi, tiré par Arnaud. Ce dernier essaye de m’aider en déclipsant ma ceinture. Du coup, je m’écrase dans la partie gauche du véhicule. Je reste coincé là, espérant voir arriver des urgentistes. C’est interminable. »

Mensonges

 

Il est 21 h 30 lorsque l’opératrice du 101 répond à un appel : « Les urgences de la police, bonjour. » Silence. Elle insiste : « Allô ? Vous m’entendez ? Allô, allô ? » La communication se coupe. À 21 h 31, elle rappelle : « Oui, la police, vous venez d’essayer de nous contacter ? » Un homme lui dit : « Oui, c’est moi, excusez-moi, on essaye de débloquer la voiture. (…) On s’est retournés. » Imprécis, l’appelant affirme qu’il ne « connaît pas le chemin » où il se trouve. La policière pare au plus urgent : « Il y a des blessés, monsieur ? » « Non, tout le monde va bien », répond l’homme. Pendant les deux minutes quarante que dure cette conversation, l’opératrice cherche à localiser l’endroit de l’accident. Finalement, elle croit comprendre qu’il a eu lieu « à proximité de l’ancien foot d’Heusy », dans un lieu-dit appelé « le champ des oiseaux ». « Je ne connais pas l’adresse exactement mais la voiture est sur le flanc », lui dit son interlocuteur. L’agente revient utilement à la question cruciale : « Il n’y a pas de blessé, vous m’avez dit ? » « Oui », confirme-t-il. Des bruits de voix en arrière-fond rendent la suite de son propos incompréhensible. Elle reprend : « Vous êtes le conducteur, monsieur ? » Il dément. Spontané, péremptoire : « Non, non, non. » Elle insiste : « Vous étiez dans la voiture ? » Il précise : « Non, j’étais témoin, témoin, témoin ! » L’opératrice :« Une voiture vient (donc) d’atterrir sur le flanc dans le champ ? » Le « témoin » : « Exactement, oui. » Vient cette autre interrogation : « Il y a encore des gens dans la voiture ? » Réponse rassurante de l’homme : « Oui, mais ils vont bien. »

La policière pare au plus urgent : « Il y a des blessés, monsieur ? » « Non, tout le monde va bien », répond l’homme.

La policière note le numéro de plaque de la voiture accidentée et l’identité de l’appelant : cette personne qui se présente comme « témoin » est un certain… Garry. Mais voici que la communication se coupe à nouveau. Elle alerte le service d’intervention de la zone Vesdre pour dépêcher une équipe dans la direction plus ou moins précise qui lui a été indiquée. Sur une fiche info, elle note qu’il n’y a « pas de blessés » ; Il ne s’agit pas d’appeler une ambulance. L’urgence semble relative. Les policiers n’arriveront sur place que vingt minutes plus tard. Garry, lui, ne perd pas de temps. Juste après s’être fait passer pour un « témoin », juste après avoir attesté qu’il n’y avait pas de blessé malgré les appels à l’aide de Lucas coincé dans la Golf blanche, par deux fois, à 21 h 35 et 21 h 36, il téléphone à Marie-Claire. Sa mère, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, se trouve chez une amie, non loin du lieu de l’accident. Dare-dare, elle monte dans sa Fiat 500. Disposant d’informations d’évidence plus précises que celles qui ont été données au 101, elle file vers la rue Gôme, où elle arrive avant la police. Alors qu’il la voit garer sa voiture, Garry l’appelle depuis la prairie pour qu’elle le rejoigne. Il est 21 h 45.

