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Permis de conduire : dérapages incontrôlés !

Alors que du 16 au 22 septembre est organisée dans toute l’Europe la 21e édition de la Semaine internationale de la mobilité, de plus en plus de jeunes Belges francophones rencontrent des difficultés pour obtenir leur permis de conduire, avec les conséquences financières que cela implique. | © PHOTONEWS

Société

Rien ne va plus dans les centres d’examen pour l’obtention du permis de conduire : 7 jeunes sur 10 échouent la première fois à leur examen théorique en Wallonie, et près de 60 % à Bruxelles. Quant à l’examen pratique, il enregistre lui aussi un taux d’échec de 51,5 %. En même temps, le coût du permis a explosé.

Licenciée de l’ULiège en sciences de la communication, Céline Lambeau est conseillère permanente de la fédération CAIPS depuis 2014, où elle accompagne le personnel du secteur de l’insertion socioprofessionnelle sur différentes problématiques, parmi lesquelles la pédagogie pour adultes et la mobilité des personnes précarisées.

Coordinatrice du consortium Mobilité pour tous (*) et du partenariat européen Mob’In Europe, elle interpelle régulièrement les pouvoirs publics quant à l’inégalité d’accès à la conduite et à la nécessité, pour la Wallonie, de se doter d’une politique de mobilité beaucoup plus inclusive.

Paris Match. Avant d’entrer dans le vif du sujet, à savoir les dérives financières (pour ne pas dire plus) que dénoncent les citoyens concernant l’obtention du permis de conduire, quelles sont aujourd’hui les filières possibles pour obtenir celui-ci et, selon le type de formule choisie, quel est le coût final pour le candidat qui réussit en une fois les épreuves théoriques et pratiques ?
Céline Lambeau. Il existe en Belgique deux filières de formation à la conduite : la filière dite libre et la filière auto-école. La première est un héritage du passé : elle consiste à préparer chaque examen par ses propres moyens en vue de réussir l’épreuve réglementaire. Pour la partie théorique, il existe des manuels papier et des sites web interactifs. Pour la formation pratique, avant d’entamer son apprentissage, le candidat doit suivre un « rendez-vous pédagogique » (en ligne ou en auto-école), puis demander un permis de conduire provisoire à sa commune pour apprendre à conduire avec des guides bénévoles, deux au maximum, le plus souvent ses parents. Il devra parcourir avec eux au moins 1 500 km et compléter un « roadbook », un journal de bord listant ses déplacements et les notions acquises. Après 3 à 36 mois d’entraînement accompagné, il pourra passer son examen pratique.

C’est évidemment la filière la moins chère.
Oui, et c’est donc la filière adoptée par de nombreuses familles. Elle revient, carburant compris, à environ 400 euros… à condition de réussir son examen du premier coup et de posséder une voiture en état de rouler et assurée.

Et la filière auto-école ?
Pour une formation complète, incluant manuel théorique, cours théoriques (12 heures), cours pratique (30 heures) et passage des différents examens, il faut compter environ 2 200 euros. Ce type de filière permet de passer l’examen pratique dès la fin de la formation pratique, sans stage de conduite autonome. Mais il est également possible de mixer filière libre et auto-école, selon diverses formules.

Et pour ceux qui n’ont ni parents-guides, ni moyens financiers ?
Une troisième voie existe en Wallonie : les personnes précarisées ou peu qualifiées peuvent bénéficier d’une aide à l’apprentissage théorique et pratique, dispensée par les instituts de promotion sociale, les centres d’insertion socioprofessionnelle (CISP), certains CPAS ou encore des mutuelles. Gratuites, et plus longues, ces formations mobilisent des méthodes adaptées aux adultes en difficulté. Outre la matière de l’examen, on y approfondit la maîtrise du vocabulaire et on y trouve des techniques de mémorisation, de gestion du stress, de renforcement de la confiance en soi. Pour le pratique, certaines associations proposent une prise en main du véhicule (6 heures) et, à Charleroi, une auto-école sociale permet aux demandeurs d’emploi d’apprendre à conduire pour un tarif réduit de moitié, car une partie du personnel est subventionnée par les pouvoirs publics.

 

« En filière auto-école, pour une formation complète, incluant manuel théorique, cours théoriques (12 heures), cours pratique (30 heures) et passage des différents examens, il faut compter environ 2 200 euros », précise notre experte. ©Didier Lebrun/Photo News

A-t-on une idée du nombre de candidats qui se présentent chaque année dans les différents centres d’examen francophones et des taux de réussite pour les examens théoriques et pratiques ?
Seuls les centres d’examen possèdent ces données et, à ma connaissance, ils n’ont aucune obligation légale de les communiquer. Le groupe Autosécurité, qui possède la plupart des centres d’examen wallons, recevrait 200 000 candidats par an, tous permis confondus. Quant aux données sur les taux de réussite et d’échec, elles sont rares. La presse rapporte que sept jeunes sur dix échouent la première fois à leur examen théorique en Wallonie, et 60 % à Bruxelles. Pour l’examen pratique, on enregistre un taux d’échec avoisinant les 50 %. Pour le public peu qualifié, c’est encore pire : huit sur dix interrompent leur formation théorique en auto-école avant la fin, ne passent pas l’examen ou échouent.

