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Combat d’une vie : l’homme qui ne voulait pas perdre son nom

Marcel Magerotte, devant le palais de Justice de Marche-en-Famenne, en août 2022 | © Ronald Dersin.

Société

 

Maltraité pendant sa petite enfance par des parents qui furent l’objet de condamnations pénales, Marcel ne voulait pas porter le patronyme de son tortionnaire. À 73 ans, au bout d’une longue procédure administrative et judiciaire, il vient d’obtenir gain de cause. Pour lui et pour ses filles. Récit.

 

1931, Amberloup dans le Luxembourg belge. Les Feller exploitent une petite ferme. Un peu de terre, quelques bêtes. La vie est rude. Laborieuse. On n’est pas très riche. Une enfant naît. Elle sera prénommée Marie-Louise. Cette petite fille a 9 ans lorsque la guerre éclate. L’éveil de son adolescence se produit en des temps sombres, ceux de l’Occupation. En septembre 1944, comme tous les habitants de la région, Marie-Louise connaît l’immense joie de la première libération. Mais trois mois plus tard arrive le grand froid et l’effroi de l’hiver 44-45 : inattendue, fulgurante, une ultime contre-offensive allemande transforme les villages ardennais en champ de bataille. Les civils sont pris au piège. Ils se terrent dans les caves. Pour survivre aux bombes, pour tenter d’échapper aux expéditions criminelles menées par des unités SS revanchardes, assoiffées de sang. Des milliers d’habitations sont détruites. Quelque 2 500 civils perdent la vie en quelques semaines. Ceux qui ont survécu n’oublieront jamais. Beaucoup d’entre eux furent résilients mais, après cette plongée dans les ténèbres, combien d’autres furent amochés définitivement, combien de caractères se sont-ils endurcis, combien de coeurs se sont-ils asséchés ? Comme celui de Marie-Louise ?

A 17 ans, cette enfant de la guerre émigre en région bruxelloise. Démunie et sans instruction. Seule au monde avec la vie devant elle. Très vite, la voici enceinte. Marcel naît le 31 mars 1950 à Uccle. Qui est le père ? C’est le nœud tragique de cette saga familiale. Marie-Louise n’a jamais voulu le démêler. Elle nous l’avait affirmé lorsque nous l’avons rencontrée à Anderlecht en 2007 : « Je partirai avec mon secret. »

Tout au plus avait-elle accepté de nous raconter une histoire, peut-être vraie, peut-être fausse : « Je suis devenue servante dans une famille très fortunée. Et je me suis fait embobiner par le fils de mon employeur, un homme plus âgé que moi. Il m’a fait un enfant et quand sa mère a découvert cela, elle m’a donné mes huit jours. Je devais disparaître. Je suis allée dans une maison pour filles-mères. Ensuite, j’ai rencontré un homme qui s’appelait Yvon Hainaut. Il m’a épousée et il a donné un nom à cet enfant. Voilà ce qui s’est passé. Mais le nom du père biologique, je ne le dirai pas. Jamais. On ne peut rien contre des gens si riches. Si j’attaque cette famille, ce qui est bien trop tard, je serai écrabouillée et je ne m’en sortirai pas. Dans cette affaire, je n’ai été qu’une puce écrasée par un grand pied. »

Marcel et sa fille Magali, le 5 février 2007, dans les pages de Paris Match Belgique. 15 ans plus tard, cette affaire connait enfin une fin heureuse. © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Elle n’en dira pas plus : Marie-Louise a quitté ce monde depuis quelques années. Sans donner le fin mot de l’histoire, l’acte de naissance de Marcel confirme partiellement la version de sa mère biologique. Marcel a d’abord été nommé Feller, car sans père déclaré. Mais ce document officiel a ensuite été amendé par un ajout manuscrit de l’officier de l’État civil daté du 11 août 1951. Celui-ci mentionne une « légitimation par mariage » qui a eu pour conséquence de donner une nouvelle identité au nourrisson. Il s’appellerait désormais Marcel Hainaut. Cet enfant avait donc trouvé un père en la personne d’Yvon Hainaut, boulanger de profession. Cela aurait pu être un nouveau départ, une belle histoire. Ce fut un cauchemar.

