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Rongé par le remord, le juge Lambert n’avait plus la force de se battre

En septembre 2014, l'ex juge d'instruction dit "petit juge", qui s'est fait connaître pendant l'affaire Grégory, publiait son 11ème livre "De combien d'injustices suis-je coupable ?". | © PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN/Alexandre MARCHI.

Société

Au moment où l’affaire Grégory rebondit, le premier magistrat instructeur s’est donné la mort.

« Il ne s’est pas suicidé, il a assassiné le “petit juge” ». C’est un ami qui parle, les yeux pleins de larmes. Depuis trente-trois ans, deux personnes cohabitaient en Jean-Michel Lambert : le père de famille, notable de province, marathonien et auteur de polars, et le magistrat décrié de l’affaire Grégory, instructeur peu consciencieux d’une enquête criminelle hors normes. Le premier n’a pas effacé le second ; jamais Jean-Michel n’a pu faire oublier Lambert, ses costumes pied-de-poule et ses nombreuses erreurs de procédure. Il a 32 ans quand sa vie prend un tournant sur les routes sinueuses des Vosges, plongé en immersion dans l’intimité d’une famille qui se hait jusqu’à tuer un enfant. Le voilà marqué au fer rouge de cette sombre vallée, trempée jusqu’aux os par la Vologne, où seuls les flashs des journalistes semblent l’avoir éclairé. Le reste de son existence le ramènera toujours sur ces verts pâturages où volent des corbeaux, entre Lépanges et Docelles, Aumontzey et Granges.

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Tout avait pourtant bien commencé pour l’homme de loi. Une enfance en Charente, dans les années 1950, à Jarnac où il grandit heureux. Son père dirige une entreprise de publicité et l’emmène à la pêche au goujon ; sa mère tient le foyer, vaste demeure du centre-ville. Il fait son droit plus au nord, à l’université d’Amiens, puis entre à l’École nationale de la magistrature. En 1977, à l’École des officiers de réserve de Coëtquidan, où il a été appelé, il a François Hollande, Jean-Pierre Jouyet et Michel Sapin pour compagnons de service militaire. À 27 ans, en 1980, il est nommé juge d’instruction dans la petite juridiction d’Epinal, son classement à la sortie de l’Ecole de la magistrature ne lui permettant pas de viser plus haut.

« Un département tranquille, où il ne se passe rien », lui promet le président de la cour d’appel de Nancy. C’est pourtant ici que, aux côtés des Laroche, Villemin, Jacob et Bolle, Lambert devient le personnage d’un récit sordide, aux nombreux rebondissements. Le juge est petit dans cette histoire, multipliant les violations du Code pénal et les erreurs, notamment lors de la garde à vue de Murielle Bolle et pendant l’autopsie de Grégory. Il perd une des pièces à conviction et accuse à tort la mère, Christine Villemin, qui passe sept ans sous contrôle judiciaire avant de bénéficier d’un non-lieu pour « absence totale de charge ». Surtout, il ne parvient pas à découvrir l’auteur de l’assassinat. Des manquements qui n’ont pas été sanctionnés, sinon par une mutation et une longue mise à l’écart des affaires pénales.

Le juge Lambert et les gendarmes. – © PHOTOPQR/L’EST REPUBLICAIN

Depuis 2003, Jean-Michel Lambert vivait dans la Sarthe. Le Mans, 140 000 habitants, ses vestiges gallo-romains et sa petite bourgeoisie. Sur le marché des Jacobins, on lui lance de respectueux « Monsieur le Juge ». « Je me souviens de lui lors de l’audition d’un trafiquant de drogue. Le magistrat devait décider de sa remise en liberté, je l’ai alors trouvé très juste et attentif », raconte l’interprète Anne-Sophie Thuard, amie de Jean-Michel et libraire. Au palais, le vice-président du tribunal de grande instance sait être charmant et impressionne certains par ses discours sur la justice, mais en agace d’autres. Une avocate confie : « On l’a méprisé. Sa culture ne mettait pas tout le monde à l’aise ». Lambert vit dans le quartier Prémartine, un coin résidentiel, au deuxième étage d’un immeuble moderne, avec sa femme, Nicole. Le couple a eu une fille, Pauline, 29 ans aujourd’hui. En dehors du prétoire, le juge court. Chaque jour, vêtu de son vieux short, il file vers la sortie de la ville. En 2012, à 60 ans, il s’attaque à une montagne : le marathon de New York. Il marche aussi, une habitude prise dans les Vosges. Il vise Compostelle et, chaque année, accomplit une étape du chemin qui mène jusqu’en Galice.

