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« Que sont devenues les armes détenues par le commando jamais retrouvées ? »

22 mars 2016, aéroport de Bruxelles-National et station de métro de Maelbeek. Le double attentat fait 32 morts et 340 blessés. Le procès débute ce 12 septembre. | © Photonews

Société

Après celui des attentats de Paris et de Nice (qui vient de s’ouvrir), le procès des attentats de Bruxelles s’annonce, avec une audience préliminaire ce 12 septembre. Le véritable procès ne débutera qu’en octobre. Alain Grignard revient sur les heures sombres qu’a connues la Belgique et se penche sur le futur de la menace terroriste.


Un entretien avec Frédéric Loore

Paris Match. Le procès des attentats de Bruxelles va bientôt débuter. Des critiques au sujet de la tenue de la cour d’assises, son implantation, ses conditions de sécurité, sa logistique, etc., se font entendre. Quel est votre avis ?
Alain Grignard (*). Je ne peux qu’enfoncer des portes ouvertes. Je partage les interrogations générales relativement à la durée d’un procès d’assises d’une telle importance. C’est déjà un défi en soi. À cela s’ajoutent en effet les aspects logistiques et sécuritaires liés au lieu d’implantation du tribunal, sur l’ancien site de l’Otan, éloigné du centre et nécessitant des transferts multiples. En tout état de cause, je souhaite bien sûr que tout se passe bien, mais j’avoue franchement que je suis inquiet pour les jurés qui seront convoqués pour les neuf mois de débats.

Attendez-vous quelque chose de ce procès, sachant que les principaux accusés ont déjà écopé de peines exemplaires à Paris ? Quelqu’un comme Salah Abdeslam, par exemple, n’a plus rien à gagner ni même à perdre : il sait qu’il terminera ses jours en prison. Est-ce de nature à lui délier la langue ou, au contraire, à l’enfermer dans le mutisme ?
Très sincèrement, il m’est impossible de préjuger de ce que va être l’attitude d’Abdeslam et consorts. Je suis très prudent, surtout que j’ai fait de mauvaises suppositions par le passé. J’étais par exemple convaincu qu’il ne dirait rien à Paris, or il s’est exprimé. À l’inverse, s’agissant de Mehdi Nemmouche (l’auteur de l’attentat contre le Musée juif à Bruxelles en 2014, NDLR), je pensais qu’il parlerait beaucoup à son procès, et il n’a strictement rien dit. Dans les deux cas, c’est le contraire de ce que je pressentais qui s’est produit. Cela m’invite désormais à beaucoup de circonspection. Je reviens toutefois à Salah Abdeslam : il a parlé, certes, mais pour ne pas dire grand-chose de probant. On l’a surtout vu évoluer dans son positionnement, se revendiquant d’abord comme combattant de Daesh, puis finissant par exprimer certains regrets. Il s’est surtout victimisé et n’a fondamentalement rien expliqué. Comme aucun des autres accusés, d’ailleurs. Ils auraient pu contribuer à lever une série de zones d’ombre et ils ne l’ont pas fait. Pourquoi serait-ce différent à Bruxelles ? Pourtant, en dehors des peines qui seront prononcées et de la manière dont les victimes les accueilleront, s’il faut attendre quelque chose de cette nouvelle cour d’assises, c’est justement qu’elle fasse apparaître des éléments dont seuls disposent les accusés, lesquels pourraient décider de les livrer au tribunal. Mais je le répète, jusqu’à présent, ils ont eu maintes occasions de les donner et ils ne l’ont pas fait. Il est difficile de se prononcer sur les raisons qui les ont poussés à se taire. Désormais, comme vous le dites, ils n’ont plus rien à perdre ni à gagner, si ce n’est soulager leur conscience.

Indépendamment de ce qu’ils diront ou pas, quelles zones d’ombre ce procès pourrait-il encore lever ? Considérant le dossier d’accusation, qu’est-ce qui nous échappe encore ?
Il serait très intéressant de savoir ce que sont devenues les armes que détenait le commando bruxellois et qui n’ont jamais été retrouvées. À ce jour, elles sont dans la nature. Il s’agit d’armes longues, d’explosifs et de grenades. La dernière fois qu’elles ont été vues, c’était dans la planque de la rue Max Roos à Schaerbeek. Ensuite, elles ont été déménagées et on a perdu leur trace. Toutes les perquisitions qui ont été menées n’ont pas permis de les localiser. Qui était charger de les récupérer et pour en faire quoi, voilà des questions qui demeurent sans réponse. Les zones d’ombre du dossier concernent également les autres cibles qui étaient éventuellement prévues, ainsi que les rôles exacts des uns et des autres, notamment ceux d’Abdelhamid Abaaoud, d’Oussama Atar et de Mohamed Belkaid, tué rue du Dries. On a certes une vérité judiciaire, mais elle ne correspond pas nécessairement à la vérité historique. Les preuves matérielles manquent encore.