Quels sont les organismes qui gèrent ces examens en Fédération Wallonie-Bruxelles ? Quel chiffre d’affaires génère ce « marché » ? Les bénéfices sont-ils affectés à la sécurité routière ?
Les centres d’examen sont des organismes privés, agréés par l’Inspection automobile pour deux missions : le contrôle technique des véhicules et les examens de conduite. Leurs missions s’appuient sur des bases légales, l’une relative au contrôle des véhicules, l’autre aux examens du permis de conduire, mais à ma connaissance, ces bases ne prévoient pas d’obligation de publication de données chiffrées à propos des examens de conduite. En Région Wallonne, 80 % des parts de marché sont détenues par le groupe Autosécurité, société à capital qui publie annuellement ses comptes conformément à la loi. Je ne connais pas le détail de l’affectation de leurs bénéfices.

Est-il exact d’affirmer que le nombre d’échecs s’est considérablement aggravé ces dernières années ? Si c’est le cas, pour quelle raison ?
C’est exact. La première raison, c’est la réforme du permis de conduire de 2017 opérée dans le cadre de la régionalisation des compétences. On a serré la vis : deux fautes graves au théorique et c’est la fin de l’examen, vous êtes recalé. Cela a plombé les réussites. Par contre, pour l’examen pratique, je ne pense pas que ce soit pire qu’il y a dix ans. Un second facteur d’échec tient au niveau de langue de l’examen. Les questions sont formulées dans un français très soutenu, avec des nuances (« bande cyclable » contre « piste cyclable »), des doubles négations, des expressions désuètes (« au-delà » et « en deçà »)… Un troisième facteur d’échec concerne le code de la route, qui ne cesse d’évoluer, par exemple en ce qui concerne la cohabitation avec les cyclistes. De nouvelles règles s’ajoutent chaque année, ce qui rend de facto la préparation de l’examen plus difficile. Tous les conducteurs constatent la complexification croissante du code et, soyons honnête, qui, parmi les quadragénaires et au-delà, pourrait se targuer de réussir son examen au premier coup s’il devait le représenter ? La plupart d’entre nous ne mettent plus leurs connaissances à jour après l’avoir réussi.

 

« Aujourd’hui, en Wallonie et à Bruxelles, l’examen théorique du permis de conduire teste bien plus la maîtrise du français écrit que celle du code de la route ! C’est une dérive inacceptable. » ©JamesArt / Photo News

Comme vous l’avez souligné, la filière dite libre est assurément la plus économique. Mais elle est soumise à des conditions de plus en plus contraignantes : rendez-vous pédagogique, examen de perception des risques, épreuve d’aptitude à la conduite, examen pratique. Chaque étape est évidemment payante, sans parler des obligations de la part de l’accompagnateur qui doit également satisfaire à un rendez-vous pédagogique, payant lui aussi. Ce parcours du combattant est-il vraiment dicté par des considérations de sécurité routière ?
C’est ce qu’on nous dit ! Une part de ces nouvelles contraintes seraient dues à une pression européenne visant la suppression de la filière libre, qui constituerait une exception à la belge, tous les autres pays imposant le passage par une auto-école pour apprendre à conduire. Mais il n’existe aucune étude qui conclurait à une dangerosité accrue des candidats formés en filière libre. Quant à délivrer un permis de conduire définitif sitôt effectuées 30 heures de conduite en présence d’un instructeur, sans une seule heure de conduite autonome sous permis provisoire, est-ce réellement une garantie de sécurité ? Enfin, ne nous leurrons pas, les écoles de conduite ont évidemment tout avantage à voir cette filière supprimée.