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Dans l’intervalle, l’opératrice a bien cherché à recontacter le « témoin ». À 21 h 34, il ne répond plus. À 21 h 50, elle essaye encore. Cette fois, c’est une femme qui décroche. Garry avait dit « pas de blessés ». Elle annonce : « On a eu un accident de voiture et il faudrait une ambulance. » L’opératrice demande : « Vous êtes la conductrice, madame ? » Elle répond : « Oui, oui. » Et elle s’identifie : « Marie-Claire. » Annonçant qu’elle voit des policiers qui approchent sur la route, la femme met fin subitement à la conversation et repasse le portable à Garry. Maintenant, il admet qu’il y a un blessé dans la voiture : « Excusez-moi, je vous reprends au téléphone parce que mon ami qui est toujours coincé veut parler à une femme, donc avec maman, donc elle est à côté. » La policière annonce qu’elle « envoie une ambulance ». Avant de raccrocher, Garry dit : « OK, mais non… Aucun souci. » Sur la fiche info, l’opératrice change la priorité de l’évènement : le SMUR est enfin requis.

Concomitamment, les policiers arrivent rue Gôme. Ils constatent la présence d’une Fiat 500. Plus bas, dans la prairie, ils aperçoivent la Golf blanche couchée sur le flanc. La situation est différente de celle qui a été décrite par le « témoin » : un jeune homme (Geoffrey) est couché à deux mètres du véhicule accidenté. Plus ou moins conscient, il voudrait se relever mais n’y arrive pas. À proximité immédiate, il y a une autre personne : Arnaud, qui, légèrement coupé à la main, semble en état d’ébriété et parle à Geoffrey. À côté de la voiture, ils voient aussi une femme (Marie-Claire). Elle semble s’adresser à une personne. En s’approchant, les policiers constatent qu’en effet un homme est coincé à l’arrière de la Golf. Cela fait maintenant plus de vingt minutes que Lucas appelle à l’aide : « Je ne sens plus mes jambes. Il faut faire venir une ambulance ! » leur crie-t-il. Avant qu’il se sente partir, d’autres mots viennent : « Dites à mes parents et Margot que je les aime. » Les inspecteurs lui disent que les secours seront bientôt là.

Les restes de la Golf après la désincarcération par les pompiers. © Doc

Bien plus de trente minutes se sont déjà écoulées depuis l’accident. Les urgentistes arrivent enfin. Avant d’être pris en charge, Lucas doit encore attendre que des pompiers découpent la tôle pour le désincarcérer. Pendant ce temps, Marie-Claire confirme aux policiers qu’elle est la conductrice de la Golf R. Elle raconte qu’elle était allée chercher Arnaud, Geoffrey et Lucas au hockey parce qu’ils avaient trop bu. Qu’elle ne roulait pas vite, avant de déraper… Les policiers trouvent la situation étrange. Ils remarquent que cette femme n’a pas la moindre égratignure, par un accroc à ses vêtements. On dirait qu’elle vient d’arriver. Toutefois, la « conductrice » n’est pas contredite par Arnaud. Après avoir subi un éthylotest, ce dernier rejoint Garry sur la route. Geoffrey n’est pas interrogé. Il est rapidement transféré au CHR de Verviers.

Alors que Lucas est encore coincé, Sandra X., une riveraine, va voir ce qu’il se passe. La prairie où se trouve le véhicule accidenté est voisine d’un entrepôt qui lui appartient. Elle engage la conversation avec deux jeunes qui, du haut de la rue, observent les pompiers qui désossent la Golf. Interrogée plus tard par la police, elle identifiera Garry et Arnaud. En nous montrant les lieux, elle raconte : « Je leur demande ce qui s’est passé. Garry est très nerveux. Il m’explique que ses copains revenaient du hockey, que la voiture accidentée était conduite par sa mère. Arnaud confirme : “C’est la dame qui conduisait, c’est la dame qui conduisait.” Tremblant, il semble réciter une leçon, tel un automate. Il veut en dire plus. Parler de l’aide qu’il a donné à Geoffrey pour l’aider à sortir du véhicule. Mais Garry s’emporte : “Ferme ta gueule !” »

