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Marius Gilbert à cœur ouvert : « Des autres, on ne sait jamais tout »

Marius Gilbert, désormais vice-recteur à la recherche et à la valorisation de l’Université libre de Bruxelles, reçoit Paris Match chez lui, dans la région bruxelloise. | © Ronald Dersin

Société

 

Au fil de la crise sanitaire, ses explications pédagogiques ont fait de lui l’un des experts les plus écoutés. Mais qui est l’homme qui se cache derrière le scientifique ? Dans cet entretien accordé à Paris Match, plutôt que de virus, le professeur Gilbert nous parle de Marius.

 

Paris Match. L’été est là. La pandémie est moins commentée (NDLR : l’entretien a été réalisé début juin). On ne vous voit plus sur les plateaux télé. Ce retour à la vie normale, c’est un soulagement ?

Marius Gilbert. Très clairement. Au plus fort de la crise sanitaire, je devais être en veille permanente. Parfois, on m’appelait à 7 heures du matin pour une interview, les réunions d’experts mordaient sur mon emploi du temps à l’Université libre de Bruxelles. Je devais être au courant des derniers chiffres, des publications scientifiques, des débats en cours… Toute cette charge mentale, je m’en passe très bien.

Comment s’organise votre quotidien ?

Le travail y occupe une grande part. Depuis quelques mois, il a changé de nature. J’étais chercheur en épidémiologie, une activité passionnante mais assez solitaire. Me voici vice-recteur à la recherche et à la valorisation de l’ULB, un job qui implique énormément de relationnel. Je suis au service de quelque 3 600 chercheuses et chercheurs de l’institution. Je dois les aider dans leurs démarches et permettre, autant que faire se peut avec des finances insuffisantes, que leurs activités se déroulent au mieux. Il s’agit aussi de diffuser, de valoriser tout le travail de recherche de l’université vers la société. Ce n’est pas qu’une transmission de savoirs : on vise à populariser la démarche scientifique, à montrer que les connaissances sont en mouvement, à éveiller des vocations. En sus, je suis en rapport régulier avec différents responsables politiques au niveau fédéral, régional et communautaire, avec mes alter ego d’autres universités et avec le monde de l’entreprise.

Et quand vous ne travaillez pas ?

J’aime beaucoup les activités manuelles. À la maison, c’est moi qui cuisine, il s’agit de ma principale contribution aux tâches du quotidien. J’apprécie aussi le bricolage, particulièrement le travail du bois. J’adore visiter des expos, des musées, aller à des concerts. Mais ma passion, bien que j’y consacre trop peu de temps, c’est la photo.

 « À la maison, c’est moi qui cuisine, il s’agit de ma principale contribution aux tâches du quotidien.» © Ronald Dersin.

Êtes-vous l’auteur de cette image qui orne l’un des murs de votre salon ?

Oui. Je l’aime beaucoup parce qu’elle joue avec les couleurs et les reflets. Elle brouille les pistes. Il y a des choses qui sont nettes, d’autres qui sont floues. Que voit-on ? Ce n’est peut-être pas évident au premier regard. J’aime bien les images qui, en plus de leur esthétisme, créent des interrogations.

La guitare, à proximité, c’est pour décorer ?

Non, j’en joue, mais en dilettante, sans prétention. J’ai appris quelques accords quand j’étais chef louveteau. Comme la photo, la musique est un loisir qui permet d’être créatif, et c’est cela qui m’intéresse.

Pendant la crise sanitaire, vous avez souvent convoqué la notion d’incertitude, n’ayant cesse de rappeler que les scientifiques devaient se montrer modestes dans leurs évaluations d’un nouveau virus pouvant connaître des évolutions surprenantes. Cette prudence professionnelle faisait-elle écho à un trait de votre personnalité ?

Certainement. Dans mes relations aux autres, je suis quelqu’un de très circonspect. Cette préoccupation toute scientifique de vérifier avant d’affirmer, je l’applique aussi dans mes rapports humains. J’évite les jugements hâtifs. Je n’aime pas les étiquettes qu’on colle aux gens pour les ranger trop rapidement dans des cases. Des autres, on ne sait jamais tout ! Chacun a un chemin, une histoire, des motivations. Les êtres humains sont si complexes que cela prend du temps de les découvrir. Il convient d’avancer vers les autres en tâtonnant, parfois par essais et erreurs. En tout cas, il faut le faire en gardant l’esprit ouvert.

Donc avec une bonne dose de bienveillance ?

Oui, j’y crois profondément : il faut cultiver la bienveillance.

Seriez-vous bouddhiste ?