L’examen théorique frise parfois le ridicule, avec des questions tordues ou tirées par les cheveux. Exemple : « Vous pilotez une F1 et roulez à 300 km/h. Quelle est la distance de freinage ? » Ou bien : « Vous êtes dans un tunnel, que devez-vous avoir à votre disposition : une bouteille d’eau, un extincteur ou un téléphone ? » La bonne réponse est la bouteille d’eau, nous explique-t-on, pour pouvoir, le cas échéant, mouiller un tissu et l’appliquer sur le visage en cas de dégagement de fumée ! Qui rédige ces questions pour lesquelles le temps de réponse se limite à une poignée de secondes ? Est-il normal qu’aucun recours ne soit possible alors que l’énoncé de celles-ci est volontairement exprimé en termes complexes, équivoques et à rallonge, au point que certains élèves en oublient le début de la question ?
Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion d’en discuter avec un attaché du service public fédéral Mobilité et Transports. Lors d’une conférence, j’ai attiré son attention sur le problème de la difficulté linguistique de l’examen théorique. Il m’a assuré que les rédacteurs étaient des universitaires et qu’ils étaient très attentifs à éviter toute ambiguïté dans la formulation des questions. À quoi j’ai suggéré que c’était peut-être la source du problème : à trop vouloir éviter les ambiguïtés, les personnes habituées à employer un niveau de langue soutenu génèrent souvent une complexité pire encore, qui rend leurs productions écrites incompréhensibles pour une partie significative de la population.

En d’autres termes, l’enfer est pavé de bonnes intentions…
En tout cas, j’ai vu dans les yeux de mon interlocuteur qu’il n’avait jamais envisagé le problème sous cet angle. Mais cela n’a rien changé par la suite. Je pense qu’il faudrait adjoindre à ces experts – certes qualifiés – qui rédigent les questions des examens des spécialistes du « français facile » et de la vulgarisation. Aujourd’hui, en Wallonie et à Bruxelles, l’examen théorique du permis de conduire teste bien plus la maîtrise du français écrit que celle du code de la route ! C’est une dérive inacceptable, puisqu’elle écarte de la conduite les personnes qui en ont parfois le plus besoin : des personnes peu qualifiées qui, sans permis de conduire, ne pourront ni accéder à l’emploi, ni sortir de la pauvreté.

Récemment, vous êtes montée au créneau en éditant un mémorandum pour une mobilité inclusive en Wallonie tandis qu’au même moment, une association de parents à Liège dénonçait les dérives d’examens de plus en plus difficiles et pointait leur manque d’homogénéité. Aujourd’hui encore, certains centres d’examen, comme celui de Couillet pour le théorique ou de Braine-le-Comte pour le pratique, auraient la réputation d’être plus faciles que les autres. Info ou intox ?
Info. C’est vrai, il existe bel et bien des différences entre les centres, du moins pour le test de perception des risques et pour l’examen pratique. Pour le théorique, par contre, je n’y crois pas, car c’est le même logiciel qui est utilisé dans tous les centres, avec les mêmes questions pour tous et les mêmes procédés techniques pour répondre. Mais il est possible que les modalités d’accueil rendent l’examen plus ou moins stressant selon les centres.

Au terme de deux échecs à l’examen théorique ou au pratique, il y a l’obligation de suivre des cours d’auto–école. La facture finale peut grimper considérablement pour des jeunes qui, pour beaucoup, connaissent déjà une situation financière problématique. Le permis de conduire est pourtant souvent un passage obligé pour obtenir un emploi. Comment résoudre un tel dilemme ?
Mon point de vue, c’est qu’il faudrait que cette formation obligatoire puisse se faire aussi dans un centre de formation pour adultes utilisant des méthodes d’apprentissage adaptées aux personnes en difficulté. La réglementation actuelle impose de passer par une auto-école agréée, alors qu’il existe d’autres lieux de formation efficaces.

 

« Il existe bel et bien des différences entre les centres, du moins pour le test de perception des risques et l’examen pratique », explique Céline Lambeau. ©Photonews

Finalement, ne serait-ce pas la mission de l’école de gérer les épreuves du permis de conduire, quitte à priver les auto-écoles d’une manne financière non négligeable ?
L’école n’a pas les moyens de gérer cette tâche supplémentaire dans sa forme actuelle. Et beaucoup de jeunes n’éprouvent pas le besoin ou l’envie de passer leur permis dès 17 ou 18 ans. Enfin, l’école doit-elle pousser tous les jeunes vers une mobilité « tout à l’auto », qui montre clairement ses limites aujourd’hui ?

Certains observateurs n’hésitent pas à parler de lobby quand ils évoquent les auto-écoles. Le mot « mafia » a même été parfois prononcé à leur sujet. Qu’en pensez-vous ?
Il existe un phénomène de regroupement des auto-écoles qui permet à certains groupes d’être puissants, de peser sur les tarifs et d’obtenir aisément l’oreille de l’autorité publique, au risque de fausser la représentation de ce qu’est, aujourd’hui, la formation à la conduite. En tant que consortium, nous travaillons à faire entendre la voix du non-marchand qui œuvre à proposer une alternative crédible et efficace à un modèle devenu impayable pour toutes les personnes sans revenus ou dont le revenu est faible, intermittent ou incertain.

