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Monsieur J., victime présumée d’un mariage gris, se raconte

M. J. évoque une rencontre virtuelle, des fiançailles expéditives à l'étranger. Qui se transformeront, à son insu dit-il, en mariage. A la clé, en avantage "exclusif" estiment ses conseils : l'obtention pour sa femme d'un titre de séjour. Un témoignage forcément subjectif, qui n’engage que lui bien sûr mais a le mérite de mettre en lumière une forme de candeur qui peut vivre en chacun lorsqu’il s’agit de dégoter virtuellement l'âme soeur. © Ronald Dersin / Paris Match

Société

Victime présumée d’un mariage gris, un sexagénaire livre sa mésaventure. Fiancé en Algérie avec une femme rencontrée virtuellement, il apprend brutalement qu’il serait, à son insu dit-il, uni par les liens du mariage. Témoignage d’un homme « mortifié » qui a dû quitter son toit et « vivote » aujourd’hui entre son lieu de travail, son véhicule et le domicile de proches.

Monsieur J., la soixantaine, rencontre via un site web, Madame R., une Algérienne d’une quarantaine d’années. (*)
En un temps record, lors de son premier séjour chez elle et sous la houlette familiale, il est entraîné dans des fiançailles. Expéditives, il en est conscient. Mais l’homme est emballé par la rencontre. Soudain, par écrans interposés, Mme R. lui annonce qu’ils sont unis par les liens du mariage.
M. J. est considéré par l’équipe qui le défend comme victime d’une manœuvre visant à « obtenir essentiellement un séjour en Belgique », victime présumée, en d’autres termes, de ce qu’on nomme un « mariage gris » (**) .
Monsieur J. raconte son expérience à la première personne et évoque ces étapes qui l’ont mené au combat qu’il mène désormais pour faire annuler ce mariage ou au moins obtenir le divorce.
Il décrit un engrenage progressif, coloré par un manque de discernement qu’il met sur le compte d’un trop-plein de solitude et d’un épuisement professionnel. Un témoignage forcément subjectif, qui n’engage que lui bien sûr mais a le mérite de mettre en lumière une forme de candeur qui peut vivre en chacun lorsqu’il s’agit de dégoter, virtuellement, l’âme sœur. C’est le message crucial qu’il entend délivrer ici.
Une fois encore, il ne s’agit que du récit partial d’un homme. Mais son parcours est représentatif d’un phénomène en pleine croissance. Un exemple parmi de nombreux autres qui se déploient selon des scénarios similaires comme le confirment plusieurs témoignages et juristes expérimentés dans ces matières.

Le lien religieux peut être un impératif social ou légal dans une quête de couple. Le contexte de l’islam n’est bien sûr qu’un exemple ici. « Il peut sembler récurrent simplement parce que c’est une religion très répandue à travers le monde », souligne un travailleur social. Nous avons quant à nous recueilli les récits d’autres victimes de mariages gris, dont un Sénégalais et une Britannique. Il est question dans ces cas de christianisme et d’hindouisme. Par ailleurs l’axe philosophique ou spirituel quel qu’il soit n’a qu’un impact dérisoire par rapport au contexte économique. Dans la majorité des cas, les auteurs de mariages gris sont naturellement issus de pays où le niveau de vie est extrêmement bas.

* Les noms ont été modifiés.
** Le mariage gris est une escroquerie au mariage consistant à « simuler son consentement à se marier dans le seul et unique but d’obtenir un avantage en matière de séjour ». Cet acte est constitutif d’une infraction pénale et à ce titre, jusqu’à la fin de la procédure pénale et jusqu’à une éventuelle condamnation, les prétendus auteurs de mariages gris sont naturellement présumés innocents.

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Monsieur J. est employé, il a donc 60 ans et des poussières. Il est autodidacte, divorcé, a des enfants adultes. Il vient d’une « famille normale », d’un milieu social « plutôt défavorisé, pas des intellectuels ». Il bénéficie « d’une très bonne éducation ».