Marie-Louise : « Le passé est le passé. J’ai commis des erreurs, je les ai payées : six mois de prison »

 

Le 30 octobre 1952, Marie-Louise et Yvon sont condamnés par défaut par le tribunal correctionnel de Bruxelles : 1 an d’emprisonnement pour « avoir délaissé Marcel en un lieu non solitaire alors que cet enfant était hors d’état de se protéger lui-même à raison de son état physique et mental ». Le 23 janvier 1953, le même tribunal rejette l’opposition introduite par Yvon et il réduit la peine de Marie-Louise à quelques mois. Si ces jugements évoquent un abandon d’enfant, sa mise en péril, ils ne donnent qu’une idée imprécise des violences dont Marcel fut victime dans sa prime enfance. De toute évidence, celles-ci furent graves car, par deux fois, les juges n’accordèrent aucun sursis aux condamnés et ils ordonnèrent leur arrestation immédiate. Que s’était-il passé ? De cela aussi Marie-Louise ne voulait pas dire grand-chose lorsque nous l’avons rencontrée : « Le passé est le passé. J’ai commis des erreurs, je les ai payées : six mois de prison. Je ne l’ai jamais touché. Je l’ai simplement délaissé (sic). On était parti se promener en le laissant seul à la maison (les faits se sont passés en avril et juin 1952, Marcel n’avait que 2 ans, NDLR), il a gueulé (sic) et les voisins ont appelé la police. Quand on est revenu, deux flics étaient devant la porte. Ils l’avaient emmené. On a été arrêté. C’est tout. On ne revient pas sur une affaire jugée. (…) Je reconnais mes torts, j’étais jeune. »

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Au regard des jugements qui furent prononcés, il est plus que probable que cette version des faits soit quelque peu édulcorée. Mais il est difficile pour Marcel, aujourd’hui âgé de 73 ans, de répliquer en évoquant des faits précis. Ce qu’il sait de ce passé douloureux est un mélange de « flashs » et, sans doute aussi, de reconstructions basées sur ce que de tierces personnes lui apprirent pendant son adolescence : « Ma mère et son partenaire avaient fait une sorte de “deal” : il me reconnaissait et, en échange, elle acceptait de l’épouser. Malheureusement, j’étais encombrant pour cet homme alcoolique et violent. Une image revient souvent. Je me vois attaché au pied d’une table. Il m’est impossible de bouger. Je suis prisonnier pendant des journées entières. J’ai faim, j’ai soif. Surtout j’ai peur. On me crie dessus dès que je fais le moindre bruit. »

Marcel : « Je ne voulais pas porter le nom de mon tortionnaire. Psychologiquement, c’était impossible »

 

Quoiqu’il en fût, la justice mit en place des mesures pour protéger Marcel : « Ma mère biologique et son appendice ont été déchus de leurs droits parentaux. J’ai été d’abord placé dans un foyer à Uccle et puis, vers 6 ou 7 ans, on m’a transféré dans un home pour orphelins à Rochefort. C’est là qu’un jour, un homme est venu me chercher. Il s’appelait Maurice Magerotte. Il m’a emmené chez lui à Nassogne où j’ai été aussitôt considéré comme le fils de la famille. J’avais une maman, un papa et bientôt j’aurai aussi une petite soeur. J’ai alors vécu une enfance heureuse. Je ne manquais de rien. À la demande expresse de Maurice, j’ai été inscrit à l’école primaire sous mon nouveau nom, le troisième depuis ma naissance. J’étais devenu Marcel Magerotte. C’est avec cette identité que je me suis construit. Aujourd’hui encore, dans cette région où j’ai passé la plus grande partie de ma vie, tout le monde me connaît sous ce nom. Toutefois, mes parents d’accueil n’ont jamais entamé les démarches administratives pour que les registres de l’État civil prennent compte de cette réalité. Dans la vie de tous les jours, j’étais leur enfant mais, formellement, ils ne m’ont jamais adopté. C’est de là qu’ont découlé tous les problèmes qui ont suivi… »