Justement, en Wallonie, le gouvernement régional permet à certains jeunes en difficulté de passer leur permis sans bourse délier. Quelles sont les conditions ?
La Région wallonne a créé en 2020 le Passeport Drive, destiné aux demandeurs d’emploi, parmi lesquels les peu qualifiés. L’âge n’est pas déterminant. Ce dispositif permet d’octroyer une bourse qui finance un processus complet de formation à la conduite en auto-école. Le montant était de 2 100 euros en 2020, et de 2 307 euros en 2022. Différents organismes sociaux (CPAS, Forem, MIRE, CISP, IFAPME…) sont chargés de sélectionner les candidats. Les montants des bourses sont versés aux auto-écoles en début de formation. En 2020, le budget annuel global était de 8 millions d’euros, provenant du Plan de lutte contre la pauvreté. Avec de tels moyens, il serait tout à fait possible de déployer des filières de formation à la conduite centrées sur les besoins des citoyens les moins favorisés, dans une perspective non marchande.

Un autre problème actuel, qui a pris sa source dans l’épidémie de Covid-19, est la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans des délais raisonnables pour passer son permis pratique. Aucun recours n’est possible et le candidat s’expose à devoir repasser l’ensemble des épreuves. C’est donc le fait du prince ? Les organismes d’autosécurité n’ont-ils aucun compte à rendre à personne ?
Le problème est apparu avec le goulet d’étranglement que les deux périodes de confinement ont engendré, tant dans les centres d’examen que dans les auto-écoles. Les centres ont d’ailleurs demandé une réduction de la durée de l’examen pratique afin de pouvoir en augmenter le nombre et ainsi absorber le retard accumulé. On déplore aussi une pénurie d’examinateurs, d’instructeurs de conduite et de directions d’auto-école parce que les épreuves d’obtention des brevets ad hoc ne sont pas organisées assez souvent, en plus d’être difficiles. L’examen d’instructeur comporte par exemple une importante part de mécanique automobile, dont la pertinence mérite d’être questionnée.

Revenons à votre mémorandum de 2019, dans lequel vous regrettiez que la réforme mise en place « augmente encore le coût des formations en auto-école, déjà très difficile à assumer pour les personnes fragilisées économiquement ». Elle rend par ailleurs « la filière libre plus contraignante, plus coûteuse et plus complexe administrativement que précédemment, ce qui écarte les personnes les moins qualifiées ». Une précision alors que Mobilité pour tous invitait le gouvernement à « repenser en profondeur le secteur de la formation à la conduite ». Une dernière réaction ?
En 2017, le Parlement wallon a auditionné différents experts à propos de la formation à la conduite, dont mon directeur Jean-Luc Vrancken. Une réforme du secteur de la formation à la conduite est annoncée comme « imminente »… depuis cinq ans ! Mais dans cet intervalle, la ministre Valérie De Bue a été interpellée à plusieurs reprises quant à la nécessité de consulter aussi le secteur non marchand pour cette réforme, et elle a montré des signes d’ouverture. Nous sommes à sa disposition.

« Une part des nouvelles contraintes serait dictée par une pression européenne visant à supprimer la filière libre, une exception à la belge, tous les autres pays imposant le passage par une auto-école pour apprendre à conduire »
Alors que du 16 au 22 septembre est organisée dans toute l’Europe la 21e édition de la Semaine internationale de la mobilité, de plus en plus de jeunes Belges francophones rencontrent des difficultés pour obtenir leur permis de conduire, avec les conséquences financières que cela implique.

 

 

(*) Créé en 2017 à l’initiative de la fédération CAIPS (qui réunit plus de cent organismes wallons d’insertion socioprofessionnelle), le consortium Mobilité pour tous est une plate-forme d’échange et d’action impliquant une quinzaine de réseaux d’organismes non marchands. Il a pour but de répondre aux constats et questionnements partagés par les opérateurs d’accompagnement et de formation des adultes quant aux conditions d’accès des personnes précarisées à la conduite automobile et aux dispositifs de mobilité. Début 2019, le consortium a proposé une trentaine de mesures visant à instaurer l’égalité des chances entre les citoyens en matière de déplacements.
On y lit notamment que, depuis l’entrée en vigueur de la réforme du permis de conduire B, en Wallonie, « l’égalité d’accès à la conduite automobile ne semble plus garantie » et que, sur le terrain, « la réforme entraîne complexification, exclusion sociale et discrimination ».

« Exemple : “Vous êtes dans un tunnel, que devez-vous avoir à votre disposition : une bouteille d’eau, un extincteur ou un téléphone ?” La bonne réponse est la bouteille d’eau ! »
« Il existe un phénomène de regroupement des auto-écoles qui permet à certains groupes d’être puissants, au risque de fausser la représentation de ce qu’est la formation à la conduite »
L’examen théorique frise parfois le ridicule, avec des questions tordues ou tirées par les cheveux

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