Nous l’interrogeons d’abord sur le contexte de son cheminement spirituel. Une voie qu’il adopte il y a de longues années déjà et qui déterminera à terme, le champ d’une quête affective.
Sa famille n’est pas particulièrement religieuse. « Une famille catholique à la base, pas très pratiquante. Personnellement, j’aime beaucoup la lecture et je passe un peu de temps à m’intéresser à des domaine plus pointus. »
Parmi ces domaines, il y a la spiritualité qui le berce et qu’il entend approfondir.
Il a « toujours été croyant » mais n’a jamais adhéré aux rituels de l’Église catholique. Il est alors, nous dit-il, en quête de « quelque chose de plus fort, qui me convainque un peu plus. »
Un jour, il a une « forme de révélation » en s’imprégnant d’un paysage. Un côté cosmique qui l’enveloppe. Il découvre un Coran. Le dévore.
« J’ai aimé les réponses que je pouvais y trouver. » Parmi ces aspects qui le séduisent dans l’islam, c’est cette apparence simplicité, un côté « brut ». « Il y a moins de fioritures, de fanfreluches. » Il y a aussi cette absence de clergé. « Pas de pape, de cardinal. L’islam est plus accessible et plus direct. »

Il fait d’abord appel à des agences matrimoniales de renom « qui n’ont fait que m’extorquer de l’argent »

Ces étapes sont fondatrices dans sa construction d’homme mûr. Ce sont aussi cet engagement et sa conversion qui orienteront plus largement ses choix de vie ultérieurs. Précisons d’emblée qu’il continue aujourd’hui, bien sûr, à pratiquer cette religion qui l’a conquis et le porte depuis de longues années.
Cette démarche spirituelle, il l’a entamée et poursuivie seul. « J’ai fait des recherches. J’ai fait ce cheminement progressivement. Je ne suis pas facile à convaincre, je suis assez objectif et j’ai l’esprit critique. Ce n’est pas quelque chose qu’on m’a vendu. J’ai suivi une formation à la Grande mosquée. J’ai fait la chahada, la déclaration. Ensuite j’ai suivi les usages. Rien d’agressif, rien d’imposé. Au contraire, une sensation de liberté. »

Il est séparé de sa première épouse depuis longtemps. La solitude, explique-t-il, commence à lui peser. « L’âge avançant et ma vie professionnelle étant chargée, j’ai commencé à rechercher quelqu’un, si possible une femme qui pratique aussi l’islam. »

Etat de « fragilité affective » après une solitude prolongée, « perte d’objectivité »

Il fait d’abord appel à des agences matrimoniales de renom « qui n’ont fait que m’extorquer de l’argent ». Il se lance ensuite dans les sites web dédiés à des rencontres entre personnes musulmanes. Il espère y trouver « quelqu’un qui a des valeurs, une femme calme et posée, fiable ». S’il ne songe pas particulièrement au mariage, il espère « fonder en tout cas une relation sérieuse ».
Il rencontre virtuellement donc cette dame, dont il estimera, avec le recul, qu’elle l’a ciblé, « hameçonné ». « Elle se présente bien, a l’air digne de confiance. Moi je suis en attente de quelque chose ».

En état de « fragilité affective » après une solitude prolongée, il se sent, insiste-t-il, disposé à une rencontre.

Les premiers échanges ont lieu. La personne, Mme R, lui apprend qu’elle n’est pas mariée et a un fils de 10 ans.
« Elle m’apparaît comme responsable et soucieuse de la vie de famille. Elle ne travaille pas, est femme au foyer. Ça me convient parfaitement, je suis moi-même proche de la retraite »
M.J. a une vision de la femme un rien décalée. perçoit dans son épouse une forme de « pureté ». Du moins il imagine qu’elle nourrit « des principes et des valeurs. La fidélité pour moi est très importante. Là-bas les choses sont cadrée et la vie me paraît saine. » Le fait que cette dame ne semble « pas délurée », est aussi, de son propre aveu, un élément qu’il recherche alors. Il caresse déjà le projet d’une longue vie à deux.