À Bourg-en-Bresse, on se souvient d’avoir vu passer sa mince silhouette en tenue de jogging. Après « l’affaire », on le regarde arriver avec méfiance, en 1988. Il vient de prendre une année sabbatique. « Il est mis au placard », siffle-t-on dans les couloirs du tribunal où il est nommé au civil. « Jean-Michel Lambert s’en amusait et le prenait avec philosophie », explique le bâtonnier, Me Agnès Bloise. Ici, ses Weston ne passent pas inaperçues. « Nous le connaissions tous. Nous suivions l’affaire à la télévision. Comme tout le monde, nous pensions qu’il entretenait une certaine promiscuité avec les médias, la gendarmerie… Mais c’était faux. Jean-Michel était un homme indépendant. Un bon juge », se souvient Me Bloise. Lambert sait aussi se faire des amis. Il n’est pas arrivé seul à Bourg-en-Bresse, son épouse Nicole l’accompagne. Ils se sont rencontrés près d’Epinal, à Remiremont, où elle enseignait à l’école maternelle. Le couple reçoit à dîner et sort au Français, la grande brasserie de Bourg, où Jean-Michel fume de petits cigares. Nicole a changé la vie de Jean-Michel, elle était présente à ses côtés quand tout le monde le fuyait. En 1993, il dit : « Je ne serais peut-être plus de ce monde si, quelques mois après avoir dû abandonner l’instruction de l’affaire Grégory, je n’avais pas épousé une femme qui m’a formidablement soutenu ».

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L’écriture est l’autre radeau de son naufrage. Dans son premier livre, publié en 1987, on peut lire : « Je ne saurais être taxé de brebis galeuse de la magistrature ». Son récit, qui tente de justifier et d’excuser son comportement, lui permet aussi de « monter à Paris ». Il accepte toutes les invitations, à la télévision comme à la radio, impassible et peu loquace, même face à la verve des invités de Bernard Pivot dans Apostrophes. Pour passer à la télé, le juge accepte d’être « petit », il a fait de son surnom le titre de l’ouvrage. Et il ne s’arrête pas là, s’essayant au polar, avec Regards innocents (contes cruels), en 1991. « Bourg a lancé sa carrière d’écrivain », s’enorgueillit l’avocat local Jacques Frémion. « Nous comptions cinquante à soixante clients à chacune de ses signatures, dit le libraire Philippe Montbarbon. Le juge Lambert avait un cercle d’amis non négligeable ». Dans Le non-lieu, sorti aux éditions du Rocher en 1993, il crée un héros qui lui ressemble, un certain Michel Sardinet, qui lui aussi déclare : « Seul, je suis convaincu que j’aurais sombré dans la dépression ou, plus sûrement, que je serais au cimetière » Ce personnage est accusé d’avoir tué ses parents ; puis, innocenté, il ne supporte pas de retomber dans l’anonymat. « Le juge Lambert s’est lancé dans le policier pour faire passer ses idées sur le monde judiciaire », affirme le libraire de Bourg-en-Bresse. Dans chacun de ses textes, on retrouve la critique d’un système dont il s’estime victime. Nommé au Mans, Lambert continue de noircir des pages, levé chaque matin à 6h30 pour taper à la machine à écrire. « Il venait déposer son manuscrit, il demandait notre avis. Et puis il adorait les rencontres avec les ­lecteurs », se souvient une libraire ­sarthoise. « Si l’on osait lui poser une question sur l’affaire, il esquivait rapidement, avec autorité. C’était le magistrat qui s’exprimait alors », raconte Raphaël Delpard, un ami écrivain. Souvent, Nicole est à ses côtés. Elle est sa première lectrice et corrige chaque page dactylographiée avant de la recopier sur ordinateur. Chez eux, Simenon, Connelly, Flaubert et Mallarmé encombrent les étagères de la bibliothèque. « On pouvait parler de justice, d’humanisme ou de peinture, mais jamais de son histoire », explique Patrick, professeur de philosophie et habitué de la table des Lambert. « Je sais qu’il se sentait responsable de la mort de Bernard Laroche. Mais il gardait ça pour lui. En dix ans d’amitié, il a dû l’évoquer une seule fois », dit aussi Philippe, ancien bâtonnier du Mans.