En 1970, voici Marcel sous les drapeaux. Il reçoit un électrochoc. Depuis des années, tout le monde l’avait toujours appelé Magerotte mais voici que, pour le sergent-chef, il est le milicien Hainaut. « Je ne voulais pas porter le nom de mon tortionnaire. Psychologiquement, c’était impossible. Le temps du service, j’ai bien dû supporter cet état de fait. Mais j’ai pris une décision sur laquelle je ne suis jamais revenu : à l’avenir, contre vents et marées, je continuerais à me faire appeler Marcel Magerotte. » Et c’est bien sous cette identité qu’il s’installe ensuite dans sa vie d’adulte. « On ne vous demande pas vos papiers tous les jours », témoigne-t-il. « J’avais une activité d’organisateur d’événements et d’animateur de soirées dansantes que je menais sous le nom de Marcel Magerotte et dont la facturation se faisait via une société. Avec tous mes contacts sociaux, je gardais l’identité qui m’était chère. »

Dans les années 1980, Marcel contacte une première fois l’avocat Jean-Marie Dermagne pour qu’il l’aide à changer officiellement de nom. Une requête est introduite auprès du service compétent du ministère de la Justice. « Bien que cela puisse paraître contestable, changer de nom n’est pas un droit dont on peut jouir en fonction d’un certain nombre de faits objectifs. Cela reste une faveur octroyée par le ministre ou son fonctionnaire délégué. Cette fois-là, les étoiles n’étaient pas encore alignées. On essuya un refus », raconte celui qui est désormais le bâtonnier Dermagne. « Dans ma vie quotidienne, je n’étais pas trop ennuyé par cette histoire de patronyme. J’ai donc renoncé à encore m’en préoccuper », complète son client.

Un bourgmestre : « Il semble que Monsieur Marcel Hainaut abuse du nom de Magerotte depuis un certain temps »

 

Un heureux événement arrive en juillet 1986, la naissance d’une première fille. « Nous l’avons appelée Magali… », raconte Marcel. « Bien sûr, je ne pouvais imaginer qu’elle devienne une Hainaut. C’était encore l’époque des cartes d’identité en papier de couleur verte. Alors, j’ai tenté de modifier mon nom avec un stylo. C’était une manoeuvre un peu grossière mais j’étais désespéré. Lorsque je me suis rendu à la commune de Dinant, je pensais que ce stratagème ne fonctionnerait pas… Mais au guichet de l’état civil, je suis tombé sur un fonctionnaire qui me connaissait depuis l’enfance. C’était un petit coup de pouce du destin. Se réjouissant pour moi, ce garçon qui m’avait côtoyé depuis toujours sous le nom de Magerotte a naturellement inscrit ma fille sous le même patronyme. Il n’a heureusement pas pensé à procéder à d’autres vérification. »

Dans les années 1990, deux filles naissent encore alors que Marcel séjourne dans le sud de la France où il exerce son activité professionnelle. Contre toute attente, il parvient encore à leur donner le nom de Magerotte. « Quelque temps avant la naissance de Marylise, j’avais perdu ma carte d’identité belge. Je me suis rendu dans une préfecture où l’on m’a demandé mon nom. Spontanément, j’ai dit “Magerotte”. J’ai obtenu des papiers avec cette identité et, bien entendu, ce sont ceux que j’ai utilisés pour sa déclaration de naissance, ainsi que pour celle de Manon, quelques années plus tard. »

Marcel et ses filles Marylise et Manon. © Ronald Dersin

Ainsi, la vie de la famille « Magerotte » poursuivit son cours. Tranquille. Mais en février 2003, l’administration communale de Dinant découvre que Magali Magerotte aurait dû s’appeler Magali Hainaut. Richard Fourneaux, qui est alors bourgmestre, écrit illico au procureur du Roi : « Il semble que Monsieur Marcel Hainaut abuse du nom de Magerotte depuis un certain temps. Il est, en ce qui me concerne, urgent de rectifier l’acte de naissance (de Magali) dressé à Dinant. » La machine judiciaire se met en branle. En janvier 2006, Marcel se trouve devant le juge du Tribunal correctionnel de Marche, prévenu de port de faux nom dans le cadre de ses activités professionnelles. C’est l’occasion pour Me Dermagne de plaider une nouvelle fois la cause de l’homme qui ne voulait pas perdre son identité. Le tribunal se montre compréhensif : la condamnation de Marcel n’est assortie d’aucune peine.