Monsieur J, employé, a quitté son domicile dans l’attente d’un jugement. Il « vivote » aujourd’hui entre son lieu de travail, sa voiture et l’un ou l’autre véhicule. Il se sustente et loge parfois chez des amis. Il reconnaît avoir manqué de lucidité. La solitude, dit-il en substance, n’est pas bonne conseillère. De même qu’une charge professionnelle importante peut « amenuiser, à la longue, l’esprit critique ». © Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Le fils de cette personne est né hors mariage. Mme R., vit avec sa fratrie, ses parents et cet enfant de 10 ans sous un toit commun, dans une bourgade perdue.
M.J. comprend intuitivement que le but de Mme R est sans doute de « quitter ce foyer précaire », où l’espace est compté, au creux d’un village sans une once de confort. Il s’agit aussi de construire une autre vie, une quête qu’il voit bien sûr comme légitime.

Il imaginera, rétrospectivement, que Mme R a dû « redoubler d’effort pour appâter un homme dans un pays où le niveau de vie sera meilleur, où la vie sera plus facile et où la société ne se préoccupera pas de savoir qu’elle a un enfant hors mariage».

Accueil sous monitoring familial

Peu après les premiers échanges, il entame les démarches de visa et se rend en Algérie. Il y sera hébergé quelques jours par la famille. Le couple naissant ne se voit que sous le contrôle de chaperons.
Il constate que Mme R se fait de la Belgique une vision édulcorée. Elle la voit, dit-il, « comme un pays de cocagne, sans réaliser que le coûte de la vie y est évidemment beaucoup plus élevé ».
N’entend-il pas alors la détromper ? « Non, on n’en est pas encore là, cela je le comprendrai plus tard. Et puis nous sommes encore dans l’écoute, l’observation, la découverte. »

Durant ce séjour, il est « accueilli à bras ouverts » par la famille de Mme R. Il se dit conquis alors par l’intérêt que lui porte cette dernière. « J’ai traversé ce désert sentimental et elle semblait attentive à mes attentes. » Il prend, dit-il le « package ». « La famille qui s’occupe de moi, cherche à me faire plaisir. » Il comble la barrière linguistique en « couvrant madame de cadeaux ».

Même s’il ne peut la voir seule, la vie familiale contrôlée dans laquelle elle évolue le rassure, comble son déficit affectif partiel et l’isolement relatif dans lequel sa charge professionnel l’a amené.

Rapidement, il subit un interrogatoire « en douceur » de la part oncles de Mme R. Une mise sur le gril qui ressemble, avec le recul toujours, à une voie sans issue. « Ils veulent connaître mes intentions. Me mettent la pression gentiment mais, sur le moment, je n’y vois pas malice.  Ça me rassure et correspond à ma recherche de quelqu’un de sérieux, encadré par la famille. »

Dans les grandes lignes, ce premier séjour se passe « bien » et M. J. entre en Belgique « le cœur gros ». Les échanges virtuels se font plus intimes. « Petit à petit, on se rapproche. On commence à nourrir des idées de projets communs. »

M.J. envisage un nouveau voyage, repasse l’étape incontournable du visa à l’ambassade d’Algérie (« un parcours du combattant ») et retourne voir Mme R. Il restera quelques jours sur place.

Des fiançailles « pour mieux se connaître »

« Nous prévoyons de nous fiancer. » Cette étape leur est indispensable, dit-il, pour « mieux se connaître », et disposer de quelques moments seuls. « En tant que musulmans, nous n’avons pas la possibilité de dialoguer avec une femme sans la permission de la famille. Les fiançailles nous permettent d’être seuls officiellement. En Algérie en tout cas, à ma connaissance ça se passe comme ça. »

Les fiançailles constituent donc, selon M. J. un sorte de pré-engagement, « sans plus ». « Il n’y a pas de promesse écrite. Tout est verbal. Il n’y a d’inscription nulle part et dans ce pays, d’après ce que j’ai compris, on peut répéter ces fiançailles autant qu’on le désire. Ça a pu probablement à une époque équivaloir en quelque sorte à un mariage. Mais les autorités algériennes se sont rendu compte qu’il y avait des abus. On m’a rapporté que des hommes âgés se fiançaient ainsi à des jeunes filles de 15 ans, en profitaient et s’en séparaient tout aussi facilement. Dorénavant, il n’est plus possible de valider les fiançailles pour en faire un mariage, sauf dans de rares cas. Par ailleurs, on peut divorcer plusieurs fois mais la procédure est très longue. Cela pour empêcher notamment ces abus de jeunes filles. »

De retour en Belgique, M. J. apprend lors d’un échange par caméra avec son épouse qu’ils sont « mariés ». « Elle me dit que la demande a été faite au tribunal et que le mariage a été accepté ! Je tombe des nues. Elle me demande si je suis déçu, si je regrette. Je lui réponds que c’est à tout le moins précoce, précipité.»

