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« Nos 45 minutes en enfer » : les Belges miraculés en Corse racontent

Jeudi 18 août, 8 h 21 du matin, au large de la Corse, dans le golfe de Girolata : le mur de brume s’abat sur le bateau des vacanciers belges. C’est le début du branle-bas de combat. | © DR

Société

Piégés par la tempête qui a fait cinq disparus en Corse, des Belges ont vu la mort de près. Ils témoignent en exclusivité pour Paris Match.

Récit de Florence Cauderlier

Golfe de Girolata, l’une des plus belles baies de Corse. Bordé par des falaises de granit rouge de plus de 300 mètres de hauteur, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1983, l’endroit est un paradis sur terre. Mais ce jeudi 18 août, en un éclair, ceux qui voguent en Méditerranée vont plonger en enfer. Sur leur bateau, Florence, Fred, leurs deux filles et un ami, voient brusquement la tornade s’abattre sur eux. Un mur de brume et de vents déchaînés. Le récit de ces vacanciers belges est glaçant.

Florence Cauderlier est l’épouse de Fred et la maman de leurs deux filles. Ils voyageaient sur le Squizz2 quand la tempête s’est abattue sur eux. Elle raconte.

En cette mi-août, au cœur d’un été historiquement caniculaire, Jean-Phi, un de nos amis, nous propose de l’accompagner sur son voilier au large de la Corse. Son bateau, le Squizz2, est un voilier de 50 pieds (15 mètres), un Solaris 50, un bijou de la navigation. Il est fuselé, élégant, noble et racé, c’est un oiseau sur la mer. Un navire qui offre un confort incroyable tout autant que des performances de navigation. Je me dis que nous avons une chance inouïe de traverser la Méditerranée à bord, dans ces conditions.

 

La famille de Florence à bord avant la catastrophe. « Il y a trois jours, nous avions essuyé un gros coup de vent. Pas long, mais impressionnant pour la navigatrice sans expérience que je suis. J’ai le sentiment d’être préparée… » ©DR

Embarquement en plein milieu de la nuit. Nous quittons Monaco le samedi 13 août à 2 heures du matin pour rejoindre Calvi le lendemain après-midi. Nous nous fixons l’objectif d’assister au lever de soleil en famille au milieu de la Méditerranée qui, cet été, est particulièrement et anormalement chaude.

Après onze heures de navigation, nous sommes escortés par une dizaine de dauphins. Moment magique qui précède le ballet de trois baleines. Plus tard, nous apercevrons même une raie qui fend les vagues. C’est plutôt rare. Nous sommes chanceux. Ernestine et Eugénie, nos deux filles, se régalent. Elles font des régates à l’école. Les multiples conseils prodigués par Jean-Phi, qui leur passe régulièrement la barre, est une opportunité qu’elles mesurent bien.

Nous arrivons à Calvi et découvrons sa baie, ses rues animées et Annie, la figure locale qui fait des confitures maison et des salaisons au myrte. Dans la soirée, la citadelle calvaise nous offre même un formidable feu d’artifice auquel nous assistons depuis le bateau. Une place de choix !

Le lendemain, à 14 heures, nous levons l’ancre à la recherche d’un endroit moins urbanisé. Les prévisions météo annoncent un orage. Nous sommes avec les enfants à bord, nous optons donc pour la prudence et envisageons d’aller au port de la Girolata. C’est une baie au nord d’Ajaccio. Nous y serons à l’abri pour affronter cet orage estival comme il y en a régulièrement fin août dans la région. Élément rassurant : de nombreux autres plaisanciers font le même choix que nous. La voile invite à une certaine humilité face à l’immensité de la mer et confronter son analyse à celles d’autres navigateurs est chose courante.

 

Uniquement accessible en bateau, le site de Girolata, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco et situé au cœur d’un grand espace préservé, offre des vues magnifiques. ©DR

La journée est ensoleillée et calme. Je ne me souviens pas avoir vu un endroit aussi beau. Ce petit port est isolé, il n’y a pas d’accès par la route. On y mange des langoustes et des poissons que Jean-Paul, le pêcheur de la Girolata, prend chaque matin depuis des années. Finalement, les prévisions qui annonçaient l’orage semblent être démenties, même si des coups de vent sont attendus dans la nuit. Un agent de la capitainerie fait le tour des bateaux et engage les plaisanciers à doubler les amarres à l’avant et à l’arrière du bateau. « Cela pourrait souffler fort », nous dit-il. « C’est mieux d’assurer les bateaux au maximum, on ne sait jamais… » Nous avions déjà pris cette précaution sur le Squizz2.

En soirée, il fait bizarrement très chaud. Plus chaud qu’en journée. Mais les nombreuses étoiles confirment que le ciel reste dégagé. Un dernier coup d’œil à la météo avant d’aller dormir nous rassure. Les prochaines heures doivent être calmes.