Est-on certain d’avoir identifié tous les membres du commando opérationnel impliqué dans les attentats de Paris et de Bruxelles ? Est-il possible que l’on soit passé à côté d’individus qui n’auraient jamais été démasqués ?
Tout est possible, mais je crois que nous avons les principaux.

Vous parlez d’Oussama Atar, celui qu’un faisceau très conséquent d’indices désigne comme le commanditaire des attentats. Il est réputé avoir été tué par une frappe américaine en Syrie, mais son ombre a plané sur l’enquête et sur le procès de Paris. Que vous inspire l’invraisemblable imbroglio au centre duquel il s’est trouvé pendant des années (lire à ce sujet nos enquêtes sur parismatch.be) ?
J’ai longtemps fait partie de ceux qui étaient sceptiques par rapport au rôle qu’on lui prêtait. Mais au vu de tous les recoupements qui ont été faits depuis le concernant, je me suis rendu à l’évidence : à tout le moins, il a été l’une des chevilles ouvrières des attentats. Après, tout ce qui semble être des ratés des services de sécurité à son sujet, ça fait désordre, je l’admets, même si des gens ayant un profil trouble qui ont été traités de manière singulière, j’en ai connu d’autres dans ma carrière. J’ajoute qu’il est toujours plus facile de réécrire l’histoire a posteriori. Ceci étant dit, s’agissant d’Atar et sans vouloir accabler d’autres services belges ou français car il est trop facile de balayer les souillures sous le tapis du voisin, il pourrait y avoir eu une tentative de recrutement de source qui a mal tourné. Néanmoins, je reste très prudent dès lors que je ne dispose pas de tous les éléments dans cette affaire. C’est d’ailleurs souvent le problème : faute de confirmations solides, on a tendance à imaginer les parties manquantes de l’histoire. Les hypothèses, c’est utile. C’est le métier des journalistes et de certains analystes, mais au niveau probatoire, devant un tribunal, seule compte la charge de la preuve.

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Salah Abdeslam au procès des attentats de Paris
Salah Abdeslam va-t-il enfin parler ? « Contrairement à tout ce qui a été rapporté, les informations récoltées à son sujet à l’époque n’ont pas été occultées », se défend Alain Grignard. ©Danny Gys / Pool © Photo News

Craignez-vous que le procès dans le procès qui a été fait aux enquêteurs belges à Paris – leur reprochant en gros de ne pas avoir vu ce qu’ils auraient dû voir – se réitère à Bruxelles ?
Nous verrons bien mais, à ce sujet, sans nier que des erreurs ont toujours pu être commises par moi-même et mes anciens collègues, je continue à penser que nous avons été victimes d’un mauvais procès. Beaucoup d’allégations relayées dans la presse étaient tout simplement fausses. Que nous a-t-on reproché, en définitive ? Notamment de ne pas avoir décelé à temps, c’est-à-dire en 2015, qu’un Abdeslam, par exemple, s’était radicalisé. D’une part, je tiens à dire que contrairement à tout ce qui a été rapporté ici et là, les informations récoltées à son sujet à l’époque n’ont pas été occultées. D’autre part, quand bien même sa radicalisation aurait été objectivée, cela n’aurait pas pour autant permis d’anticiper le fait qu’il serait un jour commandité depuis la Syrie pour commettre un attentat. Il n’aurait fait que rejoindre les dizaines de personnages qui avaient le même profil. Je le redis : après coup, c’est toujours facile de réécrire l’histoire. La difficulté en matière de terrorisme, c’est qu’on attend des policiers qu’ils devancent la réaction des suspects et qu’ils préviennent leurs méfaits. Or, c’est extrêmement compliqué. Au plan opérationnel bien sûr, mais également au plan du droit. Car une intention, même exprimée publiquement, ce n’est pas un délit ! Je prends un exemple : imaginons que quelqu’un dise vouloir tuer l’amant de sa femme, se procure une arme et se rende chez son rival amoureux puis, au dernier moment, se ravise et rentre chez lui. Légalement, il n’a commis aucune infraction, à part un éventuel port d’arme illégal. Transposons cela au terrorisme et considérons qu’une écoute téléphonique surprenne un individu déclarant vouloir faire sauter l’Atomium. Que va-t-il se passer ? Branle-bas de combat au niveau police, justice et politique. Pour prévenir un hypothétique carnage, on va procéder à l’interpellation avant que l’infraction supposée soit commise. Au tribunal, l’intéressé sera vraisemblablement condamné sur la base d’indices considérés comme faisant partie d’un faisceau de présomptions. Mais serait-il vraiment passé à l’acte ? La vérité, c’est qu’on n’en saura jamais rien. Le terrorisme a, par essence, cet aspect émotionnel qui ne rend pas facile l’utilisation exclusive de ses neurones.