Le flou autour du mariage le trouble. « Pour ces fiançailles, j’ai dû prouver ma conversion, montrer mes papiers belges etc.  Ma femme me dit que lorsque nous nous sommes rendus au tribunal, c’était pour nous marier. Or on m’avait parlé de fiançailles, c’est ainsi que cela m’avait été présenté. Mais lorsque je le conteste, elle me culpabilise immédiatement. »

« Quel est le statut de la Fatiha dans la législation du mariage ? Sa lecture entraîne-telle le mariage ? Est-ce licite ? Cela autorise-t-il le mari à vivre avec son épouse sans passer par l’acte de mariage ? » Autant de questions que se posent par ailleurs bon nombre d’internautes sur des sites spécialisés. Le débat est ample et constitue évidemment un sujet en soi.

Le premières tensions naissent. M. J. accepte néanmoins, malgré lui, la situation « sans prendre vraiment la mesure des conséquences que tout cela va engendrer».

Peut-être inconsciemment a-t-il perdu de son objectivité. Il reconnaît aujourd’hui avoir manqué de lucidité. La solitude, dit-il en substance, n’est pas bonne conseillère. De même qu’une charge professionnelle importante peut amenuiser, à la longue, l’esprit critique.

Plus tard, il s’interrogera sur la pureté des intentions et pensées de sa désormais épouse. « Je lui trouvais des accents de sincérité. Peut-être ses oncles lui avaient-ils mis la pression, je n’étais pas là pour le constater. Lorsque j’ai rencontré plus tard mon avocat, il m’a dit : ouvrez les yeux. » M. J. ignore jusque là l’existence même de mariages gris.

A l’annonce de ce « mariage » dont il n’était donc « pas conscient » et qu’il rejette dans un premier temps, il se dit « refroidi » mais décide de « rester calme ». Il est par ailleurs retenu en Belgique tout l’été par un impératif familial. Un proche en souffrance qu’il va accompagner dans ses derniers instants.
Un délai de réflexion. Entre-temps, Mme R. demande un visa pour le rejoindre en Belgique. « Cela s’inscrit dans la ligne d’un « regroupement familial ». Pour l’obtenir il faut que le mariage soit reconnu. Il l’est et nous sommes considérés comme mariés. »

M.J. se résout à la situation qu’il n’a pas voulue. « J’accède à sa demande de visa. J’entame les démarches, car je suis pieds et poings liés. Je me dis : on ne se connaît pas, on verra bien, on va essayer de démarrer quelque chose. »
Ce mariage, reconnu par les autorités belges, le surprendra. « Avec le recul et la connaissance que j’ai aujourd’hui de la notion de mariage gris, je trouve étrange qu’il n’y ait pas eu d’enquête de l’officier de l’état civil. Plus tard, je serai auditionné par un inspecteur de police qui me dira que jamais ce mariage conclu de façon improbable en Algérie n’aurait dû être validé en Belgique. Mon avocat sera naturellement de cet avis. »

« Obsession » de procréation

Quelques mois plus tard, son épouse arrive en Belgique. « Au début, c’est l’émerveillement à ses yeux. J’ai une maison, une situation, des conditions qu’elle n’a jamais connues. Elle fait passer l’idée, consciente ou non, qu’elle a remporté le jackpot. Agit comme si tout lui était dû.»
Cette posture, il la ressent « au plus profond de lui », affirme-t-il: « J’ai vraiment l’impression qu’elle triomphe. »
Il décrit l’ambiance comme « relativement stable durant quelques semaines. Et puis les choses basculent. Il ne lui faut pas deux moi pour me harceler pour avoir un enfant. Là, je ressens mes premiers doutes profonds. J’ai 60 ans, je suis grand-père et on n’a jamais évoqué le fait de concevoir un enfant. C’est par ailleurs un projet de vie trop concret et totalement précipité. On se connaît à peine et faire un enfant au bout de deux mois, c’est surréaliste. »