Mais un ennui ne vient jamais seul. À la même époque, le parquet de Dinant dépose une requête unilatérale de rectification de l’acte de naissance de Magali. La décision tombe le 10 avril 2006 : Magali Magerotte devient du jour au lendemain Magali Hainaut. Non convoquée dans le cadre de cette procédure, elle apprend cette nouvelle quelques semaines plus tard, via un courrier portant son nouveau patronyme. Une lettre de la mutuelle À ce moment, totalement bouleversée, elle témoigne dans Paris Match : « Cela s’est passé deux jours avant mon 20e anniversaire. Sans préavis, un vrai choc dont je ne me remets pas. Une lettre de la mutuelle a été déposée par le facteur. Elle m’informait que, désormais, je m’appelais autrement. Mais moi, je ne veux pas d’un autre nom ! Même pas de celui de mon grand père biologique. Je veux juste garder celui que j’avais. Magerotte, cela me va très bien. »

Le bâtonnier Jean-Marie Dermagne : « Ce fut un de mes plus longs combats professionnels. »

 

C’est aussi le temps où nous rencontrons un bâtonnier Jean-Marie Dermagne indigné. En janvier 2007, il nous disait : « Dans ce dossier, il faut bien peser ce que peuvent être la stupeur et l’émoi des trois filles Magerotte qui doivent ou vont devoir changer brutalement de nom. Leur nouveau patronyme étant de surcroît celui d’un pseudo grand père qui leur a toujours été décrit comme un ignoble individu ! J’entends remuer ciel et terre pour prouver la réalité des mauvais traitements subis par Marcel Magerotte, durant sa petite enfance, de la part d’une personne dont on le force à porter le nom. De la sorte, j’espère sensibiliser la ministre de la Justice au caractère tout à fait exceptionnel des motivations de mes clients. Je suis en contact avec le parquet et le tribunal de la jeunesse de Bruxelles pour faire exhumer les dossiers qui sont à l’origine du placement de Marcel dans la famille Magerotte à la fin des années 1950. »

Jean-Marie Dermagne : « Ce dossier fut kafkaïen, mais j’étais prêt à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. » © Ronald Dersin

Quinze ans plus tard, sur les marches du Palais de justice de Marche-en-Famenne, nous retrouvons le même avocat, tout sourire, en compagnie de son client. La bonne nouvelle est tombée le 16 juin 2022 et, le 29 août, elle a été officialisée par une publication dans le Moniteur belge : le ministre de la Justice a finalement donné une suite favorable à la requête de changement de nom de Marcel et de ses enfants ! À l’avenir, ils s’appelleront légalement Magerotte. Alors qu’il a dû traiter pal mal d’affaires compliquées, cet avocat expérimenté s’avoue soulagé : « Ce fut un de mes plus longs combats professionnels. »

Il raconte : « Il a fallu écrire de multiples courriers au fonctionnaire délégué du SPF Justice. Plaider et plaider encore la cause de Marcel et de ses enfants au parquet de Marche, au parquet général et devant le tribunal de la Famille. Demander des informations à la mère biologique sur le lourd passé de mon client, ce qu’elle n’a finalement jamais consenti à fournir. Retrouver, via les autorités judiciaires, les condamnations de Marie-Louise et de son mari pour abandon d’enfant. Chercher à obtenir, mais en vain, les décisions des services de l’aide à l’enfance et du tribunal de la jeunesse au sujet des placements de Marcel à Bruxelles, puis, en Famenne, et enfin, dans la famille d’accueil à Nassogne. De plus, au cours de cette longue procédure, le service des changements de noms découvrit que ses deux cadettes, nées en France, avaient aussi un « faux nom ». Il exigea du parquet de Marche-en- Famenne que, comme l’avait fait le parquet de Dinant en 2006 pour l’aînée Magali, leurs actes de naissance fassent l’objet de rectifications. Le parquet de Marche hésita pendant plus de dix ans mais in fine, en janvier 2021, Marylise et Manon furent aussi l’objet d’une requête unilatérale de changement de patronyme… Elles devinrent donc des Hainaut après avoir été des Magerotte pendant toute leur vie. Pour autant, nous n’avons pas baissé les bras. En réintroduisant aussitôt une requête au SPF Justice pour un changement de nom de Marcel et de ses trois filles. C’est cette démarche ultime qui a finalement abouti. »