Jeudi 16 août, 7 h 15. La nuit a été plus calme que jamais. Ultra chaude, pas un brin de vent. Jean-Phi est assis dans le cockpit, c’est à la fois le poste de commandement et la terrasse du bateau. D’habitude, à cette heure, il part avec Fred pour promener les deux chiens qui nous accompagnent. Ce matin, Fred dort encore pendant que Jean-Phi vérifie la météo. Son visage se ferme. L’inquiétude est palpable. « On annonce un truc improbable. » Parmi les quatre que nous consultons, un modèle météo prévoit des rafales de vent à 107 nœuds, soit plus de 200 km/h ! Du jamais vu. Je réveille Fred. Les filles dorment, les chiens se sont recouchés avec elles.

Jean-Phi échange avec Fred. Ils sont perplexes : les valeurs annoncées sont énormes et il n’y a qu’un seul modèle météo qui l’affirme.
Il y a trois jours, nous avions essuyé un gros coup de vent. Pas long mais impressionnant pour la navigatrice sans expérience que je suis. J’ai le sentiment d’être préparée mais, en même temps, je ne soupçonne pas ce qui bouillonne dans la tête de Jean-Phi. Je ne comprends pas tout ce qu’ils se disent, Fred et lui. Je vais faire des bisous aux filles pour les réveiller. Je préfère les préparer aux secousses que de les voir paniquer parce qu’elles ne s’y attendent pas.

 

D’une puissance impensable, les vagues soulèvent les bateaux: un homme, torse nu, tente désespérément de s’accrocher.  ©DR

Jeudi 8 h 15. Jean-Phi, Fred et moi montons sur le pont pour nous assurer que tout est en sécurité pour affronter le coup de vent annoncé. Les deux hommes vérifient les voiles, les amarres, assurent l’annexe. De mon côté, je récupère les lunettes de soleil oubliées la veille au soir, les crèmes solaires et les maillots de bain qui sèchent…

« Un mur blanc opaque se jette sur nous. Cette brume avance à un rythme fou. L’enfer va commencer… »

8 h 21. Nous sommes sur le pont en espérant que le modèle météo se soit trompé. Mais la réalité nous fait très vite déchanter. Un mur blanc opaque se jette sur nous. Il couvre tout le paysage, la tour génoise à l’entrée du port est plongée dans cette brume qui avance à un rythme fou. L’enfer va commencer. Nous avons tout juste le temps de plonger dans la cabine. Il n’aura pas fallu 20 secondes pour que ce mur blanc s’abatte sur le port avec une force et une violence inouïes.

Je dis aux filles de mettre leur gilet de sauvetage. Elles obéissent, elles prennent chacune leur doudou. Ernestine accroche les deux doudous ensemble avec des élastiques. Elle rassure sa petite sœur. Le bateau claque sur l’eau. Une forte houle secoue l’ensemble des embarcations du port. Le vent souffle à plus de 90 nœuds (plus de 165 km/h). Nous plaçons tous nos espoirs dans les amarres vérifiées la veille au soir. Quatre cordages sur deux bouées pour maintenir le bateau de 15 tonnes… Si elles lâchent, le Squizz2 sera projeté sur les rochers tout proches. On comprend tout de suite que nous allons vivre des moments compliqués.

 

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Le premier objectif est de maintenir la sérénité à bord. Pas facile quand on est à cinq, avec des gilets de sauvetage déclenchés, enfermés dans une boite secouée dans tous les sens. Nous essayons de paraître calmes pour les enfants. Elles sont recroquevillées par terre avec les deux chiens. Elles ne réalisent pas encore ce qui se passe. Et pourtant, le pire va seulement arriver.

Le Squizz2 est amarré sur les bouées les plus éloignées de la plage, là où la profondeur est plus importante. Avec un tirant d’eau de 3 mètres, nous n’aurions pu nous positionner ailleurs. Face à cette première ligne de bouées, de nombreux bateaux mouillent à l’entrée de la baie. Très vite, leur ancre ne permet pas de résister aux vents violents et aux vagues de deux mètres.

 

Les bateaux disloqués par la force de la tempête. « Un yacht de 20 mètres arrive à toute allure sur notre voilier », raconte Florence Cauderlier. « Il y a bien un homme qui tente de le diriger mais son bateau est devenu fou, ingouvernable… » ©DR

Un yacht de 20 mètres se décroche et arrive à toute allure sur notre voilier. Il y a bien un homme qui tente de le diriger mais son moteur est bien impuissant face aux éléments. Ce bateau fou, ingouvernable, vient se fracasser sur le côté tribord. Le bruit de la collision résonne dans la cabine. Il est tellement fort qu’on se demande comment la coque peut résister.

Le vent écarte le yacht de notre zone. Nous le retrouverons plus tard échoué sur la plage. Avant cela, il ira taper sur le voilier qui nous percute à bâbord. Sous l’impact du choc, le bateau voisin perd son mât qui vient s’abattre violemment sur le Squizz2. Nous voilà désormais totalement prisonniers d’un bateau qui détruit notre embarcation à chaque mouvement de mer. Le grincement du mât, les bruits de casse, les hurlements du vent dans les gréements rythment de manière effroyable la danse macabre du Squizz2 devenu totalement ingouvernable.
Dans la cabine, Eugénie se met spontanément à prier.