(Il sourit) Pas du tout ! Ou alors, je le suis sans le savoir. En tous cas, je suis convaincu que le respect mutuel est fondamental dans les relations humaines. Ce qu’on dit à l’autre, on doit pouvoir se l’entendre dire. Il faut se mettre à la place des personnes avec lesquelles on interagit. C’est encore plus vrai quand on use d’un pouvoir de décision qui est de nature à affecter la vie des autres. Cela dit, j’ai parfois cultivé le souci des autres à l’extrême… pour me rendre compte qu’à force de ne pas vouloir heurter, on peut paraître ambigu, voire contradictoire.

«J’ose enfin me dire que les autres ont, eux aussi, une capacité d’absorption qui devrait leur permettre d’entendre l’expression d’un désaccord.»

 

Auriez-vous tendance à fuir les conflits ?

Pendant une période de ma vie, je crois que ce fut le cas. Cela correspondait sans doute à une forme de repli sur moi, à une manière que je croyais efficace de me protéger.

Vous parlez à l’imparfait ?

Je crois avoir mûri. Désormais, je n’évite plus les situations conflictuelles. Bien sûr, je cherche à les apaiser, mais j’ose enfin me dire que les autres ont, eux aussi, une capacité d’absorption qui devrait leur permettre d’entendre l’expression d’un désaccord. C’est une évolution récente. Elle se marque tant sur le plan professionnel que dans ma vie personnelle.

La question est éminemment complexe, et peut-être est-elle culpabilisante quand on voit l’état du monde, mais affirmeriez-vous être un homme heureux ?

Un homme heureux ? Considérant que le bonheur ne saurait être un état constant, je ne dirais pas cela. Je crois qu’il y a des temps fugaces de l’existence qui offrent une sensation de plénitude, des moments d’émerveillement. Parfois on les perçoit en temps réel, parfois rétrospectivement. Une vie heureuse est sans doute constituée de l’accumulation d’instants comme ceux-là. Mais l’idée de permanence est un leurre, car la vie nourrit inévitablement d’autres ressentis comme le doute, la tristesse ou le désespoir.

 « J’ai parfois cultivé le souci des autres à l’extrême… pour me rendre compte qu’à force de ne pas vouloir heurter, on peut paraître ambigu, voire contradictoire.» © Ronald Dersin

Parlons de vos moments d’émerveillement…

Ce sont ceux que je partage avec des personnes que j’aime.

Le bonheur, c’est les autres ?

Pas uniquement. C’est aussi l’émerveillement de voir ou d’entendre quelque chose de beau.

Quoi, par exemple ?

Je pense à ces paysages à couper le souffle que j’ai récemment découverts lors d’un séjour estival dans l’archipel des Açores. Je songe aussi à une magnifique exposition de Michel Vanden Eeckhoudt que j’ai visitée au Musée de la photographie de Charleroi : non sans humour, cette oeuvre interroge notre relation aux autres et à la nature. Elle invite à une quête de sens, elle questionne celui qui la contemple. En admirant ces images parfois bizarres, souvent énigmatiques, Laure et moi étions émerveillés. Ce fut un véritable moment de bonheur.

Laure, votre compagne ?

Oui, c’est la femme que j’aime. Mais je ne vous parlerai pas plus d’elle. Elle préfère se protéger d’une notoriété qu’elle n’a pas choisie.

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Y a-t-il eu de grands drames dans votre vie ?

J’ai la chance d’avoir été épargné par des événements malheureux, du genre de ceux qui peuvent casser quelqu’un. C’est un privilège. Mais j’ai conscience de la fragilité des êtres, notamment en termes de santé mentale. Une vie peut vite basculer. Toutes les personnes ont leur point de rupture. Je ne sais pas où se trouve le mien et j’espère que je ne le découvrirai jamais. Mais qui sait de quoi demain sera fait ? Quand il n’y a pas trop de nuages, il est essentiel d’apprécier l’instant présent. C’est précieux car, forcément, rien n’est permanent dans l’existence.

 

À 7 ans, devant les mégalithes de Stonehenge. © Doc.

Une épreuve vous a-t-elle aidé à grandir ?

Mes parents se sont séparés quand j’étais encore très jeune. Je n’ai jamais manqué d’amour mais, quand ma famille a été recomposée, je me suis parfois senti écartelé entre des univers, des référentiels très différents. Cela a pu me paraître compliqué. En même temps, cette expérience m’a fait progresser. Elle m’a aidé à ne pas me contenter d’un regard figé sur le monde, à m’ouvrir à la diversité des gens et des idées.