Pour Magali, l’aînée des enfants, cette victoire a un goût amer. Elle porta un premier nom pendant les vingt premières années de sa vie, un autre nom jusqu’à ses 36 ans, et voici qu’une nouvelle fois son identité change. « On n’imagine pas le nombre de problèmes et de perturbations provoqués par la rigidité de l’interprétation d’une loi remontant à la révolution française », analyse Jean-Marie Dermagne. « Magali a donc dû accepter le nom de l’ex-mari de sa grand-mère paternelle de2006 à 2022 alors que ses diplômes mentionnaient le nom que son père lui avait laissé attribuer par le fonctionnaire de l’état civil dinantais… À présent qu’elle a récupéré le patronyme de son enfance et de sa jeunesse, elle n’est pas au bout de ses peines puisque ses propres enfants, nés après la rectification de son acte de naissance, ont dans leurs propres actes de naissance la mention que leur mère s’appelle Hainaut alors que, désormais, elle s’appelle de nouveau Magerotte… Ce dossier fut kafkaïen, mais j’étais prêt à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg car il me parait évident que l’identité psychologique d’une personne dont le nom est l’élément le plus fondamental doit primer sur une interprétation archaïque de la loi. C’est ce que le ministre de la Justice et ses collaborateurs ont fini par admettre », conclut Me Dermagne.

Bruno Humbeeck, psychopédagogue : « Il a parfaitement exercé son métier d’homme »

 

« C’est une très belle histoire pour aborder le thème de la résilience, je la trouve même emblématique », nous dit le psychopédagogue Bruno Humbeeck (U-Mons). Marcel se souvient comme d’hier de ce fameux jour où Maurice Magerotte est venu le chercher dans l’orphelinat de Nassogne. Il avait 6 ans. Après les souffrances morales de ses premiers pas dans la vie, des blessures d’autant plus difficiles à dépasser que leur souvenir était entaché de zones d’ombre, cette adoption fut le commencement d’une vie heureuse. « Ce fut là le début d’une reconstruction à laquelle correspondait, étroitement liée, une rupture d’affiliation. Il devenait le fils Magerotte mais, dans le même temps, il coupait le lien avec le nom Hainaut, avec ce temps où il fut victime de maltraitance, où il était un orphelin en quête de repères affectifs », explique Bruno Humbeeck.

Bruno Humbeeck : « Cette histoire magnifique me fait penser à la question de Sartre : “Qu’ai-je fait de ce qu’on a fait de moi ?”» © Ronald Dersin.

« Lui infliger ensuite de reprendre le nom de Hainaut était cruel », poursuit le psychopédagogue. « C’est comme si on le forçait à avancer dans la vie avec un boulet attaché au pied. C’était lui faire craindre que ce marquage identitaire serait un stigmate éternel. C’était aussi une impossibilité, car son discours interne lui interdisait de vivre avec le nom de son tortionnaire, à moins de mettre en péril tout son développement personnel. Cela réduisait son identité à sa blessure d’enfance. Or, il n’était plus cet enfant-là. Il ne pouvait plus l’être. Il était devenu un fils aimé. Il faut bien comprendre que la résilience n’est pas une formule magique. Vous pouvez très bien réparer un vase en cristal mais, s’il tombe à nouveau, il se cassera au même endroit. Aussi, lorsque vous construisez une maison sur un marécage, vous n’avez pas la possibilité de couler une solide chape de béton. Il vous faut mettre en place des pilotis. Certes, les pilotis permettent de construire quelque chose de solide mais subsiste toujours le sentiment d’une fragilité. »

Depuis quelques années, les liens de Marcel avec son aînée, Magali, se sont distendus. Il le regrette et il culpabilise : son combat personnel n’a-t-il pas entraîné des conséquences dommageables pour ses enfants ? « À mon sens, il a parfaitement exercé son métier d’homme », décode Bruno Humbeeck. « En allant au bout de son histoire, en obtenant de pouvoir porter le nom qui correspond à son être, il n’a pas seulement brisé une chaîne que ses enfants auraient pu recevoir en héritage. Il leur a montré que la persévérance est une vertu. Cette histoire magnifique me fait penser à la question de Sartre : “Qu’ai-je fait de ce qu’on a fait de moi ?”. Il aurait pu se résigner à vivre avec l’identité de la personne qui lui a fait du mal, se violenter pour finir par chuter dans un gouffre sans fond, se sentir sali et démobilisé par ce nom infamant. Au contraire, il s’est rebellé et il ainsi réussi à léguer l’idée d’une affiliation heureuse à ses filles, en dépit de qui lui est arrivé. »

 

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