M. J. se fait plus soupçonneux. Son épouse quant à elle devient « nerveuse, tendue, agressive. Elle quitte la maison, va se plaindre auprès dans le voisinage, prétend que je l’enferme, la restreint économiquement. Elle tente de détruire mon image dans tout mon entourage. »

Mme R., qui invoque donc une forme de « réclusion » à domicile, peut en réalité, dit-il, rejoindre les commerces du village à pied. « Elle n’a pas encore pu valider son permis de conduire étranger et je n’ai qu’une voiture, je l’utilise pour aller au travail et je rentre à midi. »

Pour répondre au blues et à la solitude que sa femme peut ressentir, il précise lui avoir proposé de faire venir en Belgique un proche, une cousine ou son fils.

Les plaintes de Mme R, épouse de M. J., portent sur des « violences économiques et morales ». Lui-même et son avocat les qualifient de « purement stratégiques ». M. J a fait de son véhicule un havre partiel. Propriétaire de sa maison, il se refuse à entamer une location ailleurs. Ses moyens dit-il ne le lui permettent pas. © Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Quelques semaines plus tard encore, les choses se gâtent, dit-il.« Madame va porter plainte à la police. Elle se plaint d’être enfermée, de maltraitances alimentaires, prétend que je l’empêche d’aller travailler. La police l’éconduit et lui envoie une assistante sociale. »
« Mais je ne l’ai jamais empêchée de travailler », se défend-il, « même si ce n’était pas un souhait de ma part car ce n’était pas nécessaire, mon salaire était suffisant pour les besoins du couple. Par ailleurs je prévoyais d’être moi-même bientôt à la retraite et il était logique que nous puissions en profiter à deux. Elle bénéficie d’un titre de séjour provisoire durant trois ans avant d’obtenir un titre de séjour définitif. Elle sait qu’elle ne doit pas faire de faux pas durant cette période. La vérité c’est qu’elle se montrait très dépensière et j’avais dû lui en faire la remarque. Elle l’avait extrêmement mal pris. » Les dépenses de Mme R. se concentrent dans les grandes surfaces dont l’ampleur et la variété la fascinent, détaille-t-il. « Elle n’avait jamais vu de supermarchés de cette magnitude. Bien sûr au début cela m’a ému.  Mais les choses ont rapidement dégénéré. Son attitude s’est faite plus agressive. »

Après avoir fait cette démarche au poste de police, « madame », poursuit M. J., rentre à la maison, « penaude ». « Elle me dit qu’elle a fait une bêtise, avoue qu’elle a porté plainte et m’indique donc qu’on nous a envoyé une assistante sociale. Elle me suggère d’annuler mais il est trop tard. L’assistante sociale qui assure cette visite domiciliaire ouvre grand les portes et vérifie tout. Je lui montre la preuve des nombreuses dépenses que j’ai réalisées pour mon épouse – frais médicaux, démarches administratives, cadeaux divers, éléments de décoration pour le confort, etc.  J’ai dépensé des milliers d’euros depuis notre rencontre. A cela s’ajoutent les frais du ménage. »
Un fonctionnement « normal » assure-t-il. « Je pense faire ce que je peux. »
Quant à la teneur de ce rapport du CPAS, il n’en a, malgré une demande officielle, reçu encore aucun écho. « J’ai la conviction que le stratagème de mon épouse, qui comptait me faire passer pour un personnage exécrable, n’a pas fonctionné sans cela elle aurait sans aucune doute utilisé ce rapport contre moi. »
Entre-temps, Mme R porte, explique-t-il « une attention croissante aux lois portant sur l’obtention d’un titre de séjour, et sur les avantages sociaux du CPAS ».