« J’ai participé en culottes courtes à des occupations d’usine dans le Borinage »

 

« Si tu savais combien j’hésite, combien j’ai peur de m’avancer / Déjà rien qu’arriver jusqu’ici devant vous, déjà rien que tenir debout… » Reconnaissez-vous ces mots ?

Sans hésitation. Ce sont les paroles d’une chanson écrite par mon père, Michel Gilbert, dit « Roudoudou », auteur-compositeur du Groupe d’action musical (GAM).

Ces mots renvoient à la notion d’incertitude, que nous évoquions tout à l’heure.

Je trouve cela assez saisissant. Un héritage inconscient ? Précisons tout de même que cette chanson évoque le trac d’un artiste avant d’entrer en scène.

Sans doute est-ce le moment de parler plus avant de votre père ?

Enseignant, musicien, dessinateur, c’est aussi un homme engagé, un militant de gauche. Alors que j’étais encore très petit et que c’était son tour de garde, il m’emmenait partout avec lui : concerts, manifs, voire les deux en même temps. J’ai participé en culottes courtes à des occupations d’usine dans le Borinage, j’ai découvert le combat antiraciste et j’ai manifesté contre le nucléaire. Dans ce milieu contestataire, les adultes discutaient beaucoup de politique, d’écologie et d’avenir radieux. Cela m’a donné une conscience sociale. Il y avait tout le temps des gens chez lui, à Goutroux, près de Charleroi. Des femmes et des hommes qui voulaient changer le monde, qui chantaient… Il y avait toujours une guitare quelque part. Ils cultivaient cette idée post-soixante-huitarde selon laquelle il faut laisser les enfants grandir sans contrainte, qu’ils peuvent apprendre seuls, qu’il suffit de leur parler comme à des adultes. Enfant, j’aimais passer des moments dans cet univers. Avec le recul, j’ai conscience que cela manquait un peu de limites, de structure.

À Charleroi, avec son père, le musicien Michel Gilbert. © Doc

Un de vos amis nous a donné cette image de vous. Qu’y avait-il dans la tête de ce gosse ? Quels espoirs, quelles ambitions ?

Je ne me souviens pas du tout de cette photo. Bien sûr, je me reconnais, mais quel âge avais-je ? Seize ans, peut-être ? Je n’avais pas une vision très claire de mon avenir mais, armé du sentiment que je trouverais un chemin qui me plairait, j’étais confiant. Cela dit, je n’étais pas du tout un révolté. Cela se passait bien à l’école, même si j’étais un peu paresseux. Je lisais beaucoup. De manière compulsive, presque excessive. Le scoutisme m’a aidé à sortir de ma coquille. À prendre l’air, à faire du sport et, surtout, à me mettre en relation aux autres.

Votre totem ?

« D(ours)agacitémotif ». C’est un totem à déchiffrer, mais qui me ressemble bien.

Que vous inspire cet autre cliché (voir ci-dessous) ?

Cette photo-là, je m’en souviens. Je suis chez ma mère (Perrine Humblet) et mon beau-père (Michel Khleifi), dans une maison où nous venions de nous installer à Uccle. À côté de moi se trouve mon frère Naël, qui est devenu chef opérateur et réalisateur. Je dois avoir 17 ans.

 « Cette photo-là, je m’en souviens…» Un cliché pris en avril 1989. © Herman Bertiau

L’image semble témoigner d’un cadre de vie plus strict que chez votre père ?

Plus strict, non. Je dirais : plus cadré. Cela rejoint ce que j’exprimais précédemment à propos des limites : si elles sont inexistantes, on se perd. Un jeune a besoin de points de repère pour se construire, pour s’appuyer dessus et/ou pour les contester.

Un mot sur votre mère ?

Elle a fait une carrière académique en sociologie de la santé. Elle s’est intéressée à la question de la garde des enfants dans les crèches. Cette thématique était liée à son parcours car, pendant un temps, elle a été confrontée à la difficulté d’organiser sa vie de femme divorcée vivant seule avec un enfant. Cela l’a conduite vers un engagement féministe qui a influencé sa vie personnelle et sa carrière.

Que vous a-t-elle transmis de mieux ?

Le respect des autres, le non-jugement. Plus que moi, elle pourrait se faire marcher sur les pieds par excès de bienveillance. Chez tout suspect ou coupable, elle cherchera toujours les circonstances atténuantes. Cela me rappelle une phrase que nous disait souvent mon beau-père : « Dans la vie, il faut être généreux, mais pas pigeon. »

Après votre artiste de père, nous en arrivons donc à votre beau-père cinéaste. Quel bain de culture !