Les opérations de désincarcération prennent du temps : Lucas arrivera au CHR de la Citadelle à 23 h 21, près de deux heures après la sortie de route. Rue Gôme, il n’y a plus rien à voir. Marie-Claire a été emmenée dans un hôpital local pour réaliser un éthylotest. La Golf, dont le toit a été découpé, va bientôt être évacuée par un dépanneur. Sandra X. fait encore quelques pas en compagnie de Garry, qui s’apprête à prendre le volant de la Fiat 500 pour rentrer chez lui : « Il m’a dit : “C’est tout de même malheureux.” Je pensais qu’il parlait des blessés. Mais non, il parlait de l’état de la voiture. Alors je lui ai dit : “C’est certain, elle ne roulera plus.” Il a haussé les épaules : “On pourra toujours en faire un cabriolet.” »

Silences

 

« Après avoir fêté un anniversaire en famille, je viens de rentrer chez moi et mon portable sonne. Il est minuit moins le quart », raconte Bruno Fortuna. « Au moment même où je décroche, des policiers frappent à ma porte. Tout de suite, je pense à Lucas. Je comprends qu’il s’est passé quelque chose de grave. On me dit que mon fils vient d’être admis en neurochirurgie à la Citadelle. J’enfile un vêtement. Je fonce immédiatement vers l’hôpital. J’arrive alors qu’il n’est pas encore entré en salle d’opération. Il me dit : “Papa, papa… Je suis désolé, pardon.” Il bouge les bras. Je ne comprends pas la gravité de ses blessures. “Mon Lulu, ça va aller. Qu’est-ce qui s’est passé ?” “J’ai demandé à Garry de ralentir. Papa, je te jure que je lui ai demandé de ralentir.” Bientôt, j’apprends par la police qu’Arnaud et Geoffrey se trouvaient aussi dans la Golf. Mais, m’expliquent-ils, c’est une dame qui conduisait. Je n’y comprends rien. »

Bruno, le papa de Lucas, a contribué à la manifestation de la vérité. © Ronald Dersin.

Nuit blanche. Bruno et Maria, la maman de Lucas, attendent longtemps que leur fils, entre la vie et la mort, sorte du bloc opératoire. Bruno : « Pendant ce temps, j’essaye d’appeler Arnaud. Pas de réponse. Après quelques heures, je parviens à joindre Garry. Il me lance : “Tu sais Bruno, j’aime Lucas. C’est comme un frère.” Je lui rétorque : “Pourquoi vous ne m’avez pas appelé après l’accident ? J’étais à cinq minutes.” Il argumente : “Je n’avais plus ton numéro de téléphone.” Alors que Lucas est encore sur la table d’opération, Garry me sert la même version qu’à la police, selon laquelle il n’était pas le conducteur : “J’ai demandé à ma mère de venir au hockey parce que j’avais trop bu.” Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, mais la priorité du moment, c’est l’état de santé de mon fils. »

Dans la matinée du dimanche, Garry va voir son père. À lui aussi, il affirme qu’il n’était pas le conducteur. De son côté, Bruno joint enfin Arnaud. Peu disert, ce dernier affirme : « Je ne me souviens de rien. J’avais trop bu. Je me suis réveillé après le choc. » Sur le haut de la route, le soir de l’accident, n’avait-il pas dit à Sandra X. que « c’est la dame qui conduisait » ?Un mur de silence se dresse devant le papa de Lucas.

Aveux

 

Dès le lundi matin, Bruno Fortuna se rend au commissariat de police de Pepinster. Il veut parler aux agents qui sont intervenus après l’accident. « À ce moment, ils croient encore que Marie-Claire conduisait la Golf. », raconte-t-il. « Je leur explique qu’on les a menés en bateau. Avec leur aval, je crée un groupe Messenger dans lequel j’inclus Garry, Arnaud et Geoffrey. Tous ces jeunes se connaissent bien. Je suis persuadé qu’il y aura une réaction. Je joins au message un cliché de Lucas sur son lit d’hôpital : “Bonjour “LES AMIS”, peut-être que cette photo vous aidera à vous souvenir de ce que vous semblez avoir oublié ! (…).” Je leur demande pourquoi ils ne m’ont pas appelé après la sortie de route. Réponse immédiate d’Arnaud qui se dédouane : “Je ne reprends mes esprits qu’après l’accident. Avec le choc et l’alcool, je ne peux malheureusement pas te donner plus d’infos. Courage à vous et surtout à Lucas.” Il ajoute un peu plus tard : “Mon téléphone était dans l’auto, c’est la police qui me l’a rendu, sans batterie à la fin.” Garry entre brièvement dans la conversation pour se donner un beau rôle : “C’est moi qui ai appelé les urgences 101. Et je n’avais pas ton numéro. Désolé, sous le choc, je n’ai pas pensé à Messenger.” »