En parallèle, son épouse poursuit ce qu’il appelle un « harcèlement pour avoir un enfant. C’était hors de question. J’ai alors insisté pour qu’elle fasse venir son fils, toujours en Algérie. J’ai pensé que ça pourrait lui faire du bien d’avoir un peu de compagnie, surtout de la famille. »
Au départ, il ne considère pas comme « étrange » le fait que sa femme ait laissé son enfant unique sur place. Sans doute en était-il alors, au fond de lui, soulagé aussi. Mais il admet, avec le regard qu’il a aujourd’hui sur la situation, que cet « abandon » était, de fait, « interpellant ». « Mais je n’en ai pas pris la mesure sur le moment. Ma femme n’était pas mariée et il est considéré comme normal que son fils soit élevé au sein du clan. »
Les relations du couple sont, dit-il, « très restreintes et protégées. Elle est plus obsédée que jamais à l’idée d’avoir un enfant. Nous butons sur ce point. Les relations se dégradent. Je ne me sens pas bien. »
M.J. commence, dit-il, à « remonter doucement à la surface ». Son « esprit critique », en léthargie depuis la rencontre qui a bouleversé ses repères, reprend vigueur. « Je m’interroge, je prends contact avec l’avocat qui m’avait aidé à obtenir un visa pour ma femme et lui demande en quoi ce prétendu mariage m’a engagé. »
Il envisage le divorce, l’évoque ouvertement, propose, dit-il un arrangement à l’amiable. « J’ai dit à madame : si tu es malheureuse, retourne dans ta famille, je te dédommagerai. Là, son comportement a à nouveau changé. Elle s’est considérablement adoucie. »
La vie sentimentale en dents de scie que connaît le couple laisse peu de place à une forme de constance. M. J. se sent encore « vulnérable ». Des années qu’il rêve de rompre sa solitude pour privilégier une formule « une chaumière et deux coeurs » aux accents parfois désuets. « Je me laisse attendrir à nouveau et lui propose d’aller ensemble rejoindre son fils et sa famille sur place. Là, je la découvre alors un peu bipolaire. Avec moi particulièrement. Au retour, les choses empirent à nouveau. »
M.J. sent qu’il sombre. Il perd « le goût de la vie ». Se rend chez le notaire pour « établir un testament ». Il dit vouloir alors en finir avec « ce cirque ». « Elle me fait un lavage de cerveau quotidien et j’ai une envie épouvantable de mettre fin à mes jours. »
Il prend contact avec un psychologue. Le médecin de famille lui prescrit un anti-dépresseur.

La chambre du fils

Entre-temps son épouse décide de faire venir son fils d’Algérie. «Elle se rend compte, c’est mon analyse, que si nous n’avons pas d’enfants, en cas de séparation elle devra retourner là-bas. Mais il lui reste un « joker », c’est en tout cas ainsi que je le vois : si elle accueille son fils ici, elle ne pourra plus être contrainte de quitter la Belgique. N’ayant plus d’autre recours, elle y voit la solution. »
Mme R. repart en Algérie pour aller chercher son fils. « Là, la crise sanitaire nous empêche ensuite de faire des allers et retours. »
Le temps qui s’écoule, à distance, lui permet de « se ressaisir, se reconstruire un peu ». « Ça me prendra presque un an. Je me débrouille pour obtenir un visa pour le petit aussi. Quand je m’engage à quelque chose, je m’y tiens. »
Quelques mois plus tard, mère et fils arrivent en Belgique. « J’ai préparé une chambre somptueuse pour le gamin, une chambre de champion. J’ai tout repeint, acheté un lit, des meubles. Je veux qu’il s’y sente bien. Chez eux, en famille, ils dorment à quatre ou cinq dans une pièce. »
Le fils est scolarisé dans un établissement pour les primo-arrivants. « Il a des professeurs particuliers. Au départ tout est merveilleux, ensuite la situation dégénère à nouveau, rapidement. C’est la première fois que ma femme s’occupe du petit. Elle n’est plus dans une forme d’égalité mais doit user d’une autorité maternelle, cela engendre un rapport de forces. Rapidement, son fils fait du chantage pour obtenir tout ce qu’il veut. Je reste calme, je me dis qu’il lui faut un temps d’adaptation. »
Le garçon les rejoint dans le lit conjugal. Ils doivent dormir à trois, dit-il. « Il atterrit dans notre chambre, c’est très dérangeant. Je dis à ma femme qu’il faut que ça cesse, qu’il doit rejoindre sa chambre, elle me répond que mes paroles sont un affront.  Elle fait tout pour garder son fils à ses côtés, lui permet tout. Là, j’acquiers la certitude qu’il constitue, de fait, sa « carte maîtresse ».»