Dans tous les sens du terme ! Avec mon beau-père, le réalisateur belgo-palestinien Michel Khleifi, j’ai découvert le monde arabe. Grâce à lui, très jeune, j’ai pu appréhender la situation des personnes qui sont contraintes à l’exil pour ensuite – comme si cette première peine n’était pas suffisante – être confrontées aux préjugés de certains. Michel a aussi joué un rôle important dans mon éducation. Avec beaucoup de finesse, il n’a jamais voulu concurrencer mon père. C’est un homme qui a une qualité d’écoute exceptionnelle.

Vous êtes donc le produit d’influences très diverses ?

Il faut y ajouter celle de mes grands-parents. Du côté paternel, mon grand-père (Pierre Gilbert) était professeur, poète et égyptologue. Ma grand-mère était femme au foyer. Tous deux développaient une vision très traditionnelle de la famille. Du côté maternel, ma grand-mère fut l’une des premières architectes diplômées de Belgique. Elle n’a pourtant pas pu exercer son métier pleinement, ayant fait le choix d’accompagner son mari au Congo, où mon grand-père architecte a contribué au développement urbanistique de certaines villes avant de poursuivre sa carrière à Bruxelles. C’était un couple élégant, un peu branché, très porté sur l’art contemporain.

Vous êtes vous-même le père de trois enfants. Quelle est la règle d’or de l’éducation que vous leur prodiguez ?

Ne pas croire qu’il y a des choses impossibles, ne pas s’autocensurer, être en accord avec soi-même car, in fine, on ne fait bien que ce qu’on aime.

Qu’aiment-ils, justement ?

L’aînée (23 ans) fait des études de médecine mais, en même temps, elle est très attirée par la musique. Elle compose, elle écrit. Souvent, elle chante avec mon père. Le second (22 ans) suit une formation de pilote à l’École royale militaire. Il commence à voler et cela le rend heureux. La cadette (19 ans) est une joueuse de saxo qui adore les maths et l’économie, qu’elle étudie à l’ULB.

On vous sent fier ?

Bien sûr ! Mais je vous jure qu’il ne leur a jamais été dit que les études scientifiques étaient les seules valables.

Et vous ? Êtes-vous devenu scientifique par hasard ?

Non. Déjà tout petit, j’aimais bien les puzzles, trouver des solutions à des problèmes manuels et intellectuels. Ensuite, durant mes études secondaires, quelques profs m’ont donné le goût des matières scientifiques. Je me suis d’abord lancé dans des études d’agronomie à l’ULB. Dans cette section, nous n’étions pas nombreux et nous devions beaucoup nous débrouiller par nous-mêmes. Cela collait à un trait de mon caractère : j’ai besoin d’autonomie. À 22 ans, j’ai obtenu une bourse pour mener une année de recherche à Oxford sur l’entomologie urbaine. Il s’agissait notamment de dresser la cartographie des insectes présents dans les villes. Je me sentais bien en Angleterre, j’ai prolongé d’une année et j’ai commencé une thèse de doctorat que j’ai terminée plus tard à Bruxelles. Après cela, je me suis lancé dans la recherche en agronomie, puis en épidémiologie.

Boursier à Oxford au milieu des années 1990. Marius Gilbert est avec son ami le géographe Pierre Cornut, qui enseigne aujourd’hui à l’UMons.© Doc

La recherche, un monde impitoyable ?

Ce milieu est en effet très compétitif. Pour pouvoir s’y faire une place, il faut publier dans de bonnes revues, montrer qu’on peut être une locomotive dans un domaine. On y joue des coudes mais en même temps, il est impossible de travailler seul. Pour mener des projets ambitieux, il faut mettre en œuvre des dynamiques collaboratives avec d’autres chercheurs.

« Ce qui m’enthousiasme, c’est de participer à la construction d’une pensée collective »

 

Et si vous nous parliez d’Edith ?

(Surpris, il rit) Vous avez entendu parler d’Edith ? Au milieu des années 1990, en ce temps reculé où l’on découvrait les emails avec émerveillement, j’ai créé une liste de correspondants pour discuter de toutes sortes de choses : de politique, de société, d’enjeux démocratiques. À Oxford, j’habitais Edith Road, et ce nom devint un acronyme pour « Entretiens d’individus très honorables » !

N’y aurait-il pas un petit côté homme de réseaux chez Marius Gilbert ?

Les réseaux m’intéressent, oui. Mais pas pour chercher du pouvoir. Ce qui m’enthousiasme, c’est de participer à la construction d’une pensée collective. La confrontation des idées est un réel plaisir.