À l’aune de votre longue expérience des mouvances terroristes islamistes en Belgique, vous attendiez-vous à ce qu’un jour, le pays soit frappé par des attentats de l’envergure de ceux du 22 mars 2016, ou cela vous semblait-il complètement inimaginable ?
Non, très honnêtement, je ne m’attendais pas du tout à une attaque massive en Belgique. Toutes les attaques planifiées par les islamistes sur lesquelles j’ai eu à enquêter visaient systématiquement la France. Depuis le début de ma carrière, l’Hexagone a toujours été une cible privilégiée. La Belgique n’a jamais été qu’un second choix. Elle a même été sanctuarisée à l’époque du GIA (Groupe islamique armé, organisation djihadiste créée durant la guerre civile algérienne, NDLR) qui se servait de notre pays comme base arrière, étant moins inquiété chez nous que de l’autre côté de la frontière où les services français, pour des raisons historiques évidentes, se montraient très offensifs. On a pu penser que cette sanctuarisation relative de la Belgique se répéterait avec d’autres mouvements, mais c’est toujours demeuré très théorique. Non, je n’ai jamais envisagé qu’une opération terroriste d’une telle ampleur puisse être dirigée contre nous. Du reste, personne ne l’avait vu venir, même si l’on peut considérer que le démantèlement de la cellule de Verviers commanditée par l’État islamique constituait un signal d’alerte. Mais rien ne préfigurait une attaque comme celle du 22 mars à Zaventem et à Maelbeek.

À l’avenir, quelle forme et quelle importance la menace terroriste va-t-elle revêtir ?
La menace islamiste n’a pas disparu. Ses acteurs sont dans une phase de transition dès lors qu’ils n’ont plus de sanctuaire, ni de base arrière, connus en tout cas. Par ailleurs, les services de sécurité et de renseignement se sont considérablement aguerris dans la lutte contre les réseaux terroristes. Pour que ces derniers soient à nouveau en capacité de frapper, ils doivent se réorganiser et s’adapter, tout en sachant que les actions de groupe sont plus facilement repérables. Dans le même temps se développe ce qu’on appelle le « terrorisme d’ambiance » : il favorise le passage à l’acte d’individus isolés, non pas parce qu’ils sont missionnés pour agir, mais parce qu’ils sont inspirés, à l’image de celui qui a poignardé Salman Rushdie cet été. Le phénomène ne va pas se tarir car la propagande salafiste et djihadiste demeure accessible sur internet, favorisant la radicalisation de quidams seuls dans leur coin. Cependant, en matière d’expansion du terrorisme et bien que ce ne soit pas le sujet qui nous occupe directement, mes craintes se tournent davantage vers les autres « simplismes » potentiellement violents qu’on voit fleurir un peu partout et qui rassemblent toute une population hétéroclite de mécontents. Depuis les antivax jusqu’aux pro-Trump, en passant par les militants de mouvements comme Extinction Rebellion ou les zadistes, parmi d’autres. Attention, je ne dis pas que tous ceux qui y adhèrent sont des terroristes en puissance. Mais chez certains, il existe une violence latente bien réelle. Aux États-Unis par exemple, en décembre 2020, un attentat à la bombe a visé l’opérateur de téléphonie AT&T à Nashville dans le Tennessee. J’ignore où en est l’enquête aujourd’hui, mais dans un premier temps, l’auteur semblait être un farouche adversaire de la 5G. Toujours est-il qu’il existe dans ce monde qui navigue entre complotisme et militantisme offensif un potentiel de radicalisation qui m’inquiète fortement. Le reste s’apparente à un processus de distillation : plus la quantité de mécontents et d’aigris est importante, plus la probabilité d’en avoir une certaine portion qui passe à la violence augmente.