Le 31 octobre 1985. Le juge Lambert, à côté de Christine Villemin, sous contrôle judiciaire. A l’extrême droite, en chemise lie-de-vin, Jean-Marie Villemin, emprisonné pour le meurtre de Bernard Laroche. Au premier rang, ses parents, Monique et Albert Villemin, constitués partie civile, avec leur avocat Paul Lombard (à gauche). © BELGA/AFP PHOTO/PATRICK HERTZOG

Retraité en 2014, Jean-Michel Lambert reste dans la Sarthe et ne manque aucune rentrée solennelle à la cité judiciaire, ni un pot de départ d’un ancien collaborateur. Il aime ce métier qui l’a si durement traité. Depuis 1999, il a publié six romans noirs et un essai, en 2014. Dans De combien d’injustices suis-je coupable ? (éd. du Cherche-Midi), il s’interroge à nouveau sur l’état de l’institution judiciaire. Son éditeur, Philippe Héraclès, se souvient d’une « belle rencontre ». Les deux hommes sont restés amis, ils déjeunaient ensemble et discutaient de justice, d’injustices surtout. « Jean-Michel n’était pas dupe. Il était conscient de la réalité de son métier ». Dans son livre, il revient sur l’affaire de sa vie : « Un jour, ma carrière s’est fracassée dans un accident majeur dont je ne me suis jamais remis, probablement parce que je porte une part de responsabilité dans une tragédie judiciaire de la pire espèce, car elle a causé la mort d’un innocent ». C’est à Bernard Laroche que pense ici le juge Lambert, « un homme que j’ai voulu, pendant quelques semaines, croire coupable ». « Des forces se sont liguées pour tuer cet homme, ajoute-t-il. En le réduisant au silence, elles ont permis au soupçon infâme de distiller son poison infect et de l’assassiner une seconde fois dans l’opinion ». Le juge n’a jamais varié ; Laroche est innocent, il en est persuadé.

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Lambert est un Javert de province. Dans Les Misérables, Hugo l’a suicidé. Trente-trois ans après la mort de Grégory, le « petit juge » fait le même choix. Une semaine avant qu’il ne se donne la mort, les Lambert recevaient chez eux. À table, personne n’osait évoquer ce à quoi chacun pensait : Murielle Bolle venait d’être mise en examen, les époux Jacob également. « Ça lui est retombé dessus », commente un invité. « Il avait appris les rebondissements de l’affaire sur BFM TV, où un journaliste se répandait sur lui ». Raphaël, son ami écrivain, lui envoie un message : « Parlons-en ». Patrick prévoit de l’inviter à déjeuner. Anne-Sophie, la libraire, promet de lui organiser une rencontre avec ses clients pour la sortie de son prochain livre. Il en avait choisi la couverture et le titre : Témoins à charge. Son dernier héros s’appelle Chabert. Son « corps a été découvert par un confrère, la tête recouverte d’un sac plastique », écrit-il. Il reproduit le même scénario. À une différence près. Le personnage, lui, avait laissé une explication : « Comment pourrais-je, dans ce climat de suspicion, poursuivre mon combat… »

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