Le fossé se creuse entre les conjoints. « Elle et son fils se parlent tous deux en arabe. Le petit ne parle pas le français, moi seulement quelques bribes d’arabe mais sa mère nous interdit de communiquer. »

« Les policiers me disent : « Vous êtes dans un mariage gris »

M. J. explique qu’il « s’épuise de plus en plus » et que cette fatigue lui fait perdre à nouveau tout sens de la réflexion, toute capacité d’action. Il se sent paralysé, emprisonné dans ses murs.
« On court à la catastrophe. L’ambiance est délétère. Je me décide alors à me rendre au poste de police pour expliquer discrètement la situation : Que faire ? Les policiers voient que je suis à bout. Ils me dirigent vers une assistante sociale et me révèlent une réalité dont j’ignorais même le nom : ils me disent : « Vous êtes pris dans un mariage gris. Il faut le faire annuler ou divorcer pour sortir de cette situation. »»
Un mariage qui se présente comme des fiançailles, une épouse qui souhaite être enceinte contre le gré d’un époux quasi-retraité. Voici quelques-uns des éléments qui retiennent d’emblée l’attention des policiers belges. Ils supputent que la démarche de Mme R. est « stratégique est exclusivement motivée par le séjour ».

« Je m’accorde encore un temps de réflexion, ensuite je recontacte l’avocat qui m’avait guidé dans les démarches de visa et lui demande d’aller vers un divorce. »

« Les policiers m’avaient donné le conseil d’éviter de réagir à toute provocation. Ils m’avaient prévenu : on pourrait alors m’accuser d’agression. » Un argument fréquemment brandi par les auteurs présumés de mariages gris.

Mme R et son fils repartent pour l’Algérie. « Je leur trouve des billets d’avion et je patiente. Là, je pense que madame va être désinscrite de la commune et perdre son visa car la police et l’avocat m’ont conseillé de dire qu’ils ont quitté le domicile. Je signale leur départ à mon avocat et nous introduisons une demande de divorce quelques jours plus tard. »
A distance, par écrans interposés, il prévient son épouse que la demande est officialisée au tribunal. « Je lui propose d’envisager soit un divorce à l’amiable, avec une compensation financière que je lui garantis pour elle et le petit, soit que nous prenions chacun un avocat. Elle est furieuse et refuse l’arrangement. Personnellement, je me serais adapté à d’autres demandes éventuelles mais elle ne veut rien entendre. Le ton s’envenime et même les échanges écrits et virtuels sont assez virulents ».
Quelques jours plus tard, Mme R est de retour en Belgique. « Elle est rentrée par surprise et fait irruption avec son fils dans la maison. Elle m’agresse verbalement et physiquement. »
M. J. se dit « tétanisé ». « Heureusement des proches sont présents et nous appelons la police pour agression. Elle me dit alors d’un air menaçant : on parlera au tribunal. J’explique aux policiers ce qu’il s’est passé, on remplit des papiers, ils interrogent madame sur sa version des faits. »
Durant ces épisodes, M.J. reste « calme » précise-t-il. « Les policiers que j’avais vus plusieurs semaines plus tôt et qui m’avaient, les premiers, décrit mon mariage comme un mariage gris, m’avaient donné le conseil d’éviter de réagir à toute provocation. Ils m’avaient prévenu : on pourrait alors m’accuser d’agression, voire d’attouchements sur le fils de madame… »
Me Laurent Levi, l’avocat expérimenté dans ce domaine que nous avions rencontré il y a quelques semaines l’a souligné : le dernier recours de la part des escrocs au mariage gris est souvent une plainte pour violences montée de toutes pièces. « Être victime de violence conjugale (morale ou physique) leur permet de conserver le titre de séjour de manière inconditionnelle. Les mises en scène de violence conjugale et des fausse plaintes sont légion en matière de mariage gris… »