Aux soins intensifs © Doc

Pendant ces échanges, Bruno se trouve toujours au commissariat. Son téléphone sonne à 9 h 35. Les policiers lui conseillent d’ouvrir le haut-parleur. Cette fois, c’est Geoffrey. La vérité éclate : il le déclare, c’est bien Garry qui conduisait. Les enquêteurs sont stupéfaits. Ils avertissent le parquet de Verviers. Mais à 9 h 46, le portable du papa de Lucas sonne encore : « J’entends une voix de femme : “Allô, Bruno ? C’est Marie-Claire.” Je la situe : Marie-Claire, la maman de Garry. Je parviens à lui dire : “Tu as finalement mon numéro ? C’est toi qui conduisais la voiture ?” Elle me répond : “Ben oui, Garry avait trop bu. Donc je suis allée les rechercher.” Le lundi matin, elle ment encore. Cela me révolte. Le soir de cette tragédie, si j’avais été à sa place – mais je ne pense pas que Lucas aurait pu se comporter comme Garry –, j’aurais intimé l’ordre à mon fils de dire la vérité et d’appeler les secours. S’il ne l’avait pas fait, j’aurais appelé l’ambulance moi-même. Comment Garry et sa mère imaginaient-ils que leurs mensonges fonctionneraient ? Cela aurait-il pu marcher si Lucas était mort avant de pouvoir témoigner ? »

La justice se met en branle. Geoffrey prévient Garry par téléphone : les policiers l’ont appelé, ils vont bientôt l’interroger et il leur dira la vérité. Dans l’après-midi du lundi, le duo de menteurs n’a plus d’autre choix que d’avouer. Mais Garry le fait à minima : oui, il était le conducteur, mais non, il « ne roulait pas vite » (ce qui sera contredit par l’expert, les images de vidéosurveillance et le témoignage de Lucas). Il insiste aussi sur le fait qu’il a appelé le 101 (la saisie judiciaire des enregistrements transformera cet argument de défense en élément à charge). Il charge aussi sa mère : c’est elle qui aurait voulu se faire passer pour la conductrice (mais la chronologie des faits démontre que Garry s’est déclaré « témoin » dès sa première conversation avec l’opératrice du 101, avant même d’avoir pu joindre sa protectrice). Marie-Claire affirmera que rien n’avait été convenu avec son fils, que « les choses se sont enchaînées naturellement ».

Blessures

 

Le 15 novembre 2022, Garry et Marie-Claire répondront, parmi d’autres préventions, de non-assistance à personne en danger devant le tribunal correctionnel de Verviers. En raison d’un problème de santé, cette dernière n’est pas en mesure – nous dit son avocat – de s’entretenir avec nous. Quant à Garry, il ne souhaite pas s’exprimer. Pas plus qu’Arnaud, qui échappe aux poursuites. « Il a repris toutes mes activités dans le club de hockey », déplore Lucas.

Lucas et sa compagne Margot. Solidaires. © Ronald Dersin.

Paroles d’un homme blessé, d’un homme trahi : « Pour ceux qui étaient mes “amis”, la vie continue. J’ai vu des photos sur les réseaux sociaux qui m’ont déchiré le cœur. Tous se sont revus, comme si de rien n’était. J’aurais aimé que certains prennent mon parti contre ceux qui ont menti. Mais que de silences, de lâchetés, que d’inconscience… Que de coups de poignard dans le dos. Je suis gravement blessé dans mon corps, je le suis plus encore dans mon âme. Ma désillusion est énorme, mais je refuse d’être aigri. Je veux simplement que la vérité soit dite. »

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