Dans son livre « Sapiens, une brève histoire de l’humanité », Yuval Noah Harari explique que si l’homme a progressé plus que toute autre espèce, c’est par le partage de savoirs mais aussi par bien d’autres formes d’échanges sociaux, en ce compris les bavardages et les commérages…

J’ai lu ce livre passionnant et je suis parfaitement d’accord avec cette idée que les partages et le dialogue nourrissent le progrès. Je crois que les solutions aux problèmes du temps viendront d’un processus de réflexion collectif. C’est pour cela que je me suis fort intéressé à une démarche comme celle du G1000, naguère initiée par David Van Reybrouck pour favoriser la participation citoyenne.

« Je crois que les solutions aux problèmes du temps viendront d’un processus de réflexion collectif.» © Ronald Dersin

Ce n’est pas renseigné dans votre CV, mais n’avez-vous pas été un pourfendeur des banques ?

J’avoue ! À 21 ou 22 ans, avec trois ou quatre copains, j’ai lancé une action « Stop Bancotaxe ». Nous contestions les prélèvements liés à l’utilisation des distributeurs de billets. Nous étions peu nombreux, mais nous avons eu un énorme impact en utilisant habilement les médias. In fine, les banques ont reculé ! En tous cas, pendant un certain temps.

Ce combat de jeunesse traduisait-il des opinions de gauche ?

Ah oui, très clairement ! Et aujourd’hui encore, je me considère comme un homme de gauche. Pour autant, je ne suis pas un homme de parti.

À vos yeux, quelle est la valeur la plus importante ?

La solidarité. Elle fonde la cohésion sans laquelle nous ne pouvons faire société.

Quel comportement est de nature à vous mettre en colère ?

La mauvaise foi. J’ai du mal avec cela.

Qu’est-ce qui vous révolte dans notre société ?

L’injustice sociale, le mépris.

Qu’est-ce qui vous fait rire ?

J’ai beaucoup de tendresse pour l’autodérision. Je trouve d’ailleurs que c’est une des merveilles de l’identité belge.

Quel écrivain vous a influencé ?

Victor Hugo. J’ai dévoré son œuvre gigantesque pendant mon adolescence. J’ai été littéralement porté par sa manière d’écrire sur l’humanité, par son talent à faire ressentir le souffle de l’Histoire.

Parlons sport. Il semble que votre personnage de scientifique dissimule un joueur de foot assez rugueux. « Un bulldozer, genre Marc Wilmots », pour citer quelqu’un qui joué avec vous dans une équipe de l’ULB.

Je ne suis pas un rugueux, mais un fonceur : quand j’ai la balle, j’avance droit vers le but adverse. Le style Wilmots, j’aime assez bien.

Comme l’ex-Diable rouge, avez-vous été l’objet de sollicitations du monde politique ?

Oui, bien sûr.

Pourriez-vous y céder ?

J’ai connu des bifurcations et des intérêts tellement différents que je ne veux préjuger de rien. Toutefois, m’engager ne serait pas simple, car il y a des idées qui m’intéressent dans différentes formations. Surtout, j’ai du mal avec la logique partisane. Je pense qu’on peut faire de la politique en dehors des partis, en contribuant au débat d’idées par l’expression publique de convictions.

Vous avez rencontré beaucoup de décideurs politiques pendant la crise sanitaire. Qu’en avez-vous pensé ?

Leur vie n’est pas facile : la pression est constante, il n’y a pas d’horaires, sans doute beaucoup de chausse-trappes. Je ne suis pas du tout certain d’avoir envie de ce genre de vie.

Si vous deviez tout de même vous engager un jour, quel serait votre enjeu de prédilection ?

La transition. Tous les partis devraient prioriser la question du développement durable.

En avril 2020, vous nous déclariez : « Il va falloir inventer une autre manière de vivre. » Vous ne parliez pas alors que de la crise sanitaire ?

De fait. Ces dernières années, toute une série de crises se sont télescopées : la crise sanitaire, la crise climatique, la crise migratoire, la crise énergétique, la crise économique et sociale. On n’est pas à l’abri d’un « nouveau 2008 », vu que la financiarisation de l’économie se poursuit. Et aujourd’hui, la guerre en Ukraine aggrave encore la situation. L’évolution du monde va nécessiter des changements radicaux, bien plus rapides qu’on aurait pu le croire il y a quelques années encore. Ce monde nouveau ne doit pas seulement venir d’en haut, les changements ne devront pas être imposés de manière autoritaire. Il ne faudrait pas nourrir un doute dans la population sur les mobiles des efforts qui seront demandés… La démocratie souffre déjà assez comme cela. La polarisation de la société ouvre la voie à des opportunistes qui ne veulent pas le bien commun, qui se nourrissent des divisions.

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