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Rapidement, M. J. décide quitter son domicile. Il part les mains vides et trouve refuge dans sa voiture. Le lendemain il voit un médecin et dépose plainte. « Le médecin constate qu’on m’a frappé avec le poing sur les avant-bras.  Durant les six mois qui ont suivi, madame est venue me harceler à mon travail. Et est allée se plaindre auprès de membres de ma famille, prétextant que je l’embêtais et invoquant une détention d’armes chez moi. Elle affirmait, à tort évidemment, que j’y stockais des fusils… »
Suit une longue période, toujours en cours, durant laquelle il dort dans sa voiture ou dans un véhicule utilitaire, prend sa douche sur son lieu de travail, utilise le frigo du bureau pour y stocker quelques vivres. Parfois il va se sustenter chez des membres de sa famille, loge occasionnellement chez des amis. Une vie de confort tout relatif que lui imposent les circonstances. « J’ai ma propre maison et je refuse d’aller m’installer ailleurs. Je préfère rester dans des conditions de camping provisoire. Je dois penser aussi à mes enfants, et à l’après, à la retraite. J’entretiens encore mon épouse et ne peux me permettre de me lancer dans une location. »

Désormais il évite de rentrer chez lui car, insiste-t-il, « madame a tout fait et fait tout pour m’amadouer. J’avais par ailleurs commencé plus tôt à prendre des photos de la situation à domicile : par exemple le fait que madame et son fils occupaient ensemble mon propre lit et ce depuis des mois, lorsque j’étais là aussi. Tout cela a été ou sera présenté au tribunal. »

Son espoir aujourd’hui ? « Dans le meilleur des cas, si le tribunal reconnaît qu’il y a eu un mariage gris, il y aura annulation du mariage aux yeux de la loi belge. Au pire, un divorce est demandé. Dans ce cadre, madame peut réclamer une pension alimentaire équivalent à la durée du mariage. Si le mariage gris est reconnu, elle aura un temps donné pour quitter le territoire. L’Office des Étrangers qui a octroyé le visa et le parquet sont prévenus de nos démarches au tribunal. Théoriquement, l’Office des Étrangers aurait dû dès le départ, d’après ce que j’en sais, procéder à une enquête mais avec l’afflux de migrants, la note a dû être, sans doute, décalée. Nous avons rendu une vingtaine de pièces au dossier démontrant qu’il y a eu faux et usage de faux. Le « mariage » qui aurait été réglé en quatre jours sur place n’est pas organisable en un laps de temps aussi étroit. Nous considérons qu’il y a eu violation du droit algérien. Cela se base sur plusieurs points dont le fait qu’il n’y a pas eu paiement de dot de ma part. »
Quant aux plaintes de son épouse portant sur des « violences économiques et morales », lui-même et son avocat les qualifient de « purement stratégiques ».

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M.J., qui se décrit aujourd’hui comme oscillant « entre lassitude et désespoir », se montre prudent, et très loin de fanfaronner quant à l’issue espérée :  « Je ne me fais pas d’illusion. Le tribunal est un poker menteur. Malgré l’excellent encadrement que j’ai reçu, on reste entre les mains d’un juge. Sans parler des appels et des prolongations toujours possibles. Le mot justice est à mes yeux très aléatoire. C’est celui qui a le meilleur conseil ou le plus habile qui finit par gagner la partie. »
« Mon client est à mes yeux très clairement le dindon de la farce dans un complot pour obtenir un titre de séjour », indique son avocat. « Savait-il ce qu’il faisait ? Ça n’a pas d’importance ici. Le but est de déterminer si l’intention unique de la partie adverse était de se marier exclusivement pour un avantage de séjour. Les pièces et moyens produits sont multiples. Nous attendons que la justice en prenne acte et y répondre de manière motivée et circonstanciée. A titre principal nous demandons l’annulation du mariage. Et à titre subsidiaire, le divorce. L’affaire suit son cours en justice, une procédure d’appel a débuté. »

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