 

« Ce qu’on appelle le “terrorisme d’ambiance” se développe », explique Alain Grignard. « Il favorise le passage à l’acte d’individus isolés, non pas parce qu’ils sont missionnés pour agir, mais parce qu’ils sont inspirés, à l’image de celui qui a poignardé Salman Rushdie cet été. Le phénomène ne va pas se tarir. » ©Sam Simmonds/Polaris

Le terrorisme fait énormément parler de lui lorsqu’il tue, et c’est d’ailleurs le but recherché. Mais le terrorisme, ce ne sont pas que des morts. N’est-ce pas aussi la mise à mal de l’équilibre organique de nos sociétés ?
Absolument. Si l’on parle du terrorisme islamiste, il a certes fait beaucoup de victimes, mais il a surtout fait des dégâts incommensurables au plan sociétal. De ce point de vue, Al-Qaïda et l’État islamique ont sans doute remporté une véritable victoire. L’objectif premier de ces groupes terroristes n’est d’ailleurs pas de s’imposer sur le terrain militaire, mais de provoquer des divisions au sein de nos sociétés en dressant les communautés les unes contre les autres pour fracturer nos démocraties. L’islamophobie qu’alimente le terrorisme islamiste est une aubaine pour ces organisations qui ont beau jeu ensuite de surfer sur ce courant, comme le fait actuellement la mouvance frériste.

La Belgique en général, et Molenbeek en particulier, ont été mondialement désignés comme le creuset du terrorisme islamiste. Avec le recul, rejoignez-vous ce constat ?
C’est à nuancer fortement. Il est vrai que la Belgique a été confrontée d’emblée à des départs massifs vers la Syrie. Quelque 500 individus sont allés rejoindre les rangs de Daesh, ce qui a pu sembler énorme à l’échelle de notre population. Mais différents facteurs sont à prendre en considération. D’abord, il s’est agi de départs flash, étalés sur quelques mois seulement. Pourquoi un tel chiffre ? Parce qu’il s’est produit à l’échelle de toute la Belgique ce qu’on a observé à l’échelle d’une petite localité française comme Lunel, dans l’Hérault, ou de grandes banlieues dans les agglomérations de Lille, Paris ou Toulouse. C’est-à-dire qu’en Belgique, compte tenu de l’exiguïté du territoire, il n’y a pratiquement qu’une seule banlieue, que l’on peut circonscrire dans un rayon de 50 km autour de Bruxelles ! Schématiquement, via les liens familiaux à l’intérieur de ce cercle initial, on obtient une toile d’araignée réunissant tous les protagonistes de la sphère jihadiste belge de Vilvorde à Anvers. On peut y ajouter Verviers ou Liège. Lorsque Daesh a commencé à faire de la propagande sur la toile, via les réseaux dits « sociaux » et les messageries cryptées, tous nos ressortissants qui s’y sont retrouvés se connaissaient déjà ou presque. Ceci a fatalement favorisé les ralliements en masse, même s’ils sont diversement motivés. Toujours est-il qu’en raison de ce biotope propre à la Belgique, nous avons su très vite et très précisément qui était parti. Parce que le maillage (flics, enseignants, éducateurs de rue, etc.) était beaucoup plus resserré qu’en France, où il était plus diffus du fait de la multiplicité des cercles, des plus grands, comme Paris, aux plus petits, comme Lunel. Tout ça pour dire que ces départs n’étaient pas le signe d’une radicalisation plus importante en Belgique, où l’air n’est pas plus « jihadogène » qu’ailleurs, mais celui d’une plus forte densité des connexions entre les gens.

« Je rentre de Suisse où c’est catastrophique. Si, un jour, les Suisses sont malheureusement victimes d’un attentat, ça va être la pagaille. Entre leurs différents niveaux de pouvoir, il n’y a manifestement que très peu de coordination »

En Syrie, il a été beaucoup question de ce qu’on appelé le « noyau franco-belge ». Une partie de ses membres se sont ensuite retrouvés impliqués dans les attentats de Paris et de Bruxelles. Comment expliquez-vous leur trajectoire ?
Le noyau franco-belge s’est créé à la faveur du rapprochement entre le noyau toulousain, celui des frères Klein et de Mohamed Merah notamment, et le noyau bruxellois élargi. Les premiers contacts ont débuté dans les années 2000 et les échanges se sont intensifiés par la suite. Les membres de ce noyau appartenaient parfois à des générations différentes, mais ils ont vécu dans les mêmes endroits et fréquenté les mêmes personnes. Tout naturellement, ils se sont retrouvés pour une partie en zone de conflit syro-irakienne. Au début, ils n’étaient rien d’autre que des gamins des quartiers pour lesquels l’État islamique avait peu de considération et auxquels ses dirigeants n’accordaient que peu de crédit, au contraire d’autres combattants étrangers aguerris comme les Afghans, les Tchétchènes ou les Yéménites, qui forçaient le respect et même l’admiration. C’est la raison pour laquelle les Belges et les Français ont premièrement été cantonnés dans des rôles subalternes, à l’instar d’un Mehdi Nemmouche. Ils ont alors voulu montrer qu’ils valaient quelque chose et cela a été la montée en puissance de garçons zélés comme Abaaoud et compagnie. À la longue, ils ont fini par persuader certains émirs de Daesh qu’ils pouvaient être utiles comme combattants ou comme martyrs.