Du haut de ses 11 ans, elle a bien compris que la situation est grave. Elle implore le ciel de nous laisser en vie. « Seigneur, je te promets d’être sage pour toujours ! » Sa sœur, Ernestine, garde son calme. Pourtant, elle bouillonne à l’intérieur mais elle sait que si elle craque, sa petite sœur aura encore plus peur. Les coques se fracassent les unes contre les autres. Le bruit de la coque qui se fend est abominable. À l’intérieur, une odeur de polyester et de colle se répand. C’est le parfum des bateaux neufs ou du « gelcoat » fraîchement brisé…

Fred est à un hublot et, pour nous préparer psychologiquement à prendre les coups, annonce les impacts avant qu’ils n’arrivent. « Putain, le Dufour 460 revient vers nous. Sa proue fonce droit sur le hublot ! » Cela fait déjà trente ou quarante minutes que nous sommes pris au piège et le vent ne faiblit pas. Fred et Jean-Phi s’en étonnent car, habituellement, « un gros coup de vent ne dure pas trop longtemps ». Les vents nous fouettent maintenant à plus de 200 km/h.

Je n’en peux plus. Cette impuissance, le fait de rester là sans tenter quelque chose me rend dingue. Et pourtant, au fond de moi, je sais qu’il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre. C’est la manière la plus raisonnable de ne pas mettre nos vies en danger. Mais elles n’ont jamais été autant menacées.

Jean-Phi bloque la sortie afin de m’empêcher de sortir. Je me tiens à la rampe de la descente. Ernestine reste muette, tétanisée. Son visage est verrouillé, pas un mot ne sort de sa bouche. Eugénie hurle qu’elle ne veut pas mourir à 11 ans, elle est beaucoup trop jeune. Je pleure, je sais que nous pensons tous que nous allons mourir, que nous n’avons aucune chance de nous en sortir. Je dis à mes enfants que je les aime. Ernestine hurle : « Ne dis pas ça ! » Elles savent que ça résonne comme un adieu. Un choc immense vient encore de frapper le bateau. Les hublots se feuillettent et se déforment. S’ils lâchent, nous avons une voie d’eau potentielle.

Pendant ce temps, le mât du voilier voisin poursuit sa destruction du pont. Tout est pulvérisé : le poste de pilotage est en miettes. Nous craignons maintenant que ce mât n’abîme le nôtre. Si le Squizz2 démâte, il sera entraîné vers le fond.

Le visage de Fred me fait peur. Un catamaran derrière nous se fracasse contre l’arrière du bateau. La mer est déchaînée mais le vent semble baisser. « Tu vois, Eugénie, tes prières marchent ! Le vent faiblit et on dirait que le ciel s’éclaircit un peu », lui dit son papa.
9 h 30. Le gros de la tempête est passé. Je sors de la cabine avec Jean-Phi. Fred y est encore avec les enfants. Le spectacle est désolant. Le port n’est plus qu’un amas de bateaux en perdition totalement détruits. Des navires ont été projetés sur les rochers. Au loin, on aperçoit des personnes qui ont escaladé les rochers pour s’écarter de la mer. On garde les enfants à bord quelques instants car nous craignons de voir des corps flotter. Avec le ressac, les vagues sont encore importantes, mais la capitainerie a déjà commencé l’évacuation des épaves à l’aide de semi-rigides. Les femmes et les enfants d’abord.

 

Les rescapés après l’enfer. Sonny, skipper depuis plus de trente ans, lâche avec philosophie : « Je n’ai jamais vu ça. Je n’en ai même jamais entendu parler. Mais la mer, c’est la mer. Elle a toujours raison. » ©DR

Je crie pour qu’ils viennent nous chercher. Je saute dans le zodiac de secours avec Ernestine et Eugénie. Plus loin, une mère attend avec ses trois enfants pour évacuer. Je lui dis de me les confier, que je les protégerai comme les miens. Géraldine, c’est son nom, nous rejoindra une heure plus tard sur le sable.

Jean-Phi et Fred sont restés à bord du Squizz2 pour sécuriser ce qui peut l’être. Le fier Solaris 50 est détruit mais il aura fait preuve d’une résistance incroyable. Il flotte encore contrairement à d’autres bateaux.

On apprendra plus tard qu’aucun plaisancier n’est décédé. Il n’y a que quelques blessés sans gravité. Seul Jean-Paul, le pêcheur du coin, aura eu moins de chance. En milieu de journée, on retrouve son corps dans les filets de son bateau à la sortie du port. Tous les rescapés ont le cœur gros en pensant à lui et en voyant sa compagne effondrée sur le ponton.

Les naufragés sont aussi reconnaissants envers les gens de la capitainerie qui sont intervenus très vite avec les moyens du bord. La solidarité s’organise sur les plages en attendant des secours extérieurs. Sur toutes les lèvres, une seule et même question : « Comment se fait-il que personne n’ait pu prévoir cette tempête ? » Sonny, skipper depuis plus de trente ans, lâche avec philosophie : « Je n’ai jamais vu ça. Je n’en ai même jamais entendu parler. Mais la mer, c’est la mer. Elle a toujours raison. »

 

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