Quels sont les moyens de l’antiterrorisme aujourd’hui en Belgique ?
C’est une catastrophe ! En quittant la police, j’ai écrit que ceux qui, à l’époque, ne nous ont pas donné les moyens qui auraient peut-être pu éviter les attentats, devraient se remettre en question au cas où ces terribles événements se reproduiraient. Eh bien, nous sommes dans ce cas de figure-là. Ce que je dis pour le terrorisme, des collègues peuvent le dire pour le crime organisé, sachant qu’ils sont face à des défis d’une ampleur jamais vue, singulièrement dans le secteur des stupéfiants. Mais pour ce qui concerne le terrorisme, on n’a rien appris. La DR3 (division antiterroriste de la police judiciaire fédérale de Bruxelles, NDLR) est en sous-effectif chronique et cela ne risque pas de s’arranger, vu le déficit de moyens policiers qu’il faudrait légitimement combler ailleurs. Or, si l’on veut empêcher de futurs attentats – c’est bien ce qu’on nous a reproché de ne pas avoir fait –, il faut profiter de la relative période d’accalmie actuelle pour anticiper et prendre l’initiative de l’action. Pour cela, nous avons besoin d’un personnel proactif. Or, la plupart des gens en poste actuellement au contre-terrorisme ont surtout fait du réactif, au travers des enquêtes post-attentats. Ça nécessite des moyens matériels car on a toujours une guerre de retard, des profils de gens spécialisés dans la recherche d’infos sensibles et des chefs capables d’encourager tout cela sans toutefois entrer en compétition avec les services qui font du renseignement pur. Le problème, c’est qu’au-delà des difficultés de recrutement, les bons enquêteurs sont partis à la retraite ou vers d’autres services dans lesquels ils ne risquent pas de se faire lyncher par les médias et les commissions d’enquêtes parlementaires lorsque ça tourne mal.

 

« Al-Qaïda et l’État islamique ont sans doute remporté une véritable victoire. L’objectif premier de ces groupes terroristes n’est d’ailleurs pas de s’imposer sur le terrain militaire, mais de provoquer des divisions au sein de nos sociétés en dressant les communautés les unes contre les autres pour fracturer nos démocraties. » ©DR

Qu’en est-il de la coopération entre les services de sécurité et de renseignement en Belgique ainsi qu’avec leurs partenaires à l’étranger ?
Il y a des choses qui fonctionnent mieux qu’avant. Europol, par exemple, a maintenant une bonne maîtrise du phénomène terroriste et aide utilement à la circulation du renseignement entre les différents services concernés. Quant aux rapports directs entre ces derniers, s’ils n’ont jamais été aussi mauvais que ce qu’on a pu dire, ils restent cependant à améliorer. Avec les Français – que je pratique depuis l’époque du GIA –, ça reste compliqué, ne serait-ce qu’en raison du nombre d’unités qui existent chez eux et qui ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde, pour le dire modérément. Ce n’est pas mieux ailleurs. Je rentre de Suisse où c’est catastrophique. Si un jour les Suisses sont malheureusement victimes d’un attentat, ça va être la pagaille. Entre leurs différents niveaux de pouvoir, il n’y a manifestement que très peu de coordination. D’une manière générale, je crois qu’on n’a pas encore bien compris qu’en matière de lutte contre le terrorisme, la transmission de l’information est essentielle. À cet égard, il y a plusieurs écoles. Moi, je préconise celle du partage de l’information. Je suis même convaincu qu’il est possible de démontrer scientifiquement que le nombre d’affaires qui ont mal tourné suite à l’absence de partage des renseignements est supérieur à celles dans lesquelles les infos ont circulé et provoqué des fuites.

(*)Ancien commissaire à la division antiterrorisme de la police fédérale, islamologue et maître de conférence à l’ULG, Alain Grignard est l’un des meilleurs spécialistes belges du terrorisme islamiste, qu’il analyse depuis une quarantaine d’années.

 

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